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AFRIQUE ! QUE MA JOIE DEMEURE …

à Francesca Palli,
pour son  travail réalisé pour le site Montray Kréyol,
suite à la disparition de Pierre Papaya. D'abord cette vidéo,
dont les photos lui sont offertes par la rédaction et lui seront douces,
pas toutes hélas.

Pour la langue, il s'agit d'un vieux créole gothique qu'elle comprend.
Les paroles se devinent, sinon cherchez un traducteur, sinon la mélodie suffira.

 

 

Sag mir, wo die Blumen sind,
Wo sind sie geblieben?
Sag mir, wo die Blumen sind,
Was ist geschehn?

Sag mir, wo die Blumen sind,
Mädchen pflückten sie geschwind.
Wann wird man je verstehn,
Wann wird man je verstehn?

Sag mir, wo die Mädchen sind
Männer nahmen sie geschwind.
Sag mir, wo die Männer sind
Zogen fort, der Krieg beginnt.

Sag mir, wo die Soldaten sind
Über Gräbern weht der Wind.
Sag mir, wo die Gräber sind
Blumen wehn im Sommerwind.

Sag mir, wo die Blumen sind
Mädchen pflückten sie geschwind.

Juliane Werding, (Max Colpet, Marlene Dietrich, 1962)

 

 

à  Soliman le Magnifique  (Suleiman Rouibi),
né un 18 mai à Schoelcher à la Martinique.
La lecture rapide du profil de ce jeune Martiniquais,
tant dans ses goûts que dans ses inspirateurs, montre, et cela est réjouissant,
que la relève existe et de quel niveau,
que le peuple martiniquais n'est pas aussi lobotomisé par son histoire qu'on pourrait l'imaginer.

Eu égard à son esprit de tolérance, aux références sûres qui l'inspirent
et à son érudition notamment dans le domaine de la musique arabe,
et en réponse à ses conseils dans ce domaine musical,
je lui adresse cette pièce de J.S. Bach.

 

«Jesu, bleibet meine Freude», J.S Bach (BWV 147)
Willem van Twillert
«Que ma joie demeure»

 

Je pars mal, me direz-vous, vous vous attendiez à: Côte d'Ivoire: le point sur la situation,   lundi 3 janvier 2011, à 20 h (GMT). Comment peut-on écrire une telle phrase, comment n' y avez-vous rien trouvé à redire? Une phrase banale certes, mais typiquement celle d'un occidental ce que vous êtes, lecteurs, ne vous en déplaise, devenus. Une phrase qui aussi, et bien sûr à son insu, entérine le colonialisme, en VO, en français. Examinons-là.

Côte d'Ivoire d'abord. Ce n'est pas un nom AOC (Appellation d'Origine Contrôlée). C'est quoi ce nom de Côte d'Ivoire? Pour simplifier, je l'appellerai pourtant ainsi. Un peu d'histoire aussi, mais brièvement. J'ai acheté de mon ami, Amado Koanda, ancien bouquiniste, une Encyclopédie en 5 volumes de l'histoire de la Côte d'Ivoire (bon, il en manquait un), édition épuisée, 10 kg cependant au bas mot, sans compter d'autres encyclopédies sur les métaux précieux au Royaume des Akans, sur les routes du chameau ou sur l'art africain, etc. On est, probablement proche de 50 à 60 Kg. Je ne les lirai pas de toute façon. Je préfère me consacrer, entre autre, aux essais complets d'Albert Camus car je suis Français. C'est tout. La vie est courte.

Donc, l'histoire de la Côte d'Ivoire antérieure aux premiers contacts avec les Européens est quasiment inconnue du grand public. Ces premiers contacts restèrent limités avec seulement quelques missionnaires européens au XVI ème siècle. Une culture néolithique existait cependant, mais est mal connue à cause d'un manque de découvertes archéologiques.

