BeautÉ haïtienne de l’Écriture baroque chez zadie
smith
par Jérôme POINSOT
Atibô-Legba, l’uvri bayè pu
mwê, Agoé !
Papa-Legba,
l’uvri bayè pu mwê
Pu
mwê pasé
Lò m’a tunê, m’salié loa-yo
Vodu Legba, l’uvri bayè pu
mwê
Pu mwê sa râtré
Lò m’a tunê m’a rémèsyé loa-yo, Abobo[1].
La beauté n’est que la
promesse du bonheur[2].
1. Introduction : le postmoderne, catégorie du genre
baroque
Analyser une œuvre
littéraire — une œuvre d’art — demeure bien souvent une démarche
délicate, où le commentateur se doit de rester attaché à son appareil critique
tout en se montrant ouvert et disponible à l’œuvre, pour prendre en charge les
sensations, les émotions et les réflexions suggérées par le texte. Cela est
d’autant plus vrai lorsqu’un des discours majeurs auquel il est confronté,
porte, justement, sur la délicate interaction entre la sphère affective d’une
part, et la sphère cognitive d’autre part, dans des champs d’expérience aussi
différents que ceux de l’art et de la vie. C’est donc à l’exploration d’un vrai
petit miracle auquel nous allons maintenant essayer de nous livrer, en espérant
que le décryptage du travail de l’artiste ne viendra pas atténuer l’émotion du
lecteur, et vice versa.
À
l’heure où la critique contemporaine — surtout outre-atlantique —,
emportée par la french theory, oscille entre les pôles du
« post-structuralisme » et du « postmodernisme », ou encore
de la « déconstruction », certains pourraient être tentés d’y ranger
commodément les productions littéraires actuelles, surtout si elles semblent
chaotiques, pour ne pas dire déroutantes. C’est pourquoi il nous a semblé
intéressant d’appréhender le roman De la Beauté de Zadie Smith non pas avec l’œil polémique du
critique, mais avec celui, patient et bienveillant du philologue, afin de bien
faire ressentir l’originalité, la finesse et la pertinence d’un roman qui, à
notre avis, n’a pas encore reçu l’attention et la reconnaissance critique qu’il
mérite.
En
effet, lorsqu’on tente de caractériser le roman de Zadie Smith, on en revient toujours très
rapidement à la question de la crise domestique qui oppose Howard à sa femme
Kiki. Pour le reste, le lecteur demeure souvent embarrassé, tant l’action qui
s’y déroule est multiple, et les tons variés. Or, il n’est pas inutile, devant
un champ aussi vaste et aussi hétérogène, de donner la parole à une personne
habituée à ce genre de textes, Georges MoliniÉ[3] :
C’est sous
cet angle [celui de la psychologie] qu’il convient d’envisager quelques-uns des
éléments les plus communément répertoriés par les critiques de ces
romans : amours, la plupart du temps soudainement réciproques, toujours
violentes et totales ; jeunesse, parfois extrême, du ou des couples de
héros ; tyrannie familiale fréquemment exercée sur leur sentiment, cas
particuliers de traverses multiples opposées à la liaison amoureuse (actions
perfides ou brutales de rivaux, erreurs, maladresses) ; séparations
conséquentes, avec voyages, enlèvements, luttes de brigands ou d’ennemis officiels ;
multiplication de théâtres d’opérations ; rôles des fleuves, des mers, de
l’exotisme ; connexion fréquente de la ou des intrigues centrales à des
drames secondaires pouvant aller jusqu’à un foisonnement ; impression de
surprise et de rebondissement, aspect étonnant et incompréhensible des
conjonctions et des rencontres ; distance variable, jamais uniformément
déterminable, de la fiction avec le cadre historique ou géographique ;
triomphe final de l’amour fidèle, qui aura sans cesse revendiqué sa liberté,
dans des retrouvailles qui peuvent prendre la forme de reconnaissances
(l’ensemble aboutissant parfois à faire subir au héros une sorte de mûrissement
dans la durée) ; signification faible ou nulle des références morales ou
religieuses.
