Accueil

BAL MASQUÉ À BÉKÉLAND

Raphaël Confiant

Cet ouvrage est le troisième polar de Raphaël Confiant paru chez Caraïbéditons.

Il est à noter que son premier roman policier «Citoyens au-dessus de tout soupçon...» sera publié début 2014 dans la collection poche de Gallimard, «Folio Policier».

Marie-Aimée Dupin de Flessac, héritière d’une riche famille de Békés (Blancs créoles de la Martinique) a mystérieusement disparu à la suite d’une fiesta organisée le soir du mercredi des cendres sur un îlet appartenant à son père. Ce dernier, propriétaire d’une vaste bananeraie et d’un magasin de bricolage ainsi que d’affaires diverses en Amérique du Sud, fait appel à Jack Teddyson, le plus célèbre détective privé de l’archipel des Antilles et de la Guyane. Fugue d’une jeune fille en révolte contre son milieu? Enlèvement de celle-ci par le groupuscule indépendantiste «Békés dehors!»? Affaire crapuleuse liée au trafic de drogue qui sévit entre la Colombie et la Martinique, cette dernière servant d’escale vers l’Europe? Teddyson sera amené à explorer une à une chacune de ces pistes, pénétrant à cette occasion dans un univers qui lui est totalement étranger, «Békéland», le bantoustan de luxe que s’est construit l’aristocratie blanche créole dans le sud de la Martinique.

Comme à son habitude, le très déjanté Teddyson s’aidera du bon sens de la compagne de ses jours, la très rustique Francelise, déterminée à se faire épouser par lui; des tuyaux que lui donnera de temps à autre son grand ami du commissariat central de Fort-de-France, l’inspecteur Maxence dit «Maxo» pour les intimes; de sa rencontre avec Lucienne, adepte de l’Église Universelle de la Rédemption Chrétienne, dont l’oncle, Ti Jo, docker de profession, est le leader du groupuscule indépendantiste qui veut chasser les Békés de l’île; de son éternelle amante, Mauricette, hôtesse de l’air adepte de la chirurgie esthétique et de l’infidélité sentimentale. Et pour la première fois, des indications cryptées de feu tonton Milo, l’oncle qui lui a légué sa maison au quartier Bas-Calvaire. Le monde fermé des Békés entrouvre ses portes à l’occasion de cette enquête menée tambour battant, enquête pleine de rebondissements et de situations rocambolesques qui tiennent le lecteur en haleine tout en le faisant sourire par moments, Teddyson étant à sa manière un grand humoriste doublé d’un détective hors pair.

Entrevue avec l'auteur

«Bal masqué à Békéland», la troisième aventure du détective Jack Teddyson vient de sortir en librairie alors qu’on annonce le premier tome de ses aventures («Citoyens au-dessus de tout soupçon») dans la collection poche Folio policier. Quel succès! Pouvez-vous nous rappeler comment est née cette aventure caribéenne?

R. CONFIANT: en fait, cette aventure a commencé et s’est arrêtée en 1997 lorsque feue Simone Gallimard m’avait proposé d’écrire un polar au éditions Mercure de France. Ce que j’ai fait: il s’agit du «Meurtre du Samedi-Gloria» paru en 1997. Mais je n’ai pas continué l’aventure car je ne me sentais pas vraiment prêt pour aborder ce genre littéraire. Peut-être étais-je aussi imbu de certains préjugés à son endroit... C’est Florent Charbonnier, le patron de Caraibéditions, qui en 2010, très longtemps après donc, a réussi à me convaincre de l’intérêt du polar pour décrire la réalité antillaise. De nos conversations est né le personnage du détective Jack Teddyson, de son vrai nom, Raymond Vauban, personnage déjanté qui compte plus sur sa compagne, ses maîtresses ou ses amis, voire même sur le hasard, pour parvenir à boucler ses enquêtes, même s’il n’est pas dépourvu de flair. C’est le contraire du détective sûr de lui et qui mène ses enquêtes tambour battant! Je ne pensais pas qu’il connaîtrait un tel succès et le fait que Folio en ait acheté le tome 1 me réjouit puisque Folio c’est Gallimard et que le Mercure de France est une branche de Gallimard. Cela prouve en tout cas qu’un éditeur basé aux Antilles peut faire du bon travail et j’encourage mes collègues écrivains à donner des textes à nos éditeurs locaux sans pour autant négliger ceux de l’Hexagone.

