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«BLACK IS BLACK» OU L'ART DE L'ÉCRITURE CHEZ RAPHAËL CONFIANT

Alors que, de toute éternité,
 il suffit de se plonger dans un bouquin pour accéder à une seconde vie!

note, (page 130)
Black is Black, Raphaël Confiant

 

Je n'ai pas lu un livre depuis plus d'un an, pour me consacrer au commerce international avec la Côte d'ivoire et faire de la haute politique dans ce pays, Césaire et Fanon sous le bras. Dans un cas comme dans l'autre, ce fut un fiasco généralisé et prévisible, pire je pense n'avoir pas été épargné par le ridicule dans mes louables intentions qui n'étaient pas moins que de sauver ce pays de la dégringolade qu'il est en train de subir. J'ai donc planté Julien Gracq au milieu de son Rivage des Syrtes, il y a plus d'un an, un remake du Désert des Tartares de Dino Buzzati, sans que l'on sache très bien si Buzzati et Gracq se sont lancés un défi littéraire, se sont pompés, se sont même connus ou ont eu la même idée, sans se connaître. Julien Gracq, en tout cas a obtenu le prix Goncourt pour ce livre, prix qu'il a refusé. Il est cependant un des rares écrivains à avoir été publié de son vivant dans la prestigieuse collection La Pléïade. Julien Gracq est resté toute sa vie, fidèle aux éditions José Corti, une petite maison d'édition, à l'inverse de Raphaël Confiant, très réputé chez les libraires pour pratiquer le tourisme éditorial, son prochain livre devant sortir, m'a-t-on dit, à la maison Kim II-sung  éditions, localisée en Corée du Nord.

Mais j'ai continué à acheter des livres, des magazines littéraires et autres revues de philosophie comme si de rien n'était et j'ai ramené d'Afrique, de lourdes éditions épuisées que mon ami Ahmed, bouquiniste de son état m'a fournies, mon sherpa burkinabé ou mon Sancho Pança, au chômage depuis que Sa Sainteté Laurent Gbagbo a fait raser son étal et bien d'autres petits commerces situés, selon le monarque, trop près de la Présidence et abritant un nid d'opposants. J'avoue cependant avoir lu l'Hôtel du bon plaisir  deRaphaël Confiant mais j'ai accumulé un petit retard sur l'abondante production de l'écrivain antillais, 2 à 3 livres, retard que je souhaitais combler au plus tôt, dans mon souci irrationnel d'avoir lu l'intégralité de l'œuvre de cet écrivain paradoxal.

Souhaitant réparer cette lacune, je viens donc d'achever Black is Black, publié en 2008. N'étant point critique littéraire, j'ai toute liberté pour en faire quelques commentaires connaissant un peu mon homme et surtout ses ouvrages. Tout d'abord, j'affirme qu'un lecteur, ne connaissant pas les Antilles, la Martinique en particulier, ne perçoit  que 10 % de ce qui est écrit. C'est pourquoi, l'auteur est rangé souvent au rayon littérature antillaise ou étrangère, dans les mauvaises librairies, et, paraît-il, a souhaité figurer désormais, au rayon littérature du Maghreb et du Moyen Orient, Confiant n'étant pas avare de facéties.

Hélas, l'impression laissée par la lecture de Black is Black est que Raphaël Confiant possède désormais une telle maîtrise de l'écriture qu'il doit figurer au rayon littérature, tout court, pour peu qu'on le lise entre les lignes et qu'on perçoive son art, consommé d'écrire. Cet ouvrage dévoile aussi toute l'érudition de Confiant au détour d'une phrase et la main-mise sur tous les subterfuges qu'il utilise pour servir l'intention ou l'argument qu'il souhaitait développer.

Le titre ne me semble pas de l'authentique créole et pose déjà toute la problématique, avec une allusion, en passant,  à une chanson connue: «Noir, c'est noir!»

