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COMMENT LA CORRUPTION A DETRUIT L'ALGERIE

Raphaël CONFIANT
COMMENT LA CORRUPTION A DETRUIT L'ALGERIE

    7 ans d'une guerre atroce. 1 million de morts du côté algérien.

    Tant de sacrifices pour en arriver là, aujourd'hui, plus d'un demi-siècle après. 57 ans très exactement puisque l'Algérie a conquis son indépendance, de haute lutte, en 1962. Pour en arriver aujourd'hui à des élections présidentielles truquées dès le départ puisque tous les candidats autorisés à y participer ont été adoubés par le sérail. BOUTEFLIKA est sorti par la porte, il retourne par la fenêtre ! 

    Que s'est-il passé ? Qu'est-ce qui a bien pu provoquer pareil désastre ?

   J'ai vécu à Alger dans le milieu des années 70, quand elle était "la Mecque de la Révolution", quand Amilcar CABRAL, leader du PAIGC, mouvement qui se battait contre le colonisateur portugais pour arracher l'indépendance de la Guinée-Bissau, allait jusqu'à dire : "Quand on est musulman, on va à la Mecque. Quand on est révolutionnaire, on va à Alger." Le président Houari BOUMEDIENNE avait fait de son pays le phare de ce que l'on appelait alors "le Tiers-monde". Nelson MANDELA, les Blacks PANTHERS, l'IRA (Irish Republican Army), le FROLINAT (Front de Libération National du Tchad), dirigé par le Dr Abba SIDDICK, le FRELIMO du Mozambique, l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine) bien évidemment et tout ce que la terre entière comptait comme mouvements révolutionnaires se pressait dans la Ville Blanche.

    Une douce euphorie baignait cette ville si magnifique. J'aimais me perdre dans la Casbah.

    Mais déjà, des signes inquiétants se manifestaient : à la cité universitaire de Ben Aknoun, où j'étais logé, les autobus qui débarquaient au petit matin pour conduire les étudiants aux champs (il s'agissait d'arracher la vigne plantée par les Européens pour y planter du blé à la place, cela au nom de la Révolution Agraire), semblaient ne rassembler que les fils du peuple. Ceux de la petite bourgeoisie nationale y étaient pour beaucoup exemptés. Pourquoi ? Au nom de quoi ? Personne ne le savait. Inquiétant aussi le refus de prendre en compte les revendications de la minorité kabyle au nom, cette fois, de l'arabisation. Ainsi, en une journée, tous les noms de rue en français furent enlevés dans la ville de Tizi-Ouzou et remplacés par des noms arabes. Sans concertation aucune avec la population de l'endroit. La même nuit, des militants kabyles arrachaient ces nouvelles plaques. Mon colocataire, originaire de cette ville, me déclara : "On a arraché tous leurs spaghettis !". Allusion à l'écriture arabe.

      Inquiétant encore était le fait que ladite arabisation semblait être surtout réservée aux enfants du peuple tandis que ceux de la bourgeoisie continuaient à suivre un enseignement en...français. Système scolaire et universitaire à deux vitesses qui eut pour résultat de produire une armée de diplômés, formés en arabe, qui se retrouvaient au chômage car l'administration était restée presque totalement francophone. Arabisation bâclée aussi avec des enseignants venus du Moyen-Orient qui imposaient une variété de langue assez différente de l'arabe maghrébin. Dans la société nationalisée, spécialisée dans les transports maritimes, où j'enseignais l'anglais aux employés en fin d'après-midi, mon collègue égyptien, qui enseignait l'arabe, faisait grise mine : "Les femmes ont leurs règles deux fois par mois dans ce pays. Pff !". Allusion aux secrétaires et aux cadres féminines qui invoquaient régulièrement ce prétexte pour ne pas assister à ses cours.

       Révolution agraire bâclée. Arabisation bâclée. Gaspillage effrénée des ressources pétrolières et gazières.

      La vaste plaine de la Mitidja qui était le grenier à blé du pays du temps de la colonisation fut découpée et partagée entre "colonels de la Révolution" qui, au lieu d'y poursuivre des activités agricoles, y construisaient des villas avec piscine, bétonnant les meilleurs arables d'un pays qui s'il a 2,382 millions de Km2 (un peu plus de 4 fois la France), n'en à qu'environ 350.000 qui ne soient pas du désert lequel désert avance en dépit d'une "barrière verte", sorte d'immense rideau d'arbres plantés pour tenter de l'arrêter. 350.000 km2 soit la (modeste) taille de l'Angleterre ! Les considérables revenus du pétrole et du gaz permirent longtemps de masquer ce crime contre les générations futures. L'Algérie se mit à importer massivement sa nourriture alors qu'elle en était exportatrice du temps de la colonisation !!!

