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AFFAIRE CHALVET : CONFESSION DU CURE DE LA PAROISSE (ANTILLA FEVRIER 2004).

Yves-Léopold Monthieux
AFFAIRE CHALVET : CONFESSION DU CURE DE LA PAROISSE (ANTILLA FEVRIER 2004).

 Suite à ma tribune parue ici « …1848, 3 mythes pour une République », des lecteurs de MONTRAYKREYOL m’ont invité à publier le texte de l’interview du curé du Lorrain qui avait été un témoin privilégié des évènements qui se sont déroulés au Lorrain et ont conduit à la mort de Rénor HILMANY, le 14 février 1974.  

  Cette interview signée ADV avait été publiée par l’hebdomadaire ANTILLA le 11 février 2004 (n° 1077). Elle aurait dû être un document historique. Elle avait été titrée : « Affaire Chalvet, un autre regard » et reproduit dans mon ouvrage « Contrechroniques de la vie politique martiniquaise - 2008 ».

 Ainsi, parue depuis près de 20 ans, ce texte d’ANTILLA n’a pas eu le moindre écho dans la grande presse ni auprès des historiens, chercheurs, essayistes et cinéastes. Pratiquement aucun des faits rapportés par ce témoignage, notamment le combat fratricide entre les deux syndicats présents sur le terrain, ne figure dans les nombreux articles, reportages, essais et films qui ont été produits sur l’affaire Chalvet. En dehors du journaliste d’ANTILLA, jamais le père LE QUERE n’a été approché. Ces « oublis méthodiques » sont la marque du récit national martiniquais, de « l’histoire à côté de l’histoire ».

 Fort-de-France, le 18 avril 2021

 Yves-Léopold MONTHIEUX

                                                                    ***

   « Affaire Chalvet, un autre regard »

  « Arrivé à trente-trois ans à la paroisse du Lorrain, le Père Le Quéré a été témoin d’un bon nombre d’événements de la tragique grève des ouvriers agricoles de 1974. Alors qu’en 2004 on commémore les trente ans de cet événement, nous vous proposons un angle inédit narré par l’un des acteurs spectateurs qui n’en a jamais parlé jusqu’à ce jour.

 Antilla : Vous avez été un des témoins de Chalvet dont on commémorera le trentième anniversaire cette année. Quels sont les souvenirs que vous avez de cette partie de l’histoire madininaise ?

 Père Yves Le Quéré : Je suis arrivé au Lorrain (et à Ajoupa-Bouillon) en octobre 1973, et à mon arrivée, le prêtre précédent m’a présenté les bâtiments, et me disait : « Voilà la salle que l’on appelle la salle des œuvres qui peut contenir deux cents à deux cent cinquante personnes, au rez-de-chaussée, et puis, il y a des salles en haut. Elle sert pour le catéchisme, la réunion des parents. Mais tu sais, je la prête aussi, de temps en temps, aux syndicalistes du monde de la banane. Etant donné que M. Pernock, le maire, ne veut pas donner de salle aux syndicats.

 Alors tu feras comme tu voudras ». Je dis : « Bon d’accord, aucun problème ». Et puis voilà qu’effectivement, en fin novembre, j’ai une demande de la CGTM pour une réunion conduite par M. Lamon, dans la salle. Je dis : « Oui d’accord, vous pouvez utiliser la salle ». La réunion s’est passée un dimanche matin, très bien, dans le calme.

 Et j’avais réfléchi parce que, déjà, à ce moment-là, des menaces de tensions commençaient, ça n’allait plus tellement au niveau du secteur bananier, des ouvriers agricoles en particulier mal payés. Et voilà, ça se passe bien, comme je vous l’ai dit.

 Au mois de janvier, le 2 janvier, j’ai deux personnes, deux femmes d’Ajoupa-Bouillon qui viennent me trouver en me demandant la salle pour une réunion en faveur des ouvriers agricoles qui allaient se mettre en grève, étant donné la situation vraiment précaire qui était la leur. J’ai dit : « Oui, il n’y a pas de problème ».