Le peuplement du sud est attesté dès le seuil de notre ère même si la recherche est rendue difficile par l'humidité du climat. Le territoire fut parsemé par des peuples de langues soudanaises, divisés en de nombreuses chefferies. Parmi les populations les plus anciennes on compte les Krus au Sud-Ouest, (venus de l'actuel Liberia) ainsi que les Sénoufos au Nord-Est (venus de l'actuel Mali). Le nord du pays sera sous l'influence des royaumes sahéliens (Songhai, Ghana). C'est dans ce contexte que s'implantera l'Islam, répandu soit par des commerçants, notamment des colporteurs dioula, soit par le djihad mené par des armées à cheval. Des villes commerçantes comme Kong ou Bondoukou deviendront par la suite de véritables cités-États, liens entre la savane et la forêt. Toutefois les populations ne connaissaient pas la propriété privée et ne cherchaient pas à délimiter leur territoire. Leurs cultures étaient marquées par une tradition théâtrale, orale, musicale, de danse et la croyance à la magie.

Les premiers Européens à pénétrer le pays sont les navigateurs portugais, longeant les côtes africaines, à la recherche de la route vers l'Inde. Ils baptisent le pays "Côte des méchants hommes" ou "Côte d'Ivoire" selon l'accueil fait par les populations. Les européens sont d'abord frappés par la force démographique des Noirs.

Le commerce de l'ivoire, des fusils et la traite des Noirs se mettent vite en place. Les ports de San-Pédro, Sassandra ou encore Fresco ont conservé les noms de marins ou de vaisseaux portugais. Les négriers britanniques sont également présents. Le premier contact avec la France date de 1637, lorsque des missionnaires débarquent à Assinie, près de la Côte-de-l'Or (actuel Ghana).

En 1687, deux ans après le code noir, des missionnaires et des commerçants français s'installent à nouveau sur le site d'Assinie, à l'extrémité est du littoral, vers la Côte de l'or, mais ils repartent en 1705 après avoir construit et occupé le Fort Saint-Louis, de 1701 à 1704, car le commerce des esclaves contre des céréales ne rapporte pas assez. Parmi eux, le chevalier d'Amon et l'amiral Jean-Baptiste du Casse, directeur de la Compagnie du Sénégal, principale société esclavagiste française, débarquent, intéressés par le trafic de l'or, et sont reçus à la cour du roi Zéna. Ils ramèneront en France le jeune «prince» Aniaba et son cousin Banga, lesquels seront présentés au roi de France Louis XIV et se convertiront au catholicisme (Aniaba sera baptisé par Bossuet, évêque de Meaux). Ils deviendront officiers dans le Régiment du Roi, avant de retourner à Issiny vers 1700. Aniaba serait devenu en 1704 conseiller du roi de Quita (actuel Togo), se faisant appeler Hannibal.

Au XVIIIe siècle la région est envahie par deux ethnies appartenant au groupe des «Akans»: les Agnis dans le sud-est et les Baoulés dans le centre. Les explorateurs, missionnaires, commerçants et soldats étendirent progressivement le territoire sous contrôle français à partir de la région de la lagune. Cependant la colonisation ne fut pas achevée avant 1915.

Sur cette carte allemande de 1889, où la région est considérée comme faisant partie de l'«Ober Guinea (Haute-Guinée, s'étendant du Liberia au Cameroun), on remarque combien l'intérieur des terres restait à l'époque «terra incognita» des géographes. Les établissements français se limitent à une étroite bande de terre, entre Lahou et Assinie, avec Grand-Bassam au centre (et Fort Nemours, construit en 1843). Les légendaires Monts de Kong, dont Binger démontra l'inexistence, y apparaissent encore (avec un point d'interrogation). En dehors de quelques localités comme Krindjabo, Bondoukou, Kong, Tingrela, la carte de l'intérieur du pays est quasiment vide.

Joie

La Côte-d'Ivoire devient officiellement une colonie française le 10 mars 1893. Le capitaine Binger, qui partit de Dakar pour rallier Kong, où il rencontra Louis Marie Marcel Treich-Laplène (un commis d'Arthur Verdier), fut le premier gouverneur. La capitale était à Grand-Bassam. Il négocia des traités frontaliers avec le Royaume-Uni (pour le Liberia) et plus tard commença une campagne qui dura jusqu'en 1898 contre Samory Touré, un chef guerrier malinké guinéen.