À
la lecture de ce paragraphe, nous ne pouvons qu’être troublés par sa parfaite
adéquation avec le roman de Zadie Smith,
faisant de lui non plus un simple roman contemporain, mais un véritable roman
baroque. C’est pourquoi nous suivrons les pas d’Eugène d’Ors dans sa conception d’un baroque trans-historique, et allons tout
d’abord envisager ce texte du point de vue de la stylistique des genres, afin
d’établir dans quelle mesure le roman De la Beauté de Zadie Smith relève très clairement de
l’esthétique baroque.
2. L’esthétique baroque :
Aborder la question du
baroque en littérature est souvent chose périlleuse. En effet, nombreux sont
les textes qui traitent de cette question, avec une érudition parfois
redoutable. Il en est ainsi de l’excellent ouvrage de Bertrand Gibert, qui propose une synthèse tout à fait remarquable sur ce courant
artistique littéraire. Si Heinrich Wölfflin[4] en a été le précurseur en
histoire de l’art, c’est principalement à Jean Rousset[5] que l’on doit d’avoir
fait entrer l’esthétique baroque en littérature. Cependant, que ce soit chez
Jean Rousset ou encore Ernst
Robert Curtius[6], l’approche critique
s’est souvent limitée à dresser soit un inventaire thématique (inconstance,
fluidité, ostentation, morbidité, mythologisme, concettisme…), soit à procéder
à une analyse poétique du mélange des genres, sans toutefois sembler parvenir à
en restituer la dynamique propre : nous voulons parler de l’inversion
carnavalesque.
Issue
de la tradition antique des Saturnales[7],
cette dynamique d’inversion carnavalesque a traversé tout le Moyen Âge et a été
magistralement étudiée par Mikhaïl Bakhtine
qui en a relevé et commenté les résurgences dans l’œuvre de François Rabelais,
au travers de chapitres consacrés notamment aux formes et images de la fête
populaire, l’image grotesque du corps ou encore le
« bas » matériel et corporel. Typique de l’esthétique baroque[8],
cette inversion provient donc directement de la tradition populaire et se
trouve rattachée, dès son apparition, au besoin de trouver un exutoire
temporaire à l’oppression que subissaient des populations réduites à
l’esclavage, ou encore très fortement asservies[9].
2.1.
Le baroque, mélange des genres :
Du point de vue des genres, le texte de Zadie Smith est remarquable, en ce sens que
malgré le fait qu’il se présente officiellement au lecteur comme relevant
purement du genre romanesque, il ne cesse en fait de mélanger les genres, non
seulement littéraires[10],
mais plus généralement artistiques. Or, c’est ce qu’avait déjà constaté Didier
Soulier lorsqu’il précise que
« […] le mélange des genres (qui) traduit la nature de
l’expérience baroque, ambiguë et indéfinissable, car échappant aux
catégories de la pensée[11]. »
2.1.1. Le
mélange des genres littéraires
Nous tenons tout d’abord à rappeler que ce roman tire son nom du
titre du poème de Nick Laird
« On Beauty[12] »
(153 ; DB 192). Ce n’est pas un hasard si la poésie occupe une place
primordiale dans le texte de Zadie Smith :
un des personnages clés de l’intrigue, Claire Malcom, avant d’être la première
maîtresse d’Howard, est poétesse et dirige une classe d’écriture à la Faculté
de Wellington : « Claire was an excellent teacher. She reminded you how noble it was to write poetry ; how miraculous it
should feel to communicate what it most intimate to you, and to do in this
stylised way, through rhyme and metre, images and ideas » (259). On le voit, la question de l’expression lyrique, ainsi que de sa
possibilité, occupent une place importante dans ce roman.
L’autre
genre qui, subrepticement, s’insinue également dans le texte, est le genre
théâtral puisqu’il n’est pas rare de trouver sous la plume de Zadie Smith des dialogues à la théâtralité
incontestable, notamment à l’occasion des nombreuses scènes de disputes
d’Howard. Il en est ainsi lors de son voyage à Londres lorsque Michael le
raccompagne de la station de métro au domicile londonien des Kipps, où leur
conversation, commencée par un quiproquo
— Michael n’étant pas informé de la relation fugace qui a lié Jerome à
Victoria —, s’achève presque en disputatio de théologie médiévale.