 Quatre ou cinq jours après je reçois la visite d’un petit groupe de personnes qui viennent me dire : « Comment ça, vous avez prêté la salle à ces gens-là … ce sont des révolutionnaires ! Ils n’ont rien à voir avec la banane ! Ce sont des intellectuels de Fort-de-France, ils veulent foutre la pagaille ! etc. Il faut que vous supprimiez cette réunion ! Moi, je leur dis : « Je ne suis pas d’accord pour supprimer, j’ai prêté, j’ai dit oui, c’est oui. Je ne peux pas retourner sur ma décision… ». « Ah, vous allez voir, ça va chauffer, si c’st comme ça, vous allez regretter ». J’ai dit : «  non, je ne vais pas regretter ».

 Et puis, en réfléchissant, je m’aperçois que les deux dames en question étaient deux employées municipales d’Ajoupa-Bouillon dont le maire, M. Jean-Elie, venait d’être élu, je crois, au mois de mai de l’année précédente.

 Antilla : De quel parti ?

 Père Yves Le Quéré : Du GRS. Du Groupe Révolution Socialiste. Et voilà. Le jour de la réunion arrive, un samedi matin. Et je vois deux personnes âgées qui montent, qui rouspètent. « On nous a empêchés de monter au presbytère ! ». Je dis : « Mais comment ça on vous a empêchés de venir au presbytère ? ». « Oui il y a des gens qui font barrage en bas pour empêcher aux gens de monter au presbytère ». 

 Alors on leur a dit on vient pour payer les confréries, ils nous ont laissé passer ». Je regarde et, effectivement, je vois comme un cordon au bas du petit morne qui monte de l’église au presbytère. Et qui empêchait les gens d’entrer au presbytère. Au bout de quelques temps je m’aperçois qu’il y a quelques attractions. Je dis : »Hou la la, ça commence.

  Antilla : C’étaient des civils ce petit groupe de personnes ?

 Père Yves Le Quéré ! Oui c’étaient des civils. Alors tout à coup au bout d’une demi-heure, je vois un groupe qui entre par le fonds du presbytère, par la route qui longe le cimetière et qui passe devant la gendarmerie. Et là, la porte du jardin était ouverte, donc ils sont entrés par là et ont investi la salle. C’était le groupe qui avait demandé la salle.

  Antilla : Et le groupe qui était en bas ?

 Père Yves Le Quéré : Et le groupe qui était en bas, c’étaient les militants de la CGTM. Et les autres ils étaient du nouveau syndicat UGTM. Alors quand la CGTM a vu qu’elle avait été eue, ils sont montés dans la salle et se sont mis en arrière. Et puis, là, ça a commencé. Alors, un brouhaha, des disputes. Ho la la … je me suis dit : comment ça va se terminer ?... » Alors, au bout de quelque temps, je me dis : « il faut quand même que je… » Alors, je vais les voir et je vais essayer de les raisonner.

  Antilla : Et c’étaient des disputes à propos de quoi ?

  Père Yves Le Quéré  : A propos des ouvriers agricoles. C’était en fait, un syndicat ancien qui se faisait supplanter sur le terrain par un syndicat nouveau, UGTM, donc plutôt révolutionnaire, gauchiste, issu précisément du groupe de M. Jean-Elie.

  Antilla : Le maire d’Ajoupa-Bouillon…

 Père Yves Le Quéré : Bon alors je vais, je leur explique. Et je vois effectivement, devant, ça n’avait pas l’air d’être des ouvriers agricoles. C’étaient plutôt des intellectuels. Je ne dirai pas les noms. J’en connais quelques-uns (sourire). Et au fond, ils rouspètent, ils rouspètent : « Bon kité labé-a palé ! ». Moi, je dis : « Bon, vous êtes en réunion, je vous ai prêté la salle, vous vous disputez… Ce n’est pas comme ça vous allez défendre l’intérêt des travailleurs de la banane. 