De 1904 à 1958, le pays est inclus dans la Fédération de l'ouest africain français appelée Afrique occidentale française (AOF). C'était une colonie et un territoire d'outre-mer pendant la Troisième République. Jusqu'à la période suivant la Seconde Guerre mondiale, les affaires gouvernementales sont caractérisées par l'association qui faisait des habitants des colonies des sujets français sans droit de représentation. Sa capitale est Bingerville jusqu'en 1933, puis Abidjan.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Régime de Vichy garde le contrôle du territoire jusqu'en 1943, quand le GPRF (Gouvernement Provisoire de la République Française) prit le contrôle de l'AOF. La conférence de Brazzaville en 1944, la première assemblée constituante de 1946 et la gratitude de la France pour la loyauté des Africains poussèrent à des réformes à partir de 1946. La citoyenneté française fut accordée aux sujets africains, le droit de s'organiser politiquement leur fut reconnu, et le travail forcé fut aboli par la loi du 11 avril 1946, proposée par Félix Houphouët-Boigny.

En 1956, la loi-cadre de réforme de l'outremer décida du transfert de nombreux pouvoirs de Paris vers des autorités locales et d'une plus grande uniformisation des conditions de vote.

En décembre 1958, la Côte d'Ivoire devient une république autonome par le référendum, qui crée la Communauté française entre la France et ses anciennes colonies. Elle est alors dirigée par un premier ministre, Auguste Denise, auquel succèdera Félix Houphouët-Boigny en avril 1959. Avec cette autonomie la Côte d'Ivoire ne devait plus partager ses richesses avec les autres colonies pauvres du Sahel, le budget de l'administration ivoirienne augmenta ainsi de 152%. Le 7 août 1960 l'indépendance prend effet. Le pays reste cependant très lié à la France :

  • sa monnaie est dirigée par la Banque de France, par le biais de l'union monétaire d'Afrique occidentale (franc CFA) ;
  • de nombreux investissements français rendent l'économie ivoirienne dépendante de la France.

… Bien restons-en là, si vous voulez. La suite est connue: l'illusion de l'indépendance et le colonialisme qui n'a pas bougé d'un iota. Vous en connaissez les nouvelles intentions (accélération du pillage), les mécanismes (plus grande subtilité et accélération des carambouilles en tous genres), les résultats (le plus important étant une accélération de la disparition des peuples, de la déshumanisation de l'homme). En clair, et c'est le progrès, le colonialisme se perfectionne, est plus efficace, davantage d'expérience, sans doute: au départ le sabre et le goupillon, ouvertement, sans état d'âme. Aujourd'hui, tout est beaucoup plus complexe, mensonger, élaboré et souterrain. Seule constante, toujours aucun état d'âme. Ce qui est vrai pour la Côte d'Ivoire, l'est aussi ailleurs et partout en Afrique, si, si. En fait, partout dans le monde pratiquement. Sauf chez les occidentaux qui, eux, sont colonisés par les cancrelats de la connerie humaine qui, elle aussi, est en progrès et qui finalement n'épargne pas la déshumanisation de l'homme occidental mais avec moins de dégâts visuels. Quoique. Pour les occidentaux, l'accélération du déclin correspondrait à l'accélération du bordel en Afrique et ailleurs.

Donc ce pays porte un nom, possède des frontières, un peuple, enfin ce qu'il en reste, un ragoût mal défini, totalement disparate dans sa composition et immangeable. Mais tout cela n'est pas sérieux, étranger, extérieur, imposé, par la force en général. Le mot frontières, quand il ne s'agit pas de frontières naturelles, climatiques, linguistiques (les isoglosses), séparant des biotopes différents, est très fortement connoté péjorativement, contraignant et totalement artificiel. Un monde libre ne connaît pas de frontière, c'est tout. Un homme libre s'en contrefout, il marche droit devant lui, dans la limite seule de ses forces. C'est pourquoi, pour faire le tour du monde, depuis longtemps, on choisit la mer. Le vieil Hugo l'a dit: «Homme libre, toujours tu chériras la mer.»