      Autre catastrophe, moins prévisible celle-là à l'époque, l'imitation du modèle soviétique d'industrialisation dans un pays composé à 70% de...paysans. A la cinémathèque d'Alger où mon compatriote Daniel BOUKMAN (qui avait courageusement refusé de faire la guerre au sein de l'armée française contre les Algériens) animait des séances de discussion après les films, le public applaudissait à tout rompre lorsque dans quelque film de propagande soviétique, on montrait les "extraordinaires réalisations" de ce système : routes, ponts, usines (aciéries surtout) etc...C'est qu'à l'époque existait un dogme : le Tiers-monde ne pourra s'arracher à la misère que par l'industrialisation. On y croyait dur comme...fer. MAO-TSE-TOUNG l'avait pourtant récusé, mais le monde communiste était divisé en deux : les pro-Soviétiques et les pro-Chinois. Le régime algérien était aligné sur les premiers. Ironie de l'histoire : en cette année 2019, ce sont les Chinois qui ont finalisé, au bout de sept ans, la construction à Alger de la plus grande mosquée du continent africain, la Djamaa al-Djazaïr. Coût : 2 milliards de dollars. On n'ose se demander à combien d'écoles, d'universités, de crèches, d'hôpitaux etc..., correspond cette somme astronomique.

       Inquiétant enfin les premiers signes de radicalisation religieuse. Dans l'autobus qui nous amène à Alger, à hauteur de la banlieue d'El-Harrach, soudain, un homme en burnous lance un ordre au chauffeur lequel s'arrête brutalement sur le bas côté. L'homme descend tranquillement, étale un tapis par terre et se met à prier. Vingt minutes durant ! Personne ne pipe mot à bord de cet autobus surchargé comme d'habitude. Etant en retard, je suis furieux et commence à protester. Mon voisin de droite me donne un coup de coude et me dit à voix basse d'une voix apeurée : "Tais-toi ! c'est un frère !". Je ne comprends pas. Je crois qu'il s'agit du frère du chauffeur. "C'est un Frère musulman !" me chuchote-t-il à nouveau tandis que l'homme au burnous, ayant replié son tapis, remonte tranquillement à bord de l'autobus qui redémarre. Personne n'a toujours pipé mot !!! Deux semaines plus tard, pas loin de la Grande Poste d'Alger, un attroupement, des cris. Je m'approche. Un type est en train de donner une raclée à une femme. Je m'informe : "Sa robe est trop courte !", me dit-on. Je regarde mieux : en réalité, ladite robe arrive tout juste au-dessus du genou. Rien de particulièrement aguichant. La police finit par arriver et embarque la...femme. J'apprendrai que le tabasseur n'était ni son père ni son frère ni son cousin. Juste un passant qui a réagi à ce qu'il avait considéré comme une tenue indécente. Nous sommes, je le rappelle, dans le milieu des années 70 du siècle dernier. Une vingtaine d'années plus tard, en 1991, le FIS (Front Islamique du Salut/Jabhah al-Islamiyah lil-Inquadh)  remporte les élections. L'armée les annule et dissout ce parti. Résultat : 10 ans de guerre civile. Un peu plus de  100.000 morts. Les fameux "colonels de la Révolution" avaient joué avec le feu pendant tout ce temps, utilisant les extrémistes musulmans pour combattre les vrais révolutionnaires c'est-à-dire ceux qui ne voulaient pas que 7 ans de guerre et 1 million de morts aboutissent à un régime de petits bourgeois corrompus et d'affairistes. A force de jouer avec le feu, ces derniers ont fini par mettre le feu à la société algérienne toute entière.

      Car le désastre algérien a un nom : LA CORRUPTION DES ELITES DIRIGEANTES.