La dédicace, renvoie au côté le plus touchant de Raphaël Confiant, sa tendresse pour les êtres les plus rejetés par la société, Lapin-échaudé, ce repoussoir de la société insulaire, ce rebut, qu'il nomme le clochard céleste; c'est ainsi d'ailleurs, que l'on nomma, entre autre qualificatif, Arthur Rimbaud (pour mémoire!). Aussi maître du subterfuge, aussi complexe, brumeux soit-il, Confiant ne peux se départir de cet humanisme, de ce parti pris pour les insignifiants. C'est probablement son plus grand honneur.

D'emblée, évacuons, la réputation de ce livre qui est d'être purement et simplement «un livre porno». Qu'est-ce que la pornographie? Faisons l'érudit. Dans son essai «De la séduction», assez difficile à lire du reste, Baudrillard la définissait comme «la quadriphonie du sexe», soit une parfaite accession par une technique sophistiquée à la sexualité. Mais dans le sens commun, on se bornera à dire que Confiant a écrit «un bouquin de cul». Les Antilles et les Antillais ne sont pas épargnés, dans l'esprit des Français par des lieux communs difficiles à éradiquer. Îles paradisiaques pour les Antilles et concernant les Antillais, société indolente, à la sexualité débridée, des paresseux pintochards imbibés de rhum ne songeant qu'à la lubricité. Tout cela est naturellement faux. Mais Confiant a utilisé ces mythes pour diffuser un tout autre commentaire, un regard sur le monde bien plus sérieux, exacerbant même le mythe pour lancer en contrepoint une critique acerbe et fondée du monde, de l'Occident et par effet de miroir du monde noir qui voudrait s'en affranchir mais seulement comme un négatif photographique de cet Occident.

Il y a de façon flagrante deux types d'écriture dans ce roman. L'une qui correspond souvent aux chapitres «Parcours d'un corps» utilise la veine poétique de Raphaël Confiant qui est assurément un poète pour ceux qui l'ignoreraient encore. Il est vrai que Raphaël Confiant cultive le flou sur sa propre personnalité, l'ambiguïté de ses mille facettes, laissant ainsi toute liberté à ceux qui voudraient le réduire ou se borneraient à le faire, par paresse, à ceci ou à cela, assénant des jugements souvent contradictoires du personnage, forcément réducteurs. D'ailleurs les 4ème de couverture des romans de Confiant sont presque toujours les mêmes lorsqu'il s'agit de «situer» l'auteur, et l'on ne se fatigue pas beaucoup à circonscrire le personnage qui, lui-même, se plait à brouiller les pistes parce qu'il est probablement très pudique, en tout cas, complexe.

En alternance avec cette écriture, Confiant n'est plus écrivain mais saltimbanque, artiste de music-hall, jongleur, clown, acrobate et dévoile une maîtrise de la langue hallucinante. Il jongle avec les mots et avec les jeux de mots, avec les sonorités et maintes allitérations, avec les couleurs de son texte. Tout est écrit avec la parfaite dextérité d'un illusionniste qui rendra quasiment invisible son argumentaire, sauf à lire entre les lignes, donc pratiquement en permanence dans un second degré acerbe où rien ni personne n'est épargné, pas même lui-même puisqu'il se met en scène. Il s'agit d'une exécution froide et sommaire du monde, de son île, de la bêtise humaine, dissimulée dans un récit loufoque où la créativité dans la mise en scène d'un récit burlesque est quasiment permanente.

Il y a, me direz-vous, maintes scènes de sexe. D'abord, on n'en trouve pas deux identiques, donc rien à voir avec le pornographique, et elles ne servent bien souvent que de support à une nouvelle attaque. Elles sont donc le rythme de l'ouvrage, la tessiture musicale, mais certainement pas l'ouvrage. Le sexe et l'humour trompent le lecteur, l'entrainent vers une certaine facilité de lecture comme si Confiant avait choisi délibérément et littéralement pour ce livre très sérieux, l'expression connue «mieux vaut en rire qu'en pleurer» sans toutefois donner une lueur d'espoir à la fin  qui se déroule comme au théâtre par la chute du rideau. Du début à la fin, tout est duperie, tout est contrepoint. C'est là que réside la puissance d'écriture de Raphaël Confiant. Le sexe ou le cocasse, poussés à l'extrême, laissent en filigrane, dans l'obscurité, une critique désespérée du monde actuel, si peu visible qu'elle en devient plus percutante, plus éloquente, plus subtile car sibylline. Assurément, ce roman a été le fruit d'un long travail et le procédé littéraire marque l'inventivité renouvelée de l'auteur que lui autorise une maîtrise parfaite des mots, de la langue et de son sujet.