 Il faut vous mettre d’accord, d’ailleurs, si je vous ai prêté la salle, c’est pour une réunion, pas une désunion… » Mais à ce moment-là, je n’avais pas encore bien compris le pourquoi de ces disputes. Si ce n’est que les autres, la CGTM, disaient que c’était un groupe révolutionnaire qui foutait la pagaille. Alors je demande les cartes : « qui a sa carte syndicale ? Alors ceux du fond m’amènent tous leur carte syndicale.

 Ceux de devant n’avaient pas de carte syndicale. Oh la la, ça disputait : « Wè zot wè yo pa ni ayen, yo pa ni kat, sé pa moun ka travay da la banann ki la !... ». Je dis : « Puisque c’est comme ça, ce n’est pas la peine… C’est dommage, les ouvriers de la banane ont besoin de vous pour que vous les défendiez, c’est une juste cause, ils sont vraiment très, très mal payés, il faudrait quand même les défendre. Et ce n’est pas de cette manière-là que vous allez les défendre correctement ». Et j’ajoute : « Quand vous vous serez mis d’accord, vous reviendrez et je vous prêterai la salle. Mais pour aujourd’hui, je pense que ce n’est pas nécessaire ». Ils sont tous sortis sagement. Mais dehors, il y a eu altercation quand même. Voilà. C’était au mois de janvier. J’ai tout noté dans le journal paroissial du Lorrain.

 En tout cas, toujours est-il que quelques jours après (la grève avait commencé), un matin, je me souviens, il faisait sombre, le ciel était bas, il n’y avait pas un chat dans les rues du Lorrain. Et tout à coup il y a eu un groupe d’ouvriers agricoles qui passe, avec coutelas, assez mal vêtus, d’ailleurs. On voyait que c’étaient des ouvriers qui allaient au travail dans la banane.

 Et par la suite j’avais appris qu’ils sont passés dans les hangars de banane, que ce soit à Fond Brûlé, Vive, etc. Et ils arrivent à Chalvet. Et là à Chalvet, ce qui s’est passé … il y a eu certainement de la part de la préfecture beaucoup d’erreurs. Très graves même. Au niveau de Chalvet, voyez, il n’y avait que des plantations d’ananas. On ne va pas dans les ananas comme ça si on n’a pas des bottes et les affaires qu’il faut.

Et là, je ne sais pas, c’était un ordre de la préfecture probablement : on demandait aux gendarmes de se mettre par-devant le cortège et un autre groupe de gendarmes  par derrière pour les coincer, pour qu’ils se dispersent. Mais ça leur était difficile de se disperser dans les ananas. Et là, ils étaient à Vivé (??) Il n’y avait pas d’arbres. Maintenant il y a des arbres là, mais dans le temps il n’y en avait pas.

Et bon, à l’arrière probablement, les gendarmes ont dû trop pousser, et puis il y en a eu un qui a été blessé à coups de coutelas et ils allaient, paraît-il l’achever. Enfin, c’est une version qui m’a été donnée (des deux côtés différents, d’ailleurs). Et comme les gendarmes ont vu qu’ils allaient achever leur homme qui était à terre, alors, ils ont rafalé.

  Antilla : Ils ont rafalé où ?

  Père Yves Le Quéré : Ils ont rafalé dans la foule. Et il y a eu un, Ilmany, qui a été blessé à mort.

  Antilla : Certaines versions parlent d’un hélicoptère…

  Père Yves Le Quéré : Je n’ai pas eu cette version. Mais pout l’hélicoptère, j’ai une autre précision à donner, mais c’était après. Pour les obsèques de M. Ilmany. Donc Ilmany est décédé. Monseigneur Marie-Sainte m’appelle, il me dit : « je voudrais voir la famille ».