Cette théâtralité se trouve par ailleurs poussée à l’extrême lors d’une très
violente dispute où Kiki et Howard tentent de dialoguer (203) :
‘What is it, Howard ?’
Howard had just finished ushering his resistant children out of
the room. They were
alone. He turned round quickly, his face a very nothing. He was at loss as to
what to do with his hands and feet, where to stand, what to rest upon.
‘There’s no “it”,’ he said
softly, and pull his cardigan around
himself. ‘Particularly. I don’t know what the question means. It ?
I mean...obviously, there’s everything.’
Enfin,
le texte est émaillé par trois scènes majeures, où se trouve exploité un fort
potentiel de théâtralisation : le fou-rire d’Howard lors du Glee Club
de la soirée annuelle de l’université (347-348 ; DB 426-428), l’irruption
d’une femme de chambre lors de son rendez-vous torride avec Victoria à l’hôtel
(380-381 ; DB 468)[13],
et enfin lors de la dispute tapageuse finale, dans la rue, à l’occasion d’une
fête d’étudiants (409 ; DB 502), où sont révélées toutes les vérités
cachées du roman, en un véritable coup de théâtre.
Pour
en finir avec le mélange des genres littéraires, nous voudrions nous arrêter
quelques instants sur la présence de références au discours critique. En
réalité, elles sont plutôt rares, et lorsque la critique se trouve envisagée
d’une manière plus conséquente dans le roman, c’est à chaque fois sur un mode
ironique ou parodique. Ce dénigrement de la critique vient du fait qu’elle
constitue une matière éminemment abstraite[14],
dont l’incompréhensible jargon est signe de vanité[15].
C’est ce à quoi nous assistons lorsqu’après son entretien avec Zora, Jack
French, au parler baroque[16],
ne peut s’empêcher de s’abîmer dans des considérations lexicographiques sur
l’expression « stymie[17] » (149) ou encore quand
Monty tente d’annihiler la signification du discours d’Howard, en utilisant, à
son tour, ses propres concepts de « textual anarchist » (327).
En définitive, bien au-delà de l’arbitraire langagier d’une discipline, ce que
le roman de Zadie Smith suggère,
c’est une faille dans l’activité langagière qui empêcherait chacun des
personnages d’accéder à une parole sincère et efficace.
2.1.2. Le
mélange des genres artistiques :
Cette faille de l’activité langagière va être comblée, dans la
narration, par le recours à d’autres médias tels que la peinture et la musique.
C’est ainsi que la musique est très présente dans le roman — à tel point
qu’elle en devient un ressort psychologique majeur —, notamment dans
l’approche et le traitement du thème de la mort. Du Requiem de Mozart,
et de son interprétation par Kiki en poème symphonique, aux commentaires
musicologiques de Carl, en passant par les concerts de slam donnés à l’Arrêt de
bus et à l’Ave verum chanté lors de l’enterrement de Carlène, la musique
et le chant sont vécus comme les seuls moyens d’extérioriser les émotions, et
de les articuler dans un langage. Puissance lyrique, la musique atteint son
point culminant alors que Levi effectue un repérage en vue de voler le tableau
d’Hector Hyppolite, Maîtresse Erzulie :
He was still restless. He hadn’t brought
his iPod out with him today, and he had no personal resources to cope with
being alone without music (406). (…)
‘I know you’ve been crying,’ insisted
Kiki, but she didn’t know the half of it : couldn’t know, would never know, the
lovely sadness of that Haitian music, or what it was like to sit in a small
dark booth and be alone with it—the plangement, irregular rythm, like a human
heartbeat, the way the many harmonized voices had sounded, to Levi, like a
whole nation weeping tune (408).