      Il est aussi la conséquence d'un de ces hasards terribles de l'histoire : le décès brutal (tumeur au cerveau) du président BOUMEDIENNE, homme austère, intègre, mais déjà entouré de personnages pas clairs du tout comme, par exemple, son ministre des affaires étrangères, le fringant, l'élégant, le trop bien mis de sa personne :  Abdelaziz BOUTEFLIKA qui, avec Frantz FANON, avait organisé des caravanes dans le désert malien afin de ravitailler en armes les maquis du FLN asphyxiés par les lignes MORICE, ces barrières électrifiées (7.000 volts !) que l'armée française avait installées tout le long des frontières algéro-marocaine et tuniso-algérienne. En réalité, une caste militaire a kidnappé le pouvoir en Algérie dès l'indépendance, étouffant toute expression de la société civile, et a conduit le pays de catastrophe en catastrophe. Car comment expliquer qu'avec de telles réserves pétrolières et gazières, l'Algérie soit incapable de fournir du travail à sa jeunesse qui ne rêve que d'une chose à savoir franchir la Méditerranée pour pouvoir s'installer en...France ?

       Réponse : LA CORRUPTION DES ELITES DIRIGEANTES.

       A la mort de Frantz FANON, en 1961, Aimé CESAIRE écrivit dans le bel hommage qu'il lui rendit : "Il devint Algérien. Vécut, combattit, mourut Algérien.".  Fasciné par l'auteur des Damnés de la terre, nous fûmes beaucoup de jeunes Antillais à vouloir suivre sa trace. Chagrinant nos familles petite-bourgeoises qui nous voyaient déjà agrégés, préfets, consuls ou ambassadeurs de la Mère-patrie, abandonnant nos études ou renonçant à les mener plus avant une fois notre diplôme en poche (après avoir fait Sciences-Po et Anglais, j'ai aussitôt rallié Alger), déterminés à apporter notre modeste pierre à ce qui nous apparaissait comme la Renaissance du Tiers-Monde, euphoriques à l'idée de côtoyer tant de chefs révolutionnaires. Ce fut, oui, notre Mecque. Mais si nous apprenions à aimer le peuple algérien, la culture algérienne, chaque jour davantage, nous ne pouvions pas nous boucher les yeux et ne pas voir l'affligeant spectacle qui se déroulait sous nos yeux : celle de néo-colons, de nouveaux Pieds-noirs, opprimant leur propre peuple tout en tenant un discours pseudo-révolutionnaire.

     Nous avons tous gardé une part d'Algérie en nous même si nous avons fini par partir.

     C'est dire que ce qui se passe dans ce pays en ce moment ne peut nous laisser indifférent. C'est dire surtout que nous en avons tiré une leçon : si la corruption n'est pas farouchement combattue DES AVANT L'ACCESSION A L'INDEPENDANCE, on se dirige tout droit vers des lendemains qui déchantent. Des néo-Pieds-noirs dirigent l'Algérie. Demain des néo-Békés noirs risquent de diriger notre Martinique. Evidemment, ils ne se présenteront pas comme tels. Ils vont tenir de grands discours panafricanistes, afro-centristes ou noiristes, tout comme les dirigeants algériens et leurs non moins grandiloquents discours panarabes, mais derrière c'est le peuple qui va trinquer.

   Je ne peux pas terminer sans évoquer une chose admirable, une autre hilarante et deux choquantes. La première concerne la South African Airways, la compagnie aérienne de l'Afrique du Sud, alors sous le régime de l'apartheid. J'ai gardé en mémoire ce jour où, à la télévision, le président BOUMEDIENNE annonça qu'il interdisait désormais aux avions de l'apartheid de traverser l'espace aérien algérien. Du coup, leur trajet s'en trouva rallongé de beaucoup puisqu'ils devaient contourner l'Algérie et les avions de l''époque n'étaient pas assez puissants pour accomplir un tel trajet sans faire au moins une escale de ravitaillement en carburant. Panique chez les dirigeants racistes sud-africains ! Et qui leur ôta cette grosse épine du pied ? Félix HOUPHOUET-BOIGNY, le président de la Côte d'Ivoire, qui autorisa aux avions de l'apartheid ladite escale dans son pays. Admirable BOUMEDIENNE, oui !