Je dis plus percutante qu'un essai, savant et ennuyeux sur l'état du monde, le constat de la destruction de toute culture et d'une civilisation hégémonique mais qui se meurt sans succession, car il s'agit d'un roman avec une trame, des personnages, du récit, de l'action, des lieux identifiables que l'on est autorisé à lire à plusieurs niveaux. Rien à voir avec la Trilogie tropicale où la satire n'intéressait que la seule Martinique. Confiant peut se permettre, cette fois, étant plus obscur, d'aller plus loin, d'élargir son champ d'attaque, au monde entier.

Il assure une certaine continuité avec son œuvre passée, reprenant des personnages déjà cités dans d'autres romans comme Amadeus César de la Trilogie Tropicale, les Libano-syriens de la rue Aragoet des lieux, cités dans des romans anciens, qu'il reproduit à l'identique comme l'Atlantic-hôtel de Grande-Anse d'un de ses premiers  romans, avec sa rue-devant et sa rue-derrière, le bar l'Impératrice et l'inévitable quartier mal famé des Terres-Sainvilles. Il ne s'épargne pas, à son habitude, d'aborder la faune et la flore de la Martinique en termes vernaculaires et tant d'éléments contenus dans la culture créole et probablement oubliés, comme les sentiers de muletiers et tant de références du temps de l'Habitation. Toujours sentinelle vigilante et donc pédagogue,  de la culture créole moribonde.

Le personnage d'Abel, alias Confiant, le choix du prénom n'est pas innocent, référence biblique, peut-être parce que Confiant décrit l'Apocalypse, sorte de Gaston Lagaffe des bandes dessinées, est ridiculisé à l'extrême, bien qu'il soit le personnage principal. Tout ce qu'il entreprend est porté par la bêtise et avorte. Ce rôle de «catastrophe ambulante», naïf et ridicule, lui autorise des remarques, toujours donc en contrepoint, d'une cruelle pertinence.

Parfois, Confiant n'hésite pas à perdre le lecteur par son érudition. Qui a pris la peine de savoir ce qu'était un «phalanstère», car une communauté de travailleurs dans le système de Fourier, est d'un usage, somme toute, peu courant, qui ne m'a jamais empêché de dormir? Qui a lu d'Apollinaire, les onze mille verges, si toutefois on a déjà parcouru Alcools, Poèmes à Lou et Calligrammes, ce qui serait déjà beaucoup? Abel parle d'un certain Gabo, sans prendre la peine d'expliquer qu'il s'agit de Gabriel Garcia Marquèz, même s'il cite son roman, sans doute le plus empreint de bonheur, L'amour au temps du choléra. Et les exemples de ce type sont foison, révélant tout de même la culture brillante de Confiant sous les traits de ce  nigaud d'Abel.

On ne s'improvise pas dans le loufoque, le burlesque, le cocasse au point où le fait Confiant. Il y a d'abord la langue et l'on s'éloigne ici de l'habituelle langue de Confiant, savamment décrite par les lexicologues, des pages et des pages, même si elle est bien sûr toujours présente. Il s'agit cette fois d'une cascade de calembours, de jeux de mots, de noms hilarants de personnages comme Eskrou Bilongo, l'Afrodite, et les sommités du phalanstère, celui du philosophe parisien, en passant discrètement par un «BHV à chemises à large col». L'oreille est sollicitée, dans cette folie burlesque, cette déferlante d'expressions et de sons. Car il s'agit désormais de virtuosité dans l'usage des mots, tel un Paganini avec ses fameux capriccios au violon, presque injouables. Mais il y a aussi la mise en scène théâtrale. Que dire du phalanstère, de ses pratiques ubuesques? Que dire du romancier Delmont qui continuait à trinquer, par amitié avec féfé, après le départ de ce dernier, donc deux whiskies et qui ne buvait plus que le whisky de féfé lorsque son médecin lui avait interdit l'alcool? Que dire de la présence d'Abel en djellabah à l'enterrement de Delmont au cimetière de la Levée. C'est du Chaplin.