Cela nous amène à notre dernier point — et non des
moindres —, qui est celui de l’importance de la peinture d’art dans le
roman. De par leur métier et leur sensibilité, les principaux personnages du
roman évoluent tous dans un milieu où la peinture est omniprésente. Dans le roman, Monty possède « the largest collection of Haitian
art in private hands of that unfortunate island » (113). Quant à Kiki et Carlène,
elles sont devenues amies en partageant leurs souvenirs et leur philosophie de
la vie autour du tableau d’Hector Hyppolite, Maîtresse Erzulie (219). Kiki
« admires » (174) ce tableau que Carlène a acheté en Haïti,
« before [she] met [her] husband » (175). Nous
pouvons dire que ce tableau joue un rôle primordial dans ce roman. Pour
reprendre une expression créole, nous dirions qu’il en est le poteau-mitan,
car c’est sous le patronage d’Erzulie et de ses valeurs que va se nouer
l’amitié et une certaine transmission culturelle entre Carlène et Kiki, et
autour d’elle que va se cristalliser toute la signification du roman, notamment
via la tentative de spoliation d’héritage fomentée par les Kipps. Mais nous y
reviendrons. L’autre aspect que nous devons retenir, concernant les tableaux,
c’est le soutien argumentatif qu’ils apportent à la narration par les
illustrations dont ils sont porteurs, au moyen des descriptions que leur
consacre la narration (ekphrasei[18]).
Ainsi le tableau d’Erzulie s’applique très bien au personnage de Kiki, femme
amoureuse trompée, solide et dont la beauté de jeunesse était « hot »
(172) :
But she’s my favorite. She’e a great
Voodoo goddess, Erzuli. She’s called the Black Virgin–also the Violent Venus.
(...)
‘Really. So she’s a symbol ?’
‘Oh yes. She represents love, beauty,
purity, the ideal female and the moon...and she’s the mystère of
jealousy, vengence and discord, and, on the other hand, of love,
perpetual help, goodwill, health, beauty and fortune.’
‘Phew. That’s a lot of symbolizing.’
‘Yes, isn’t it ? It’s rather like the Catholics saints rolled into
one being (175).’
Or,
voyons ce que Claire Malcolm pensait de Kiki, lorsque cette dernière a
rencontré Howard (227, nous soulignons) :
Claire remembered when Howard first met
his wife, back when Kiki was a nursing student in New York. At that time her
beauty was awesome, almost unspeakable, but more than this she radiated an
essential female nature Claire had already imagined in her poetry —natural,
honest, powerful, unmediated, full of something
like genuine desire.
Quant à Howard, il travaille — comme l’a fait Monty — à
un livre sur Rembrandt. Ainsi Zadie Smith
mobilise-t-elle dans son roman trois points cruciaux, déjà relevés par Eugène
d’Ors dans son essai sur
l’esthétique baroque : tout d’abord la figure de Rembrandt comme parangon
de la peinture baroque[19],
mais surtout la surprenante coïncidence avec laquelle elle réactualise, à son
tour, les thématiques de l’histoire et de la dissection, qui ont permis à
Eugène d’Ors d’introduire sa définition du baroque dans son chapitre « Anatomie
et Histoire[20] ».
De même, le deuxième chapitre du roman, « The anatomy
lesson », qui tire son nom du célèbre tableau de Rembrandt, La
leçon d’anatomie du Docteur Tulp, illustre parfaitement le travail de
dissection dont le personnage d’Howard va progressivement faire l’objet dans ce
chapitre (« Nosce teipsium, “Know
thyself”, 144) où, derrière la révélation à retardement de sa liaison avec
Claire Malcolm, vont apparaître les motifs de son désamour pour Kiki.
Enfin, la projection du tableau final, « Jeune femme se baignant dans la rivière (442 ; DB 543) », parce qu’il représente « Rembrandt’s
love, Hendrickj » (443), avec tout le jeu des croisements de regards
que s’échangent, de manière détournée, Kiki et Howard, dans une splendide mise
en abîme, indique bien que malgré leurs mésaventures et leur séparation
récente, Howard et Kiki resteront très attachés l’un à l’autre.
2.2 L’inversion carnavalesque :
Ces éléments génériques
constitutifs de l’esthétique baroque posés, nous allons maintenant nous
intéresser à ce qui forme à plus proprement parler le moteur baroque de ce
roman, nous voulons parler du phénomène d’inversion carnavalesque. Il est
étonnant que cette question, qui a déjà été abordée dans tous les ouvrages que
nous avons déjà cités, n’ait jamais véritablement été traitée intégralement.