   La chose hilarante concerne des Black Panthers qui avaient détourné un avion sur Alger et y avaient obtenu l'asile politique. On voyait parfois un couple, un homme et derrière lui, une jeune femme noire en short, roulée comme Serena WILLIAM, passer en trombe sur une puissante moto dans les avenues d'Alger. Hum ! Dans un pays musulman où les femmes étaient pour la plupart voilées (avec le joli haïk algérien, pas avec l'horrible burqua), ça la fichait un peu mal. Mais bon, c'étaient des révolutionnaires, noirs et américains, qui luttaient, eux aussi, contre l'impérialisme yankee. Ils avaient été logés dans un quartier huppé d'Alger, El-Biar, situé sur les hauteurs, dans une grande et belle villa où tous les soirs, avec d'autres Noirs américains qui avaient gagné Alger, ils passaient de la musique de l'époque (du funk) à fond, dansaient et festoyaient. Au bout d'un moment, leurs voisins, bourgeois algériens, en ont eu assez d'avoir les tympans crevés avec du James BROWN hurlant "I am a sex machine" et ont appelé la police. Quand les flics sont arrivés et ont demandé aux Black Panthers et à leurs amis de baisser le son, ces derniers les ont engueulés et ont fait le coup de poing avec eux, forçant les flics à battre en retraite. Aucune sanction de fut prise par les autorités algériennes contre les amateurs de funk ! Cela m'avait fait mourir de rire à l'époque. J'avais, toutefois beaucoup moins ri, lorsqu'un de mes voisins m'avait lancé : "Ils ont du culot qu, ces kahlouch !". Ce mot, kahlouch, signifie "négro" en arabe. Il n'avait pas voulu me vexer du tout. Je passais pour Algérien.

   La troisième scène, choquante se passe, il y a trois ou quatre ans. Je lis dans un journal algérien un article dans lequel l'auteur dit avoir été bouleversé d'avoir assisté l'avant-veille au tabassage en pleine rue d'une femme vêtue à l'européenne (d'une robe donc) par des extrémistes musulmans. Et à la fin de l'article de révéler que cette femme est la même que celle qui s'est suicidée le jour même en se jetant du quatrième étage de son immeuble, à Blida, dans la banlieue d'Alger. Cette personne était l'épouse de...Frantz FANON. Elle avait regagné l'Algérie, devenue indépendante, après la mort de ce dernier, avait acquis la nouvelle nationalité de ce pays et y vivait depuis presqu'un demi-siècle comme une citoyenne ordinaire. Comment ne pas avoir mal à l'Algérie ? Comment ne pas éprouver de la rage contre ses élites corrompues qui ont passé leur temps à jouer avec le feu tout en gaspillant de manière scandaleuse les considérables revenus pétroliers et gaziers du pays ?

     La dernière scène, choquante elle aussi, se passe à Rabat, au Maroc. Il n'y a pas si longtemps. De la fenêtre de ma chambre d'hôtel qui se trouve face au Parlement, je vois presque tous les matins, à la même heure, de jeunes manifestants brandissant des pancartes et la police qui les contient difficilement, distribuant quand même des coups de matraque ici et là et même quelques grenades lacrymogènes. Cet étrange spectacle est trop éloigné pour que je puisse entendre les slogans des manifestants. Je finis par questionner un jour la femme de ménage qui me dit qu'il s'agit de diplômés en arabe qui n'arrivent pas à trouver du...travail. Cela me fait repenser à quelque chose. Quelque chose de très ancien, dans le milieu des années 70, à Alger. Cela me donne surtout à penser à ma Martinique : après l'indépendance, les corrompus qui la dirigeront sans doute, marginaliseront exactement de la même manière la langue créole tout en feignant de la défendre aujourd'hui. Rien de nouveau sous le soleil du Tiers-monde...

      Une question me taraude au cours de mes nuits d'insomnie : qu'aurait pensé Frantz FANON de l'Algérie d'aujourd'hui et de la Martinique d'aujourd'hui ? Dans le livre que je lui ai consacré, L'Insurrection de l'âme. Frantz Fanon. Guerrier-silex, je me suis interdit de proposer la moindre réponse...

Commentaires

Vincent Lalonde | 12/12/2019 - 22:26 :
Un texte fort éclairant ! La corruption est un membre gangrené qui doit être impérativement coupé avant l’indépendance. Les pays colonisateurs favorisent généralement une sous-population pour garder un certain contrôle sur les autres habitants. Si aucune mesure n’est prise, cette caste dominante a donc de fortes chances d’engendrer les dictateurs de la nouvelle nation. Mais bon, le pouvoir a une forte capacité de séduction à laquelle seuls les plus intègres peuvent résister.