Accueil

"Black is black" : une savoureuse aventure de l'esprit et du corps

Serghe KECLARD
"Black is black" : une savoureuse aventure de l'esprit et du corps

  Il arrive quelquefois qu’un roman soit, pour son auteur, une récréation délectable, un terrain de jeu littéraire où, faisant feu de tout bois à chaque chapitre, il s'en donne à cœur joie. Black is black de Raphaël Confiant fait partie, indéniablement, de ces ouvrages-là. Par surcroît, il est aux antipodes d'une littérature qui refuse de raconter des histoires sybaritiques ou baroques, sous le fallacieux prétexte qu'elle ne serait pas  prise  au sérieux ou serait perçue comme «irréaliste». Cette œuvre, initialement, publiée en 2009 et dont c’est la deuxième publication, chez Caraïbéditions cette fois-ci, pour cause de rupture de stock chez un premier éditeur, laisse dans la mémoire du lecteur ou de la lectrice les traces d’une savoureuse aventure de l’esprit et du corps.

  C'est à partir d'une histoire, somme toute, assez banale que l'auteur met en place un dispositif narratif lui permettant de développer ses préoccupations à la fois politiques, littéraires et amoureuses. Aux prises, en effet,  avec  les affres d'un chagrin d'amour, tout relatif, pour une péripatéticienne de Saint-Domingue, Anna-Maria de la Huerta, et afin d'apaiser sa douleur, Abel, martiniquais et «écrivain fantasque», ayant hérité d'une coquette somme de sa grand'mère, s'en va à Paris, avec son meilleur ami, Saint-Martineau, célèbre mathématicien. Il n'y restera que le temps de la dépenser, de frayer à peine avec l'intelligentsia germanopratine  et d'essayer, en vain, d'achever un roman poético-érotique, «Parcours d'un corps». De retour au pays, il se retrouve embarqué dans une secte afro-centriste.

  Cependant, derrière le rire et l'apparente légèreté (quoique) du propos, se profile une formidable entreprise  de déconstruction :

- Déconstruction de l'Afrocentrisme, (le titre «Black is black» sonne, selon l'humeur, comme l'intitulé presque burlesque d'une chanson de variété ou le slogan d'une revendication de fierté raciale) et, en creux, afin de les renvoyer dos-à-dos, de l'Eurocentrisme, également. Déjà, sont explicites le prénom et le nom du prophète du «phalanstère entièrement nègre au pied du plus haut des Pitons du Carbet», Eskrou Bilongo. On devine aisément en quoi cette association patronymique est, d'emblée, une critique moqueuse d'une volonté vaine de «régénération» de la race noire chez  certaines et certains, quand elle n'est pas simplement pure escroquerie :«[...]«Le Nouveau Peuple de Cham», phalange avancée de la race toute entière qui, de la Papouasie Nouvelle Guinée aux ghettos amerloques, du XVIIIe arrondissement à Soweto, se dressait face au Monde Blanc, sanguinaire et dégénéré, lequel n'avait plus que quelques années à fanfaronner avant la chute finale.» Abel se retrouvera donc «enrégimenté» dans cette communauté de femmes et d'hommes qui allie travail et plaisir, comme le préconisait réellement, Charles Fourier, l'inventeur français de cette utopie. Aussi, moins par conviction profonde dans le bien-fondé  de cette renaissance nègre que par suivisme ou faiblesse de caractère, notre héros sera-t-il plongé dans ce monde improbable : «convaincu par ma toubibesse (hé, oui, je savais pas  comment vous l'avouer plus tôt pour n'avoir pas l'air  d'un mec qu'on embobine en deux-trois coups de cuiller à pot)». Le fonctionnement singulier de cette véritable secte à la hiérarchie rigide, en dépit de compensations charnelles qu'Abel goûtera, bien des fois, sans se faire prier, lassera vite ce dilettante des mots.

