Au Sénégal, j’ai retrouvé les miens, tous les miens : la famille, des amis -beaucoup sont morts- des lieux. Surtout, j’ai mesuré l’étendue de mon appartenance à une famille, une longue chaîne de transmission de connaissances spirituelles, de savoirs religieux, de savoir-faire et de savoir-être dans un monde où rien n’est acquis d’avance.
La traversée de la Casamance a été l’occasion de retrouver les lieux où j’ai reçu la Lumière il y a 45 ans dans le Bois sacré. On m’a consacré Homme pour me dire, le monde est à toi. Depuis, je sillonne la planète et j’ai pu croiser les religions, les cultures et puis vous.
J’ai été à l’école où les premiers mots du français m’ont été enseignés. Le village s’est agrandi, il y a même un collège. J’ai pris la parole dans une classe de 3eme et je leur ai dit ceci : " Je suis parti d’ici. C’est dans ces locaux que l’on m’a fait réciter Césaire, Birago Diop, Victor Hugo, Guy Tirolien, Léon Damas. C’est ici que l’on fait lire des passages de la Rue Cases-Nègres, Djab-la, Gouverneurs de la Rosée. Ces lieux me portent partout je vais et Dieu a fait que le métier que je pratique m’a fait énormément voyager". J’ai énuméré mes rencontres avec les grands de ce monde : Césaire auprès de qui j’ai vécu en public et dans l’intimité de sa vieillesse. Mais aussi Mandela, devant qui j’avais laissé couler des larmes. J’ai conclu en disant à ces adolescents : " Croyez en ce que vous êtes. Partez à la rencontre des autres, sans peur, ni crainte, sans préjugés, ni idées préconçues".
J’ai revisité le carbet sous lequel les premiers versets du Coran ont été écrits dans ma main droite. Il est intact avec son toit en paille. Je me suis souvenu de ce jour où, à 4 ans, le premier verset de la Souate 19 a été noté en encre noire dans ma paume et j’ai léché. C’est la sourate intitulée l’Adhérence. J’ai revu les tablettes sur lesquelles je lisais le Coran, l’index droit pointé sur chaque lettre.
Durant, les cinq jours passés à Marsassoum où je suis né, je me réveillais tous les jours à 4 heures du matin. Je me rendais au bord du fleuve. Je plongeais les pieds dans l’eau, me lavais le visage. Et je m’asseyais en face du flanc d’eau, comme pour lui qu’il a façonné mon être. Un jour, j’ai fait des offrandes en jetant un petit morceau de pain. En cela, j’imitais les anciens qui venaient offrir aux Esprits aquatiques de quoi se nourrir afin qu’ils ne viennent pas prendre les enfants qui se baignaient. Ce fleuve avait été remonté pour la première par un prêtre au 19e siècle. Il s’appelait Saint-Grégoire. Les autochtones disent Soungouroungou.
Enfant, ce lieu m’était interdit sauf en compagnie des adultes. La route qui conduit au fleuve est jonché de fromagers, les seuls qui résistent à la destruction des hommes. Les boutiques des Libanais ont disparu : les familles Latouf, Raymond, Alfonse ne sont plus là. Ne reste que le grand bâtiment de la famille Arsens, des commerçants marseillais. Les fromagers manifestent leur fierté par leur gigantisme : ils ont des siècles derrière eux. Au dernier jour, de mon séjour, je me suis adressé à l’un d’eux et, au bout d’une ultime confidence, je lui ai posé demandé : Dis-moi grand témoin, quel enfant étais-je ? Pour la première fois, à bientôt 60 ans, j’ai réalisé que j’avais été un enfant. Finalement, le Sénégal en tant que pays n’est qu’une infime partie de moi-même tellement le parcours du monde m’a enrichi et élevé au rang d’homme qui voit dans les autres sa propre personne. Excusez de la prétention !!!
Toute mon amitié
Prenez soin de vous.







Commentaires