  Je vais avec lui pour voir la veuve et les enfants, on parle et l’enterrement est fixé. C’était le jeudi à seize heures. Effectivement, ce jeudi-là je descends en ville, à l’Evêché, et au retour de l’évêché, là où est France-Antilles, je vois la Supérieure des Sœurs de l’hôpital du Lorrain qui faisait du stop. Alors je la prends en stop. Et je lui dis : « J’ai entendu tout à l’heure à la radio que ça va barder au Lorrain ce soir, ils appellent tous les gens à venir manifester pour les obsèques d’Ilmany… Comment ça va se passer ? » Elle me répond : « Eh bien si vous voulez on va s’arrêter à l’hôpital du Lamentin et on va voir la sœur Claire, on va voir si Ilmany est toujours à la morgue ». Je vais avec la Sœur Claire à la morgue et elle me montre effectivement le corps d’Ilmany qui était là (il était midi à peu près) tout nu, avec… On voyait qu’ils avaient fait l’autopsie, ils avaient recousu… J’entends encore à la radio : « Tous cet après-midi au Lorrain, à seize heures… ». Dix minutes après mon arrivée au Lorrain, le maire Pernock m’appelle, en me disant : voilà, vous allez faire l’enterrement de M. Ilmany à tout à l’heure, à deux heures et demie ! ». 

 - M. le Maire… ce n’est pas possible … deux heures et demie.

  De toute façon j’ai vu il y a quelques instants le corps au Lamentin, il n’était même pas encore en bière… ». 

  - « Si, si, si, j’ai donné l’ordre pour que le corps arrive ici à deux heures et demie et que vous fassiez l’enterrement tout de suite ! ». 

 Antilla : Comment avez-vous réagi ?

 Père Yves Le Quéré : J’ai dit : «  il n’en est pas question, M. le maire. Là, il n’en est pas question. C’est la famille qui décide, ce n’est pas vous ni moi. Moi, j’ai dit à la famille seize heures, je maintiens seize heures ! ». Il se fâche en me disant : « Vous serez responsables des événements qui vont se produire ! » Je lui réponds : « Moi, je n’y peux rien… au contraire ! Si je fais l’enterrement à deux heures et demie, c’est moi qui vais tout prendre ! ».

 Monseigneur Marie-Sainte m’a dit qu’il pensait célébrer la messe pendant l’enterrement, alors que deux ou trois mois auparavant, on avait décidé qu’il n’y aurait plus de messe aux enterrements. Vers trois heures je reçois de nouveau un coup de fil de la Guadeloupe. C’était l’UGTG qui me demandait de transmettre un message de sympathie aux militants UGTM de Martinique. Je prends le message et je vais à l’église. Au lieu d’aller par l’intérieur de l’église, je vais par le fond. Et quand j’arrive au fond… Quand j’ai vu ça… Mon Dieu… Une cohue ! Des gens avec des drapeaux rouges, une pagaille monstre… J’entends :

  - E ki sa vié-blan an ka vini fè la ? 

  - Kité'y, kitéy ! Sé labé a…

  - Ah sé labé a… 

  Ils me passent leur porte-voix et je lis le message. « Ah ! mèsi misié labé, mèsi misié labé ! ». Et je retourne au presbytère. Monseigneur Marie-Sainte arrive à quatre heures moins le quart et je lui décris un peu la situation et lui confie : « Je ne vois pas comment je vais assurer la messe… ». Il n’y avait pas un chat au Lorrain, pas la chorale, il n’y avait que des gens venus de je ne sais où.

  Et particulièrement excités. « Oui on peut se passer de la messe ». Donc on descend, il est quatre heures, quatre heures cinq. On voit quelques journalistes, (là sourire). Monseigneur Marie-Sainte me dit : « Bon, tu vas chercher le corps au fond ». « Ah bon… ». « Je vais attendre ici ». Je vais au fond, je commence ma prière et, à peine ai-je commencé que quelqu’un vient me dire : « Eh ! Misié labé ! Non, non, sé pa jòdi-a nou ké fè lentèman-an... Nou pas sav si sé Ilmany ki an bwet-la, fanmi-an pa dakò, i pa wè kò misié a, i pas sav si sé li ki adan ! Nou ké fè an kont-otopsi ! . Ah, ben, écoutez, il faut que je voie la famille, Monsieur… ! Avec la foule, le bruit, je ne l’avais pas reconnu tout de suite, alors que je le connaissais bien.