Ce pays aurait pu être coupé en «pays des agnis» et en «pays des baoulés» ou simplement  s'appeler «pays des Akans»,  le tout aux frontières indéfinies, mal délimités, car eux s'en foutaient des frontières, pour être franc.

Passons à la seconde partie du titre: point de la situation. Mais c'est vous prendre pour des ignares, ce que vous êtes en général, pas tous, pas tous, ou des voyeurs occasionnels. Car l'information brûlante vous la connaissez. Elle se répète, à quelques variantes près, depuis 50 ans, partout en Afrique. Nous dirons très simplement «de mal en pis, comme d'habitude», puisque le temps n'avance pas à reculons. Mais le temps occidental n'est pas le temps africain. Le Président français, n'en savait rien mais s'est autorisé dans son discours de Dakar, l'impolitesse de fustiger cet état de fait. Ce qui dénote à la fois une ignorance crasse de l'Afrique mais aussi la nécessité de marquer sa supériorité et son mépris, valeurs chères à l'occident. On appelle cela de la vanité et/ou de la vacuité d'esprit. Mais, là encore, qui l'ignore?  Au passage, fustiger et donner le fouet, bien qu'ayant des étymologies différentes, ont un sens identique. Donc l'information se réduit à «comme d'habitude.» Et c'est bien suffisant. Sinon, seriez-vous des voyeurs occasionnels? Ceux qui, lors d'une pause, d'une sieste d'une quinzaine de minutes, exercent leur curiosité malsaine et macabre? Je n'entre pas dans ce jeu-là.

Reste 20 h (GMT), admirable pour plusieurs raisons qui ne vous ont pas effleurés. Pensiez-vous sérieusement qu'à 21 h (GMT), les choses eussent évolué, puisque le temps africain n'est pas le temps occidental, beaucoup plus élastique, quasiment inexistant le plus souvent ou extrêmement concentré parfois, violent, foudroyant comme une sagaie, hommes-horloges que vous êtes? Pourquoi consulter vos portables, votre ordinateur, en permanence? Pour vous assurer quelle possession exacte du temps? Alors qu'il suffit de regarder, la course du soleil, ou celle des étoiles, la nuit, et tant d'autres petites choses. Vous avez inventé les pointeuses, aujourd'hui, essentiellement pour le travail. Bientôt, vous pointerez avant et après les repas, avant et après  être allé pisser ! Un homme libre possède son temps, un homme sage a tout le temps. Que signifie 20 h (GMT)? 20 heures Greenwich Mean Time, soit le temps solaire moyen au méridien de Greenwich, méridien d’origine des longitudes, traversant l’observatoire royal de Greenwich, près de Londres en Angleterre, toujours l'impérialisme occidental. Ne pensez-vous pas qu'il eût été préférable, plus compréhensible de dire: quand le paysan rentre à Didayaokro, après avoir fini sa journée, de son lopin de terre planté en cacao, ou encore, quand les femmes préparent le foutou, à Yéboué, tout en surveillant l'agouti qui grille sur les braises, ou encore, quand les vieux de Kouadiotékro, s'installent devant le feu, pour dire, à voix basse, des contes et des conseils de sages aux enfants réunis et attentifs, ou encore, quand les étoiles s'allument et scintillent dans la lourde obscurité de la brousse du côté de Sérébissou? Mais cela voulait dire quelque chose, merde, 20 h (GMT) ne veut rien dire.

En conclusion, un esprit averti, perspicace, élevé, n'aurait jamais dépassé la lecture du titre de mes textes et aurait encore moins lu ces textes. Hélas, ce ne fut pas le cas.

Après ce long préambule, que dire sur «la crise ivoirienne» ? Rien, plus jamais rien, vous deviez vous en douter. Reportez-vous aux dépêches d'agence (Reuters, AFP) et aux médias, même s'ils sont occidentaux, tant qu'ils en parlent encore.