- Déconstruction des poncifs véhiculés par le commun des mortels à propos, d'une part, de l'écriture littéraire relevant d'une ascèse et d'autre part, de l'écrivain  créant, enfermé dans sa tour d'ivoire. Alors qu'en réalité, «[...]les ermites sont des fruits secs. Qu'ils n'écrivent ni ne créent jamais. Que l'écrivain a besoin, vitalement besoin, du bruit  et de la fureur du monde.» On croit entendre à travers les propos d'Abel, confinant à l'autodérision, Confiant soi-même. Avec cette œuvre romanesque aux registres variés, privilégiant les allers-retours narratifs, dont la mise en abyme, on est happé, en effet, par un incipit d'une grande beauté poético-érotique : «Il y a, sous la peau, qui chamade, le bruissement d'anciennes terreurs - chaînes et carcans mêlés dans un inextricable - le désir, inaccompli, qui n'a de cesse  de haleter comme un devant-jour barré par l'annonce d'un temps mauvais.» Tenu, ensuite, en haleine par le récit délirant du «fabuleux héritage» reçu par le héros, Abel : «Le jour où maître Micmac [...] me convoqua à son étude de la rue Lazare Carnot pour m'informer que [...] j'étais [le] seul héritier [de ma grand'mère],[...]Je ne bandai pas comme un mulet de l'habitation «Le Galion» ... pour, enfin, sauter allègrement d'une instance narrative à une autre, dans la satire avec, entre autres portraits pittoresques, celui de l'ami syndicaliste, du sculpteur, de la spécialiste étasunienne de la littérature antillaise ou d'un politicien, Pétron : «[...]le bougre était maire (d'un obscur village du nord du pays), conseiller territorial (lui aussi!), président de vingt-neuf organismes de la plus haute  importance pour le devenir de la Martinique ...»

- Déconstruction du mythe des grands devanciers, Césaire ou Saint-John Perse, surplombant ou désertant, spontanément, les territoires fréquentés par Eros : «Notre littérature fuit l'érotisme. Lorsque Aimé Césaire fut sollicité pour publier ses œuvres complètes, il gomma de ses poèmes tout ce qui de près ou de loin y avait trait. Saint-John Perse est plus discret sur le sujet.» Au bénéfice de la reterritorialisation, par Confiant, d'une sexualité vivante et débridée dans la Créolité, à travers une langue inventive et volontiers rabelaisienne.

  Le lecteur, qui est souvent interpellé de manière amicale, «chers lecteurs» ou «ô lecteur»,  se balade, alors, de pays en pays, de paysage en paysage,(Ô la somptueuse et tendre évocation de l'Anse Noire !) de récit épique en tresse poétique, érotique voire pornographique, dans une alternance de niveaux diégétiques qui confère au roman l'allure d'une drive où «le déraisonnable est [...] unité de mesure.» Occasion pour le narrateur omniscient de s'interroger sur l'originalité de l'amour à la créole écartelé entre «la coulée d'amour» des «jeunes gandins» de l'époque coloniale, «la fornication brutale» chez les dominants, «la furtive satisfaction muette» des dominés durant l'esclavage. Autant de conduites sexuelles que l'on retrouve évoquées crûment dans des passages d'anthologie. A savourer sans la moindre modération.

  A la manière d'un conte créole qui se déploie en digressions philosophiques très personnelles, interpellations du lecteur, rappels historiques, dénonciations politiques, évocations sans filtre de scènes licencieuses,  Black is black prend le parti de la liberté et du plaisir.

Et c'est ce refus du littérairement convenu, doublé du talent incontestable de conteur d'un auteur martiniquais majeur, dans une langue tout à la fois poétique et jouissive, qui font que Black is black occupe, me semble-t-il, une place à part  dans la très prolifique bibliographie de Raphaël Confiant.

 

Black is black, récréation délectable et aventure littéraire savoureuse,                  

Serghe Kéclard, Janvier 2019

Pages