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CHRONIQUE DE LA LAGUNE VI : LA PRINCESSE BAOULÉ, AKISSI N’GUESSAM DIECKETT, NOM DE CARESSE, AWA




 

Moi noire, et belle….

(le cantique des cantiques)

Oui ! elle m'a baisé, banekh  , du baiser de sa bouche

Et ma mémoire en demeure odorante de l'odeur fraîche du citron, du mimosa indien

Bruiteurs de senteurs en avril. C'était au temps du jardin de l'enfance

Quand les puits étaient purs, et si transparentes les aubes nimbées de rosée.

Tu m'as visité à chaque degré parmi les six, ma Noire, à chaque printemps solennel,

Ma belle, quand la sève chantait, dansait dans mes jambes mes reins ma poitrine ma tête

Tu as délivré une parole : que je retourne sur mes pieds vers toi, vers moi-même ma source

Mon rêve amour au jardin de l'enfance

Il me faut chanter ta beauté pour apaiser l'angoisse,

Entrer au Royaume d'Enfance pour accomplir la promesse à Sira Badral

Moi je te chante comme le roi blond Salomon faisant danser dansant les cordes légères de ma kôra.

Et à l'Orient se lève l'aube de diamant d'une ère nouvelle

Car tu es noire, et belle.

Élégie pour la Reine de Saba

  (pour deux kôras et un balafong)

Léopold Sédar Senghor

 

...............Nul ne devient jamais amoureux d'une femme mais de ses rêves d'amour qui puisent dans le magique de l'enfance. On ne devient pas amoureux d'une femme, on mesure seulement sa coïncidence avec son rêve de femme. On a la prescience de la femme aimée. A la cime argentée, je reconnus la déesse disait Rimbaud, dans Aube .

 

...............L'amour n'est rien qu'une quête, folle, belle et éperdue autant que celle du bonheur. Mais c'est en les possédant que vous les perdez. L'aube et l'enfant tombèrent en bas du bois. Au réveil, il était midi finit ce poème, de façon abrupte. Il en va de même du bonheur, une quête toujours , le bonheur est dans le pré, sur l'ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite, il va filer disait cette fois Paul Fort. Il y a ceux qui savent qu'on ne mesure le bonheur et l'amour que dans la quête ou dans la nostalgie, ceux-là ont des rêves inaccessibles. On les dit idéalistes.

 

...............Ce sont les sages en réalité qui savent que l'homme ne perçoit que ce qu'il désire et que ce qu'il perd et uniquement. L'homme ne peut rien percevoir dans l'absolu pas même sa propre vie. Il ne se souvient pas l'avoir désirée et ne pourra pas dire, je l'ai perdue. Il en va de toute chose. La conscience est disjointe de l'existence. La seule prescience, conscience et connaissance de l'amour ou du bonheur sont le désir et le souvenir.

 

...............Il y a les autres qui transigent, font des compromis, s'accommodent, se mentent, mentent, sont amoureux, heureux et vivent. Dans l'illusion certes ! Un petit amour, un petit bonheur, une petite vie, à hauteur de leurs petites exigences et d'une certaine couardise, d'une certaine médiocrité ! Reste à savoir si l'amour et le bonheur sont indispensables à la vie ! Le bonheur est souvent fade et l'amour décevant. Mais le désir, la quête, d'atteindre l'inaccessible étoile , sont immensément prometteurs. C'est ce qui fait vivre du moins, parfois intensément du reste.

 

...............J'ai eu la chance de rencontrer la Princesse baoulé Akissi, N'Guessam Dieckett, nom de caresse Awa. Le nom de caresse n'est pas le surnom qu'on donnait aux gourgandines qui accompagnaient les bourgeois parisiens au XIXème siècle au Palais-Garnier, dans les loges qui se ferment à clé de l'intérieur et disposent de rideaux et d'un canapé de velours bordeaux et d'où l'on peut soit écouter de l'opéra ou faire autre chose selon que l'on est mélomane ou homme de chair. Il s'agit ici du simple surnom affectueux que l'on donne à ses amis. L'expression est jolie. Je l'appellerai, par déférence la Princesse Akissi. Cela suffirait ! Mais en baoulé, Akissi signifie mercredi et l'on nomme les nouveaux-nés du jour de leur naissance. Je ne conserverai pas le nom de Princesse Akissi, car comme je ne suis pas baoulé, je devrais l'appeler la Princesse Mercredi. Donc, nous dirons Awa, c'est tout.