Cependant je réitère mon vœu, déjà formulé, solennellement et avec fermeté de l'élimination, pure et simple, de Charles Blé Goudé. Connaissez-vous son histoire, sa personnalité, son cynisme, ses méthodes, sa cupidité, sa fortune, ses intentions? Vous non. Moi si. Et ce porc, qui réunit en lui tout ce qu'il y a de plus vil en l'homme, doit être physiquement supprimé de la surface de la terre, n'importe où, n'importe quand, de n'importe quelle façon. La non-violence, un dogme honorable, qui esbaubit les belles âmes, contient une once de naïveté et une once de lâcheté. Méfiez-vous des dogmes et des idéologies ! La non-violence est-elle  une idéologie à portée universelle, applicable en tous lieux, en toutes occasions? Pas sûr, c'est une idéologie portant en elle, son propre fanatisme ? Et puis lisez la vie du Mahatma Gandhi, la plus grande référence de l'ashima ou la totale non-violence. De bout en bout, bien sûr. Je l'aimerais devant moi, ce Blé Goudé, seul, il parle français. Pour sûr qu'il ferait preuve de surdité ou de son habituelle logorrhée. Mais s'il me laissait seulement 5 minutes, je lui dirais très simplement ce qu'est un Africain et qu'il ne l'est plus depuis longtemps.

Mais, pour être franc, je m'en moque aujourd'hui de Charles Blé Goudé. Qu'il soit pendu ou qu'il devienne, un jour, Président, quelle importance finalement. Nous ne nous croiserons jamais de toute façon.

Quand finira «la crise ivoirienne»? Je ne sais pas, peut-être jamais. Quel sera le seul et unique Président? Pour l'instant, on n'en sait rien. Même si l'on s'affranchit de toute logique, car les Africains ne sont pas cartésiens, d'autres le sont pour eux, j'ai le pressentiment de connaître déjà son nom. Avec ce que j'ai dit, plus haut, vous aussi devriez le savoir.

Il est très difficile, pour un occidental, de surcroit relativement logique, de comprendre un Africain. Ses structures mentales, leur fonctionnement, si particuliers, échappent à toute analyse, à toute tentative d'appréhender sa psychologie ; il faut en un mot penser africain. Un véritable défi. De là naissent tant de malentendus, de discordes et souvent bien pire. Je l'ai déjà dit, on passe négligemment et rapidement là-dessus, sans y prêter garde. Il faut mobiliser, toutes ses facultés d'écoute, de concentration, d'observation, toutes ses facultés intellectuelles, rationnelles et irrationnelles, et sûrement toutes ses facultés affectives, lesquelles sont les moins rationnelles probablement, donc les plus efficaces ou les plus pertinentes.

Je me suis soumis à cet exercice, par souci d'honnêteté intellectuelle, par quête de vérité, et pour d'autres raisons. Quelques heures et naturellement sur des sujets bien éloignés de la «crise ivoirienne». Pas avec n'importe qui. Avec une jeune ivoirienne qui n'a que très tardivement connu, la grande métropole, a vécu le plus clair de son temps dans ce qu'elle nomme «la brousse», qui n'a pas fréquenté l'école des blancs et sait peu écrire et lire, qui a été élevée tant par sa grand-mère que par les «vieux sages» de sa famille, laquelle est fort nombreuse et étendue, laquelle est aussi royale. Précisons que cela n'a pas le sens d'ici. Devient roi ou est nommé roi, un homme dont la sagesse, l'écoute, le sens de la justice lui ont conféré une autorité indiscutable. C'est aussi un fondateur, un homme qui a défriché, planté, construit. N'importe qui peut être roi. Le roi en Afrique n'est pas un monarque mais l'exact contraire.

Si je me permets cet aparté, c'est seulement parce qu'une descendante de roi, fait l'objet de davantage d'attention quant à son éducation, quant aux conseils sur la vie, quant à la sagesse à acquérir de la part des vieux sages. Pas d'autres prévenances, préséances ou privilèges. Elle peut très bien travailler la terre, cultiver ignames et piments, porter des calebasses de bangui très tôt, avant le lever du jour, aux hommes des champs, sans distinction aucune avec les autres jeunes filles de son âge.

