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CHRONIQUE DE LA LAGUNE III : LES FUNÉRAILLES DE LA REINE MÈRE EKORA MANSAH DU ROYAUME D’ELMINA




Ce que je vois me dit que je suis aveugle.

Antonio Porchia

          L'avenue 19 se prête à toutes cérémonies, baptême nigérian, avec textes du Coran traduits en yorouba, mariage burkinabé, griots et danses, et aussi funérailles royales du Ghana. J'ai assisté à tout, toujours reçu comme un familier.

          Elle avait 118 ans, mais vivait en Côte d'Ivoire depuis longtemps soit loin du Royaume d'Elmina au Ghana. La Reine est morte et cinq jours de funérailles sont organisés en Côte d'Ivoire. Je vais assister aux cérémonies du dimanche après-midi, les cérémonies officielles ; les religieuses selon le culte protestant et les autres, veillée mortuaire, danse et percussions, ont déjà eu lieu. L'inhumation se fera au cimetière de Grand Bassam. Beaucoup de gens viennent du Ghana et sont presque tous bilingues voire trilingues. Ici tout se parle.

          Des tentes ont été installées, des chaises pour l'assemblée, la famille. Mais aussi le trône royal et derrière les trônes où seront les Rois. On en attend neuf. Les gens présents, hommes, femmes et enfants son tous habillés de vêtements taillés pour l'occasion sur un motif unique l'usage du blanc et du gris. Il n'y a pas deux robes, deux, chemises identiques mais les tons sont les mêmes donc reconnaissables. Je vois de somptueuses robes serties de pierres et d'autres plus modestes.

            Les tambours parleurs de la Chefferie Royale du Ghana sont installés. Trois sortes de tambours de trois tailles : un talking drum-tumpan, un autre petit, nommé Asaba et un dernier dit Dawoll. Mais d'autres musiciens sont là. Derrière une table, le prince Sam, dirige la cérémonie, c'est l'héritier du trône qui m'explique un peu tout et m'expliquera beaucoup de choses plus tard sur les Royaumes et les Etats.

            A 14 h 30 les tambours se mettent à battre pour annoncer l'arrivée du Roi, le Grand Roi de Bantouma, en costume traditionnel, c'est à dire vêtue d'une toge léopard, d'amulettes, d'un foulard rouge et d'un chef noir. Il doit avoir 60 à 70 ans, il est trapu mais semble fort. Il est suivi d'un homme, une sorte de majordome, qui porte un parasol travaillé qu'il fait tournoyer sur la tête du Roi. Un autre porte une sorte de sceptre. Et le Roi va voir son peuple en dansant. Il danse en agitant un foulard de soie noire, sans un mot, le peuple lève les bras en écartant les doigts en forme de V. Puis le Roi s'assoit avec son sceptre entre les deux autres Rois de la même ethnie, le Roi de Edna et le Roi de Kipouss. Et sur le trône royal, devant eux donc, il dépose le foulard de soie noire, là où on eût déposé, la couronne royale en d'autres circonstances qui est restée au Ghana. Six autres Rois sont présents, venus du Ghana. Ils sont d'autres tribus. Derrière les Rois, les princes guerriers, les proches, la cour. Les princes ont le crâne rasé. Un homme s'exprime au micro dans une langue inconnue.

           Puis l'assemblée entonne un chant religieux et c'est au tour du pasteur protestant de s'exprimer en fanti, la langue de l'ethnie. Chacun se lève. Le pasteur traverse la foule, serre des mains. Puis les tambours parleurs remercient le Roi d'être venu et annoncent la collation. On sert à manger, chacun se restaure. Profusion de mets inconnus. On m'offre des plats avec gentillesse. Nul ne s'étonne de ma présence. Quelqu'un me demande même si je suis de la famille, je réponds bien sûr comme si çà ne se voyait pas.

            Vers 15 h arrivent un prince et une Reine suivie de six femmes de cour salués par les tam-tams. Femme magnifique et noble, énorme donc belle, dans une tenue noire et rouge, parée d'or. Les princesses vont danser pour le Roi. Elles sont toutes énormes, ce qui est un signe de prospérité et de beauté en Afrique.