 

...............En quoi est-elle Princesse ? Elle parle très peu comme les Rois du Ghana, c'est un signe. Elle est noble et pure. Elle est hautaine parfois, altière toujours. Quand elle parle, ce qui est rare, ce sont des mots de Princesse, soit de petits caprices de jeune princesse, soit des paroles de sagesse, le sang ne saurait mentir et beaucoup d'innocence mêlée à une sagesse de très vieille souche. Elle doit être très riche ou ignorer ce qu'est l'argent. Car se mêlant au peuple dans une tenue modeste, pour passer inaperçue, elle ne m'a jamais demandé la moindre chose. Or la totalité des femmes ivoiriennes, va tôt ou tard vous demander qui un cadeau, qui de l'argent, qui l'offrande de votre corps ou celui du leur, mais alors accompagné d'un cadeau ou d'argent. Elle rien. Au contraire, elle vous prodigue des conseils pour économiser votre bourse car elle sait que vous êtes bien plus pauvre qu'elle.

 

...............Voilà en quoi je reconnus l'ombre silencieuse qui devra m'accompagner : Awa, que le plus grand des hasards m'a fait rencontrer au mitan de ma vie de solitude. Et chacun sait qu'il n'y a pas de hasard, serait-ce une récompense du destin ? Comment le savoir aujourd'hui ? Le destin ricane souvent !

 

...............Non, Awa n'est qu'une princesse de contes de fées. Orpheline dès l'âge de deux ans de père et de mère, d'origine malienne et ivoirienne, elle fut élevée par sa tante, ses frères comme c'est l'usage. Elle ne connait que sa pauvre cour familiale à Port Bouet dans la périphérie d'Abidjan, une commune modeste et le village de sa famille qu'elle nomme la brousse. Elle n'est jamais allé ailleurs. Elle est couturière depuis l'âge de 14 ans, des doigts de fée et un goût accompli de la matière et des couleurs mais elle sait sans doute peu lire et peu écrire. A quoi bon ! Elle a 23 ans aujourd'hui avec cette maturité sur la vie que n'ont pas les jeunes femmes européennes de son âge car on apprend la vie très jeune en Afrique, surtout sa dureté. Elle a des enfantillages mais une sagesse surprenante. Et des mystères boudeurs. Elle ignore où est la France et s'en moque. Je n'ai pas percé son âme car elle se ferme et exprime peu de désirs. Elle juge peu, reste souvent dans le mutisme. Une petite fille très sage, pudique même dans ses impudeurs. Elle est très mince et aussi jolie, très jolie ; c'est une enfant en somme.

 

...............Comme j'ai fini par me convaincre que seuls les enfants ignorent le mal, comme j'ai fini par me convaincre que je ne connais rien des femmes sauf à vous dévider un traité de misogynie et quelques mots fleuris à leur égard qui auraient trait à leur vénalité, leur futilité et leur absence de cortex cérébral, j'ai quelque assurance, connaissant bien les enfants en revanche, que ce pari-là, n'est pas aussi fou qu'il parait, ni aussi contingent de nos situations respectives.

 

...............Elle est aussi d'une apparence et d'un comportement si naturels, si frais, si purs ! Alors qu'est ce que la réalité en-dehors de moi si elle me fait vivre et m'emporte ? On me pardonnera si une dernière fois je m'illusionne d'une telle coïncidence avec mes derniers rêves de femme.

 

...............Awa, une souris trotte-menue dont je vous parlerai plus tard ....

Tu sais que tu t'es trompé ; et si tu savais aussi que tu te trompes et si tu savais aussi que tu te tromperas, tu en saurais autant que j'en sais. 

Antonio Porchia

 


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