Bertrand Gibert, qui évoque
rapidement le phénomène d’inversion, se montre peu disert sur cette question de
l’inversion carnavalesque dans l’esthétique baroque, faisant quelques
références, ici ou là, à la Satyre Ménipée. Cependant, son attitude
reflète bien une tendance constante de la critique vis-à-vis de ce point
pourtant crucial de l’art baroque : son origine populaire et ses tendances
à la contestation, voire à l’anarchie. Bertrand Gibert nous en explique d’ailleurs la raison en dénonçant,
dans le champ de la critique, « une résistance historique de la France
bourgeoise ou gallicane à l’art baroque[21]. »
C’est ce à quoi nous allons tâcher de remédier maintenant. Dans son ouvrage sur
le roman baroque, la position de Georges MoliniÉ est sur ce point catégorique :
On est
frappé, à la lecture de tous les romans grecs et baroques, par la permanence
d’un modèle de narration efficace et souple : la progression dramatique
par modification radicale des données d’une situation, pouvant aller jusqu’au
renversement complet, souvent en mal. On reconnaîtra là, d’un point de vue plus
large, la figure privilégiée, l’antithèse, de l’art du change, du branle
universel, si bien annoncé par Montaigne, et profondément exemplaire de
l’esthétique baroque. Il est impossible, à ce sujet, de trouver la moindre
différence significative entre la pratique grecque et la pratique moderne de
cette technique constitutive du genre romanesque : le trait est trop
fondamental.
Du point de vue historique, Anne-Marie Le Bourg-OulÉ,
elle, est on
ne peut plus précise sur les origines romaines de ce phénomène d’inversion
carnavalesque qui provient distinctement de la célébration des
Saturnales :
On dit que l’origine de la fête se perd dans
la nuit des temps, qu’elle existait déjà en Grèce antique avant la fondation de
Rome et qu’elle aurait été introduite dans la ville sous le consulat de
Sempronius et Minucius. La légende veut que Saturne, roi de Crète, chassé de
son royaume par son fils Jupiter, ait abordé dans la capitale de l’empire de
Janus. Le prince fugitif y reçut l’hospitalité et, en remerciement, enseigna à
son hôte l’agriculture. Celui-ci, pour lui rendre hommage à son tour, l’associa
à son royaume. Ils fondèrent ensemble toutes les villes avoisinantes ; à
leur mort, la postérité leur consacra deux mois, décembre à Saturne, janvier à
Janus, et des fêtes furent instituées en leur honneur. Le règne de Saturne est
décrit comme un âge d’or pendant lequel aucun homme n’était esclave et aucun
bien n’appartenait en propre à personne. De là vint l’idée que pendant les
Saturnales devait régner une entière égalité[22].
Mikhaïl Bakhtine,
quant à lui, nous donne des précisions sur la portée symbolique de cette
inversion :
À l’opposé de la fête
officielle, le carnaval était le triomphe d’une sorte d’affranchis-sement
provisoire de la vérité dominante et du régime existant, d’abolition provisoire
de tous les rapports hiérarchiques, privilèges, règles et tabous. C’était
l’authentique fête du temps, celle du devenir, des alternances et des
renouveaux. Elle s’opposait à toute perpétuation, à tout parachèvement et
terme. Elle portait ses regards en direction d’un avenir inachevé.
L’abolition de tous les rapports
hiérarchiques revêtait une signification toute particulière. En effet, dans les
fêtes officielles, les distinctions hiérarchiques étaient soulignées à dessein,
chacun des personnages devait se produire muni de tous les insignes de ses
titres, grades et états de services et occuper la place dévolue à son
rang. Cette fête avait pour but de consacrer l’inégalité, à l’opposé du
carnaval où tous étaient considérés comme égaux, et où régnait une forme
particulière de contacts libres, familiers entre des individus séparés dans la
vie normale par les barrières infranchissables que constituaient leur
condition, leur fortune, leur emploi, leur âge et leur situation de famille.
Par contraste avec l’exceptionnelle
hiérarchisation du régime féodal, avec l’extrême morcellement en états et
corporations dans la vie de tous les jours, ce contact libre et familier était
très vivement ressenti et constituait une partie essentielle de la perception
du monde carnavalesque. L’individu semblait doté d’une seconde vie qui lui
permettait d’entretenir des rapports nouveaux, proprement humains, avec ses
semblables. L’aliénation disparaissait provisoirement. L’homme revenait à
lui et se sentait être humain parmi des humains. L’authentique humanisme qui
marquait les rapports n’était nullement alors le fruit de l’imagination ou de
la pensée abstraite, il était effectivement réalisé et éprouvé dans ce contact
vivant matériel et sensible. L’idéal utopique et le réel se fondaient
provisoirement dans la perception carnavalesque du monde unique en son
genre[23].