J'ai donc écouté attentivement, anecdotes, récits divers, simples, décousus, où se sont mêlés, le  quotidien banal d'un monde totalement lointain, étranger au matérialiste mais respectueux des règles de vie, de travail, de solidarité, de fraternité naturelle mais aussi d'une morale élaborée, d'un univers magico-religieux désarmant. Un monde où la contrainte n'existe pas, si elle n'est personnelle.  Un monde chaleureux et accueillant, envers l'autre, quelle que soit son ethnie, quelle que soit la couleur de sa peau, quelle que soit sa religion. L'étranger dans ce monde est un hôte de marque, reçu comme tel, quel qu'il soit. Un monde où le rire est toujours prêt à éclater, où la fête est sur le point d'éclore, où la danse n'est jamais très loin, Petites filles, jeunes femmes et hommes, vieilles et vieux, tous dansent. C'est une réaction d'allégresse naturelle, qui concernent tous et toutes des  plus jeunes aux plus vieux.

Au fil de mon écoute, rassemblant les morceaux de ce puzzle, j'ai reconstitué ce monde où, le fonctionnement, l'organisation, les règles, ne sont pas édictées, mais réduites au minimum nécessaire, à l'épure. Les rythmes ne sont pas absents, ce ne sont pas les nôtres (n'en déplaise à Claude Guéant et sa critique méprisable de l'immobilisme africain.) car il y a un temps pour chaque chose, évidemment.

Allant plus loin, je me suis penché sur le mot «civilisation», apparu dans le dictionnaire de l'Académie française en 1835, soit 5 ans après le débarquement des troupes françaises en Algérie. Le mot civilisation,  dans l'acception la plus courante, est le fait de civiliser, c'est-à-dire de porter une société à un niveau considéré comme plus élevé et plus évolué, et c'est, par métonymie, l'état atteint par cette société évoluée. Cette acception inclut une notion de progrès. L'opposition historique aux termes de barbarie et sauvagerie tend cependant à s'atténuer, notamment depuis l'annonce du principe du «droit des peuples à disposer d'eux-mêmes». Le statut d'égalité à toutes les civilisations est reconnu, bien qu'il ne soit jamais respecté, notamment lorsque les peuples ont conservé des pratiques ancestrales (Awá, Punan, etc.) La civilisation, c'est aussi l'ensemble des traits qui caractérisent l'état d'évolution d'une société donnée, tant sur le plan technique, intellectuel, politique que moral, sans porter de jugement de valeur. À ce titre, on peut parler de civilisations au pluriel.

Enfin, la civilisation est l'état auquel sont parvenues quelques cultures dans l'histoire de l'humanité. Cette dernière définition, la plus sobre, est celle qui me convient le mieux. La civilisation occidentale, la civilisation arabe, la civilisation chinoise, que nul ne met en cause, peuvent-elle rivaliser avec ce que je ne peux que nommer, selon la dernière définition de ce mot, celle qui me paraît la plus juste, avec, oui, la civilisation africaine.

Je ne parlerai pas des civilisations mortes, pas toujours de leur plein gré, rarement d'ailleurs. Mais j'ai le profond sentiment et l'intime conviction que la civilisation africaine est immortelle, malgré tous les efforts que nous faisons pour la liquider. Pour des raisons assez simples. La première est qu'elle n'a pas eu l'orgueil ou l'évolution naturelle de devenir hégémonique. La seconde parce que sa discrétion la place à l'abri de l'extinction venue d'ailleurs car elle paraît si peu exister. La troisième car elle possède le temps, domine le temps. La quatrième car sa sagesse lui a donné la prudence de ne pas s'exposer aux verroteries, aux illusions matérialistes du progrès qui porte les germes d'une autodestruction, à plus ou moins brève échéance. La dernière est qu'elle a laissé assez peu de traces, écrites, architecturales, artistiques. Rien de bien ostentatoire. Ce n'est pas une civilisation qui a eu le souci, ou presque, d'une façon ou d'une autre, de marquer son chemin, tant son chemin a dû lui sembler sans fin. On ne peut dire que l'écriture, l'architecture, la littérature et l'art soient des émanations impudiques de toute civilisation. C'est souvent la seule chose qui reste lorsqu'elles ont disparu. Mais la civilisation africaine a eu cette originalité de se porter dans les consciences et de se transmettre surtout dans des bruissements de paroles, chuchotées de génération en génération, quand ce n'est pas dans le silence. Pourquoi? Une prudence inconsciente ou une sagesse naturelle.