Avant de parler de votre dernier polar, pouvez-vous nous décrire le détective Jack Teddyson en quelques mots?

Comme je l’ai dit c’est un type un peu paumé, limite «loser», quand on l’examine de prime abord, mais, de plus près c’est un pince-sans-rire et quelqu’un qui tourne en dérision les mille et un travers de la société martiniquaise. Il n’a aucun plan de carrière, aucune ambition dans la vie, hormis celle de gérer son petit cabinet de détective privé au quartier Bas-Calvaire, à Fort-de-France, mais régulièrement, de grosses affaires lui sont confiées et il est obligé d’y faire face. Et là, Teddyson se révèle pour ce qu’il est sans qu’il en soit vraiment conscient: un excentrique génial.

L’enquête précédente se déroulait dans le milieu des Franc-Maçons Antillais, avez-vous eu des retours des Loges de Guadeloupe ou de Martinique?

Non, pas des loges, mais de francs-maçons, oui. Mais toujours de manière discrète, feutrée. C’est dans leur style, je crois. Ils m’ont tous dit que ce bouquin reflétait une grande connaissance du milieu et des rituels maçonniques et certains se sont demandés si je n’avais pas été informé par des «frères», ce qui a leurs yeux constitue une trahison de leurs idéaux. Je les ai vite détrompés! Je n’ai jamais mis les pieds dans un temple maçonnique ni assisté à une cérémonie maçonnique, une «tenue» dans leur langage. J’ai aussi très peu discuté avec des maçons avant de rédiger l’ouvrage. Toutes mes informations proviennent de recherches en bibliothèque et bien sûr de mon imagination!

«Bal masqué à Békéland», quel titre! Une intrigue martiniquaise parmi d’autres ou la découverte d’un milieu peu connu et mystérieux?

Oui, le milieu béké est, comme chacun sait, le plus fermé de tous les milieux martiniquais. La plupart des Békés vivent entre eux dans ce quartier du Cap-Est, au François, que la population a surnommé «Békéland». Cet endroit est perçu, à tort ou à raison, comme un bantoustan de luxe et lors de la grève générale de février 2009, des appels avaient été lancés pour l’investir, ce qui avait motivé l’envoi d’une compagnie de CRS afin de protéger les lieux. Je n’ai jamais mis les pieds au Cap-EST, du moins, une fois que les Békés se sont emparés du lieu. La seule fois où je mis suis rendu, c’était juste avant, avec des militants de l’ASSAUPAMAR, afin d’empêcher la destruction d’un endroit appelé Cap Salomon. Nous avons perdu notre combat et depuis lors, les villas y ont poussé comme des champignons.

Que pouvez-vous dire de l’intrigue à nos lecteurs?

Je ne vais tout de même pas déflorer l’intrigue! Disons que la fille d’un richissime Béké, Marie-Aimée Dupin de Flessac a disparu et que son père, propriétaire d’une bananeraie et d’un magasin de bricolage, fait appel au détective privé Jack Teddyson pour retrouver sa trace car faire appel à la police serait révéler cette fugue sur la place publique. Mais en fait s’agit-il bien d’une fugue? Ou alors d’un enlèvement par le groupuscule indépendantiste «Béké dehors!» qui veut expulser les Békés de la Martinique? Ou encore d’un kidnapping lié à un trafic de drogue avec la Colombie? Je laisse le lecteur le découvrir...

Comment pensez-vous que la communauté békée réagira à la sortie de ce polar?