C’est ainsi que l’inversion carnavalesque « permet enfin de jeter
un regard nouveau sur l’univers, de sentir à quel point tout ce qui
existe est relatif et que, par conséquent, un ordre du monde totalement
différent est possible[24]. »
Enfin, « [i]l importe cependant de souligner que la parodie
carnavalesque est très éloignée de la parodie moderne purement négative et
formelle ; en effet, tout en niant, la première ressuscite et
renouvelle tout à la fois. La négation pure et simple est de manière
générale totalement étrangère à la culture populaire[25]. »
Ces
éclairages sur l’inversion carnavalesque de l’esthétique baroque apportés, nous
allons maintenant pouvoir en rechercher des exemples dans le roman de Zadie Smith. Quelques réflexions générales,
tout d’abord, sur la technique d’écriture de cette romancière. S’il est un trait
stylistique que le lecteur se doit de lui reconnaître, c’est sa capacité à
atténuer les événements, les circonstances et les inflexions de ses récits. Cet
effet de sourdine constitue d’ailleurs un ressort majeur de son art : il
permet de différer les moments de crise, ce qui augmente l’effet de suspens
dramatique et amplifie la violence des dénouements lorsque ceux-ci surviennent.
C’est ainsi qu’un tournant majeur de la fiction se trouve pour ainsi dire
camouflé dans le dédale des ramifications narratives et de la forêt des
péripéties : il s’agit d’une inversion fondamentale, sur laquelle repose
tout l’équilibre du roman. En effet, alors que passablement éméchés, Victoria
et Howard viennent de faire l’amour — assez pitoyablement — le soir de
la veillée funèbre de Carlène, le désir d’Howard disparaît subitement pour
finalement, s’inverser (318, nous soulignons) :
Together they got dressed, Howard
hurriedly and Victoria languidly, with Howard taking a moment to marvel at the
facts that the dream of many weeks—to see this girl naked—was now replaying in
a dramatic reverse. He’d absolutely anything to see her with all clothes on.
Dès
lors, le désir impétueux et instinctif d’Howard ira en s’atténuant, jusqu’à ce
qu’il abandonne littéralement Victoria, légèrement vêtue, dans une chambre
d’hôtel[26].
À partir de ce moment-là, le lecteur pourrait s’attendre à ce qu’Howard, qui
jusque-là avait bénéficié du pardon magnanime de Kiki, puisse définitivement
retrouver le cours d’une existence normale. En réalité, il n’en est rien,
puisqu’il va finalement être rattrapé par son inconduite, à la suite des
révélations faites par Carl, lors de la fête d’étudiants dont nous avons déjà
parlé. Cependant, on pourrait voir dans cet effet de psychologie romanesque un
simple basculement de la fiction. Si nous y regardons d’un peu plus près, nous
nous rendons très vite compte que ce reversement psychologique ne doit rien au
hasard, puisqu’il est porté, du point de vue de la structure de ce troisième
chapitre, par un développement inversé. En effet, le troisième chapitre,
intitulé « On beauty and being wrong »,
est composé de vingt-cinq paragraphes : treize sont numérotés, douze
autres sont précédés d’une simple fleur. Lorsqu’on examine un peu comment ce
chapitre est construit, on est saisi par deux constats, à savoir que
premièrement, sur ces vingt-cinq chapitres, les deux derniers sont consacrés au
dénouement (découverte du tableau sous le lit de Levi et révélation par Zora de
la liaison entre Howard et Victoria ; séparation d’Howard et de Kiki) et
que deuxièmement, sur les vingt-trois paragraphes restants, ceux commençant par
une fleur deviennent majoritaires et presque parfaitement symétriques de ceux
numérotés dans la première moitié, et ce, à partir de la fleur qui suit le
chapitre huit, c’est-à-dire à partir de la page 362.