Parfois la nostalgie habituelle de Confiant surgit au détour d'une phrase: «une femme chantonnant un chanter de Saint-Pierre d'avant l'éruption». Il cite souvent le mot «bohème» se réunissant à l'Impératrice. Et l'on est immédiatement replongé dans Nuée ardente, où Saint-Pierre figure un Eden, disparu sous l'action brutale d'une autre Apocalypse, avec sa bohème de jeunes poètes passant leurs soirées, dans quelque bordel, auprès de filles de joie, et là, l'expression est juste. J'ai lu maintes fois Nuée ardente. C'est une référence majeure dans l'œuvre de Confiant, celle de tous les bonheurs. Et je suis pris chaque fois d'une infinie nostalgie, totalement incompréhensible. Serais-je la réincarnation de Dangelmont comme Amédée Mauville est à mes yeux l'incarnation de Raphaël Confiant ? Ces personnages littéraires ont bien le droit d'exister lorsqu'on côtoie tant de cadavres, de morts-vivants, aujourd'hui. Les soubresauts nostalgiques, sont discrets mais ne manquent pas dans ce livre.

Alors qu'attaque Raphaël Confiant dans Black is Black? Tout et tous: l'Occident, le colonialisme, l'esclavage, les anti-colonialistes primaires, les anti-esclavagistes surfaits, les noiristes, les békés et les anti-békés, son île dans toutes ses couches sociales, la servilité des Martiniquais, leur bêtise crasse aujourd'hui, la tourisme, l'économie, tout … et lui-même. Si dans Trilogie Tropicale, Confiant faisait preuve de cynisme, cette fois c'est au bazooka, à la grosse Bertha, qu'il démolit le monde, du touareg au spécialiste de Confiant, lui-même. Cette démolition est d'autant plus efficace qu'elle use comme artillerie lourde, la naïve et spectaculaire bêtise d'Abel. Et finalement, tout pourrait passer inaperçu, dans ce rythme tantôt lubrique tantôt cocasse. Que dire de cette pointe sur un élu martiniquais «dont la culture se résumait à connaître deux noms des sept nains de Walt Disney.» Il passe carrément au vitriol l'élite politique martiniquaise, «l'archétype martiniquais étant à la fois vantard et flagorneur». D'ailleurs, il n'épargne pas même le lecteur, surtout le lecteur leucoderme, donc Français-France. Je n'ai jamais vu autant de trouvailles et de férocité dans les romans de Raphaël Confiant. Mais tout cela, l'air de rien.

Il pousse jusqu'à utiliser le renvoi à des notes. À propos du tricentenaire du rattachement de la Martinique à la France, il rappelle négligemment qu'à cette époque certains n'étaient «que des citoyens (de seconde classe) de l'empire austro-hongrois ou de l'empire ottoman» (p.213). On aura compris à qui s'adresse cette précision. Ou une autre sur la littérature même, note citée plus haut en épigramme.

Noyé dans l'ensemble Confiant traite aussi très sérieusement de l'amour «le déraisonnable est notre unité de mesure», du travail d'écrivain, à maintes reprises et avec originalité, du bonheur. Toujours l'air de rien.

Je ne sais quel accueil a reçu Black is black et cela m'importe peu. Il s'agit, pour moi, sur le fond, d'un texte biblique décrivant l'Apocalypse du monde actuel selon Confiant. Pour cela, il a inventé un procédé littéraire totalement trompeur et novateur. Il s'agit d'un pur chef-d'œuvre, qui témoigne d'une grande virtuosité et d'une parfaite maîtrise de la langue et de l'écriture. Iconoclaste, Raphaël Confiant n'aime pas admirer ni être admiré. Mais il faut reconnaître qu'il a signé avec Black is black un de ses plus grands romans. Et tant pis si certains n'y ont vu que du feu ou du fiel ou du foutre, quand, j'ai eu, moi, le sentiment d'entrer avec désespoir ... dans les «ténèbres extérieures.»

Thierry Caille

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