  Antilla : C’était qui ?

  Père Yves Le Quéré : C’était M. Cerland, le maire communiste du Macouba qui me dit : « Non, la famille, elle est là, elle est dans la sacristie… ». Je vais voir la famille. Là j’entends qu’il y en a dans la foule qui se mettent à rouspéter : « Non ! sé jòdi-a lentèman ! Nou ké ouvè bwet-la, nou ké wè si sé Ilmany ki adan, et si i adan, kouté labé, ou ké fè lentèman. Si ou pa lé fè'y, nou ni an lot labé ki ké fè'y ban nou ». Arrivé à la sacristie, la famille me confirme qu’elle n’a pas vu le corps du défunt. Sur le cercueil, il y avait un régime de banane, en dessous également, avec une inscription : « Mort pour soixante-six ou soixante-deux francs »1. Je ne me rappelle pas exactement du chiffre. Après avoir vu la famille, je m’avance vers Monseigneur Marie-Sainte et lui dis : « Je ne sais pas ce qui se passe… ». Il me dit : « Bon, écoute, je m’en vais, ce n’est pas la peine que je reste là… ». « Non, ce n’est pas le moment de partir… ».

 Il était trouillard, le bonhomme (sourire). Je m’en vais et je dis aux gens rassemblés : « l’enterrement n’aura pas lieu aujourd’hui, je suis navré, la famille m’a dit qu’il y aura une contre autopsie ». Je remonte au chœur et tout à coup j’entends : « Bo ! Bo ! Bo ! Bo ! ». « De gros coups de marteau ». Et puis, wop ! Tout le monde a disparu. Plus de cercueil. Ils étaient partis avec !

 Quelques instants après, je reçois un coup de fil de M. Pernock : « Voyez-vous ce que je vous avais dit ! Alors, paraît-il que le corps a disparu ! ». « Ah moi, je ne sais pas s’il a disparu... Il est parti de l’église, en tout cas ! Ah ! je peux vous le dire, il n’y est plus ! ». Mais dans quelle direction sont-ils allés ? ». « Alors, moi, je ne sais pas… Il y avait tellement de cohue que je ne sais pas si c’est vers le Marigot ou vers Basse-Pointe qu’ils sont partis ».

 Et vers les six heures, le soir, M. Cerland (maire communiste de Macouba) vient me voir : « Ecoutez, Père, vous savez que le corps est chez moi… ». « Ah bon ? ». « Vous avez vu un peu… Là on aurait fait l’enterrement dans une pagaille pareille. C’est inadmissible ! Alors c’est un stratagème que j’ai eu pour qu’on ne fasse pas l’enterrement aujourd’hui. Est-ce que vous pouvez faire une veillée ce soir chez moi, à la maison ? ». Ce qui s’est passé, c’est que, quand les gens ont ouvert le cercueil, ils ne savaient pas comment découper le zinc. Et Cerland a dit : « Emmenez-le chez moi, j’ai mon voisin qui est plombier… ». Ce qui était vrai.

  Je lui demande : « Mais c’était bien lui qui était dedans ? ». « Oh, mais on n’a même pas regardé. Bien sûr que c’était lui qui était dedans ». C’était un stratagème pour retirer le cadavre des mains du syndicat UGTM pour que la CGT puisse reprendre ».

 « Mais M. le Maire, quand se passera l’enterrement ? ». « Demain ». « M. le Maire, je veux bien, mais à condition que ça se passe dans l’ordre. Je ne veux pas de pagaille. Je ne veux aucun drapeau, de quelque couleur qu’il soit dans l’église. Que tout se passe bien ». « Soyez tranquille, toutes les délégations CGTM de Martinique seront là. On va bien organiser cela, ça va être digne, ça va être beau, ça va être bien ». 