           Après la collation vient le moment des dons. Le prince Sam les reçoit, des billets en offrande et je souhaite y participer discrètement comme les autres. Un malentendu s'instaure entre nous. Le prince Sam croit que je veux faire un cadeau au Roi. J'ai toujours sur moi un exemplaire du Cahier de Césaire, on ne sait jamais, je voulais le mettre dans la corbeille. Mais voilà qu'on semble me demander au micro. Je me lève inquiet. Là on m'apprend que je dois parler au Roi en français d'abord puis en anglais. Ouf ! On m'a épargné le fanti, le baoulé, le bété, le malinké et pire encore. Je me présente comme ambassadeur des Indes Occidentales, je revisite rapidement mon langage de cour, j'assure mes condoléances et je me lance sur un éloge de la race noire et des civilisations africaines et je reprends le tout dans mon anglais minable. Applaudissements. Puis le Roi me fait signe, je m'approche, il me prend une main et met l'autre sur Césaire qu'il tient lui aussi. Il me regarde sans dire un mot. Et c'est fini. Je pense qu'il s'en fout éperdument de ce genre de cadeau.

            Il faut savoir que le Roi ne parle jamais à son peuple par le langage. Il a parlé une fois cet après-midi mais c'était avec un autre Roi. Il s'exprime en dansant ou plutôt par une sorte de gestuelle ou de pantomime. C'est difficile à décrire car çà ne ressemble à rien de compréhensible. C'est parfois acrobatique. Un homme se tient derrière le Roi pour le saisir si le geste peut l'entraîner dans la chute. On lui met parfois la main sur le front. Puis le Roi va parler aux tam-tams parleurs. Il s'ensuit un dialogue de gestes et de percussions et rien de cela n'est du langage. Quel raffinement d'une civilisation où l'on se passe des mots ! Où l'on a inventé d'autres formes de communication qui relèvent de l'art !

           Puis c'est le tour du guerrier danseur en pagne de raphia et ensuite l'entrée en scène de deux jeunes hommes, torse nu, très beaux, de l'école de danse du Ghana. Le griot corne. Ils exécutent d'abord une chorégraphie parfaite et très belle qui ressemblerait à du Béjart, puis saisissent un drapeau ou un tissu noir qu'il dépose devant l'un ou l'autre des convives qui doit alors danser à son tour. Bien sûr çà tombe sur moi. L'ambassadeur ne sait pas danser mais il a le droit d'offrir une aumône. Ce qu'il fit sur la cassette des Indes Occidentales.

           Je me rapproche du prince Sam, le futur Roi de Matoumba et l'interroge sur l'Afrique. Il me dit qu'en Afrique, dans chaque pays, il y a des Rois qui sont plus importants que les chefs d'État. La terre appartient aux Rois. Les Chefs d'État dirigent le peuple mais ils ont des rapports amicaux avec les Rois et règlent les litiges ensemble. Les Chefs d'État prennent conseil par exemple auprès des Rois avant tout sommet. Nos dynasties durent depuis des siècles, me dit le Prince Sam, le monde change, la tradition restera.

 

          Nous abordons d'autres sujets. L'esclavage me dit-il a rendu la liberté aux noirs, les esclaves sont partis, il n'y a pas de haine à avoir. D'autant qu'ils devaient être plutôt vendeurs. Il faut savoir que le Royaume des Bantoumas a été le premier comptoir anglais en Afrique, un des premiers ports négriers aussi. Le colonialisme est un mot de blanc, ajoute-t-il, même si les européens ne facilitent pas l'économie du pays. Je lui demande quel sera l'avenir de mon cadeau au Roi. Oui, dit-il, il sera lu et discuté en Conseil mais Aimé Césaire n'a rien apporté aux noirs. J'en doute. Leur dignité, ils l'ont toujours eu depuis que leur civilisation africaine existe.

          Je laisse le Prince Sam. Les tam-tams parleurs annoncent le départ du Roi. Tout le monde se lève. Ce dernier se retire avec sa suite selon le même cérémonial. Puis les femmes dansent. La célébration officielle est finie. Je m'approche des percussionnistes. On discute en anglais. Ils m'invitent au Ghana. Mais me demandent pourquoi je n'ai ni pris de photo ni rien filmé. Ils me proposent pour un grand événement de venir filmer tout çà, un couronnement par exemple, j'ai leur numéro de téléphone.

 

          Je repense à ces Rois, celui de Matoumba en particulier, les autres, ces princes. D'eux émanent une grandeur, une force, une puissance, venues du fond des âges, des empereurs romains, en toge. Quel fossé avec ces nègres sans papiers, immigrés que l'on croise ici, à la dérive, à la merci d'une expulsion, coupables de tout, honteux de tout, traités comme des chiens.  

          A se demander si le Royaume de Matoumba existe, s'il n'est pas hors du temps, imaginaire. A se demander si je n'ai pas rêvé l'espace d'un après-midi dans un voyage onirique dans une civilisation antique, vieille comme le monde mais intouchable, inaltérable où l'on rencontre des nègres d'une race que l'on ne peut que constater éternelle !


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