Écoutez, je ne suis pas dans la tête des Békés et puis tous les Békés ne vivent pas au cap-Est, loin de là! En tout cas, dans ce bouquin, il y a des Békés salauds, des Békés normaux, des Békés gentils etc... Il ne s’agit pas du tout d’une vision caricaturale du monde Béké dont je rappelle qu’il fait partie de la société martiniquaise que nous le voulions ou non. Mais ce n’est pas parce qu’un Béké est un Martiniquais que cela abolit pour autant la lutte des classes! C’est là ma divergence fondamentale avec l’association «Tous Créoles». Daussault, tout comme l’ouvrier qui bosse dans son usine, sont bien français tous les deux, ça n’empêche pas l’ouvrier de lutter contre son patron. Donc reconnaître que les Békés sont des Martiniquais ne signifie absolument pas cesser immédiatement de lutter contre ceux qui parmi eux sont des exploiteurs. Bien au contraire! C’est même parce qu’ils sont des Martiniquais qu’il faut être plus sévère envers eux qu’envers des patrons étrangers.

La littérature ou certaines œuvres peuvent servir d’étendard à une cause sociétale, est-ce le cas de ce roman policier?

Traditionnellement, le polar reflète le côté obscur de la société. Il en révèle la face cachée, les turpitudes mais à sa manière propre. Avec ses propres codes! Son propre style aussi. Mes polars s’inscrivent dans le droit fil de la cause que j’ai toujours défendue: celle de la Créolité.

De façon générale, le genre «roman policier» permet-il d’aborder des sujets difficiles à aborder en littérature classique?

Il n’y a aucun sujet que la littérature que vous qualifiez de «classique» ne peut aborder. Simplement, l’angle d’attaque diffère d’un genre à l’autre. Le style également. Comme je viens de le dire, le polar a sa manière à lui de décrire la réalité et comme la violence (meurtre, viol, rapt etc.) est souvent au cœur de ses intrigues, il est amené à être plus tranchant que le roman classique. Il y a une sorte de pessimisme inhérent au polar, une sorte de vision crépusculaire de la société qui me plaît beaucoup. Une défiance envers l’humanisme aussi...

Votre façon d’écrire un roman noir diffère t’elle de celle utilisée pour vos autres romans?

Tout à fait! J’écris de manière plus libre, plus libérée. Je sens moins la pression de la demande identitaire. Moins le poids des réalités historiques. C’est pourquoi je prends un plaisir fou à les écrire alors que dans mes romans habituels, il m’arrive de peiner ou de fatiguer. Je n’éprouve pas d’angoisse non plus car la page blanche a l’air de se remplir toute seule...

Êtes-vous personnellement lecteur de polar? Si oui, de quel auteur en particulier?

Malheureusement, non... Dans mon jeune temps, j’ai beaucoup lu Simenon, Frédéric Dard et certains Américains comme Raymond Chandler. Mais je suis en train de m’y remettre petit à petit.

Déjà une idée pour l’intrigue du quatrième opus des aventures de Jack Teddyson? «Meurtre au Chlordécone»?

Cela se déroulera dans le milieu des sectes protestantes qui pullulent aux Antilles. C’est un monde fascinant dans lequel des pasteurs auto-proclamés se disputent des fidèles à qui ils promettent monts et merveilles. Sauf que certains de ces pasteurs sont des escrocs et finissent devant les tribunaux ou carrément à la prison de Ducos. Le titre de ce 4ème opus se trouve déjà dans «Bal masqué à Békéland». Il s’agit de «CRIMES PARFAITS A L’ÉGLISE UNIVERSELLE DE LA RÉDEMPTION CHRÉTIENNE». Il y sera question du pasteur Songo, qui apparaît déjà dans «Békéland» et de se multiples magouilles pour se constituer un cheptel évangélique, cheptel au sein duquel certains fidèles seront mystérieusement zigouillés.

* * *

Bal masqué à Békéland, Raphaël Confiant • Caraibeditions •
ISBN 9782917623404 •
Juin 2013• 224 pages • 12.80 €.