  Je suis donc allé faire un peu de prière avec la famille le soir. Tout était calme. Et le lendemain, à seize heures, a eu lieu le deuxième enterrement. Tout s’est déroulé correctement, il y avait foule. C’était digne, c’était beau. Et, à la sortie, au lieu d’aller directement au cimetière, ils ont voulu faire un petit tour du bourg en passant devant la gendarmerie, entre autres. Et c’est là qu’il y a eu l’affaire de l’hélicoptère. 

 Antilla : Que s’est-il passé exactement ?

 Père Yves Le Quéré : L’hélicoptère a suivi tout le cortège, depuis l’église jusqu’au cimetière. Et ça, ça a excité les gens. Moi-même, ça m’avait mis en colère. Les gens sont calmes, les gens sont bien et cet hélicoptère vient pour les exciter ! En passant devant la gendarmerie, évidemment, il y a eu quelques insultes envers les gendarmes ! Tout cela était normal. Mais tout se passait correctement. Le lendemain, j’ai écrit au préfet. C’était Orsetti, un Corse, pour lui dire que je ne comprenais pas comment se fait-il qu’il avait envoyé un hélicoptère pour surveiller le cortège d’enterrement, alors que tout était calme et qu’il n’avait eu comme résultat d’exciter davantage les gens.  Il m’a répondu… Vraiment, il faut prendre des gens pour des imbéciles… Donc il me répond : « Mais non, l’hélicoptère était là dans une mission habituelle et normale que l’on fait assez fréquemment : la surveillance des côtes ».  C’est extraordinaire. Je n’ai jamais vu un hélicoptère surveiller les côtes du Lorrain pendant les dix-sept ans où j’y étais. Après, il y a eu le deuxième cadavre découvert au bord de l’embouchure de la rivière Capot. On n’a jamais su ce qui s’était passé. Là, l’enterrement avait lieu au Marigot. Quelque temps après, il y a eu des négociations.

 Les choses se sont calmées. Ce qui m’a le plus frappé dans cette histoire, c’est qu’il n’y aurait pas eu dégât si les syndicalistes (ou les partis politiques qui étaient derrière) n’avaient pas attisé. Parce qu’ils n’étaient pas d’accord entre eux, là, c’était clair, c’était net. Or, je n’ai vu nulle part dans aucun journal, aucune revue, aucune émission, qu’en dessous de cela il y avait une guerre des syndicats. Et qui a commencé lorsque l’UGTM a pris naissance. La CGTM s’est sentie quelque peu dépassée. Et effectivement, j’ai entendu, une ou deux fois des gens me dire : « Oui la CGTM, en fin de compte, ne s’est jamais tellement occupée des ouvriers agricoles. Ils étaient plus intéressés par les dockers, les gens de la fonction publique, etc. ».

  Antilla : C’est peut-être pour cela qu’ils ont été un peu inquiets quand l’UGTM est venu sur leur terrain ?

 Père Yves Le Quéré : Voilà ! Mais attention. Je ne veux pas faire de polémique. Simplement ce que j’ai vu et que je raconte aujourd’hui, je ne l’ai jamais vu écrit, ou raconté à la radio, par exemple. Alors que cela s’est aussi passé ainsi. Vous savez, quand je suis arrivé au Lorrain et à Ajoupa-Bouillon (cela faisait 3 ans que j’étais en Martinique), j’ai vraiment senti qu’il y avait chez ces ouvriers agricoles beaucoup de travail, beaucoup de fatigue et de travail dur… Et quand j’ai su combien ils étaient payés j’ai eu mal au cœur. Je comprenais bien leurs revendications… ils avaient raison. Mais comme je l’ai dit, c’est dommage qu’ils n’aient pas été soutenus par des syndicats qui soient unifiés et qui portent vraiment leurs problèmes ensemble.

  (Propos recueillis par ADV – ANTILLA)

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