Alors finalement, derrière l'illusion et ce n'est pas vraiment une illusion, pratiquement une certitude, d'un continent en proie au chaos, d'un continent en voie d'extinction, du continent le plus pauvre du monde, chaos, pauvreté et extinction à nos yeux pas aux leurs, chaos, pauvreté et extinction dont nous sommes, au passage, totalement responsables mais qui nous autorisent toutes les indignations, toutes les commisérations, toutes les pitiés, même les plus sincères et nous épargne d'apercevoir notre propre chaos, nos propres misères, notre probable extinction, qu'en est-il de la civilisation africaine aujourd'hui? La joie, simplement la joie, et le bonheur, pas le nôtre, bien sûr, le leur. Et ce en dépit de toutes les apparences, des souffrances qui sont effectivement réelles. Pas d'idéalisme ou d'angélisme de ma part.

Je ne peux passer sous silence ce roman de Jean Giono, Que ma joie demeure, écrit en 1935, où, sur un plateau désolé de Provence, un homme tente, sans succès d'ailleurs, une folle aventure humaine, que l'on pourrait transposer et qualifier d'africaine. On prête d'ailleurs à Jean Giono une spiritualité imprégnée de paganisme. Il a émis un appel à la libération de l'homme et de la terre qui s'inscrivait en faux contre l'injonction biblique de prise de possession de la terre et de ses animaux par l'homme. Cet appel fut une invitation à renouer pleinement avec les joies du corps, la sensualité naturelle, longtemps niée ou occultée par la morale chrétienne. Le paganisme de Jean Giono, apparaît dès ses premiers romans, sous la forme d'une vision panthéiste, qui replonge les êtres au cœur du cosmos étoilé, mais aussi par la perception d'un sentiment tragique de la vie inspiré notamment par sa lecture enthousiaste des récits homériques dès sa plus tendre enfance. De fait, la violence inspirée par une lecture sensuelle du récit homérique traverse toute l'œuvre de Jean Giono. La fin tragique de Que ma joie demeure est assumée sans jugement moral, et sans jamais faire ombre à la profonde joie païenne de celui qui ne croyait pas au problème résolu pour tout le monde ni au bonheur commun, mais qui disait: « Je crois que ce qui importe c'est d'être un joyeux pessimiste. » J'adhère entièrement à cette phrase. Mais lisez le roman.

Alors, alors comment finir ce texte. Je ne sais pas. Dans ces cas-là, on cite une phrase du prophète. Lequel? Peu importe, il y en a tant.

«Une nuit, plus obscure qu'à l'accoutumée car les milliards d'ocelles qui observent le monde depuis la voûte céleste s'éteindront cette nuit-là, un homme viendra du nord, à pied, d'un très, très long voyage, tant ses vêtements seront en haillons, tant sa fatigue sera perceptible, tant son regard sera triste et usé. Il s'arrêtera à Kocoubo, au bas de la montagne, dans le royaume des Akans. Cet homme deviendra roi. Vous le reconnaîtrez, quand il coupera son silence, par ces mots: Que ma joie demeure»

Thierry Caille

Photo du logo: l'occident ou le ponant est le côté où le soleil se couche. C'est aussi un terme d'alchimie qui signifie la noirceur, qui est la première teinte de l'œuvre. Au figuré il signifie la chute, la ruine.

 

 

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