Or, c’est à ce paragraphe que se trouve amorcé le dénouement du roman, avec la
disparition du tableau d’Erzulie, que Monty Kipps a préféré suspendre dans son
bureau, aux Black Studies. Ainsi, structuralement parlant, nous pouvons
dire que l’inversion de la dynamique psychologique d’Howard est déjà une
conséquence de l’inversion de la construction même de ce chapitre, autour de la
disparition du tableau d’Erzulie.
La
deuxième inversion, sur laquelle nous souhaitons maintenant nous arrêter, est
double.
On se souvient peut-être que dans ce roman, ce sont les hommes qui passent pour
être les seuls détenteurs du pouvoir intellectuel, alors que les femmes, elles,
jouiraient plutôt de compétences corporelles ou sensitives[27].
Dès le début du roman, se trouve soulignée la rivalité qui oppose Howard
Belsey, homme blanc libéral, à Montague Kipps, homme noir aux convictions
traditionalistes. Aussi, l’emménagement des Kipps à Wellington annonce-t-il la
violente confrontation qui va se dérouler à l’université au sujet des
conférences discriminatoires que risque de prononcer Monty Kipps. À ce titre,
les joutes verbales qui se déroulent lors de la réunion de la Faculté (319-331 ; DB 393-409),
organisée pour trancher notamment cette question, sont un exemple éloquent de
la tension ambiante et de l’antagonisme radical qui oppose les opinions de
chacun de ces deux personnages. Or, à l’issue de cette réunion, Howard ne
parvient pas à obtenir gain de cause puisque les conférences de Monty Kipps sont
adoptées à une écrasante majorité. Quant à Zora, elle parvient à obtenir un
ajournement des décisions concernant la présence des étudiants discrétionnaires
non-inscrits (333 ; DB 410),
ce qui constitue la traduction concrète des idées qu’Howard entendait défendre
contre les attaques de Monty. Mieux encore, à la fin du roman, ce n’est pas
Howard qui obtient la reddition institutionnelle de Montague, mais sa fille
Zora, une jeune femme d’une génération plus jeune que lui, en le menaçant
vraisemblablement de révéler la relation intime qu’il entretenait avec une
étudiante, Chantelle (439, nous
soulignons) :
It had been in her power, after all, to
get both Monty and Howard fired. To Howard she had strongly suggested a
sabbatical, with reprieve he had taken, gratefully. (...) Monty had been
allowed to keep his job but not his principles. He did not contest the
discretionaries and the discretionaries stayed, although Zora herself dropped
out the poetry class. These epic acts of unselfishness had lent Zora a genuinely
unassailable moral superiority that she was enjoying immensely.
Pour
conclure, nous voudrions refermer cette approche non exhaustive des inversions
carnavalesques par une remarque concernant le prénom d’Howard. Nous tenons à
rapporter une observation que nous avons pu faire concernant une inversion dont
le prénom d’Howard pourrait très bien être le résultat. Lorsqu’on cherche à
comprendre pourquoi Howard se comporte comme il le fait dans le roman, on ne
peut s’éviter de revenir sur la relation de haine, quoique à distance, qu’il
entretient envers son père. Pour résumer, nous pouvons dire qu’Howard est le
portrait craché de son père, quoiqu’inversé sur le plan moral et intellectuel (291-302 ; DB 360-373).
Harold, boucher à la retraite de son état, est raciste et homophobe, il semble
ne maîtriser qu’un vocabulaire très pauvre — il n’a jamais lu de livre
mais regarde abondamment la télévision — ; il bat son fils en calcul
au jeu des Chiffres et des Lettres, alors qu’Howard, lui, est imbattable en
lettres. Bref, nous pourrions presque dire qu’Howard est l’inverse d’Harold.
Or, si nous y prêtons davantage d’attention, nous nous rendons compte
qu’effectivement, du point de vue de l’ordre des voyelles, Howard est bien l’inverse d’Harold. Quant aux consonnes, elles ne
varient pour ainsi dire pas : le H- et le –d restent identiques, et il n’y
a que le -r- d’Harold qui se transforme en -w- d’Howard,
ce qui peut très vraisemblablement s’expliquer par le fait que le créole
haïtien ne connaît par le [r] anglais, mais qu’en créole, la consonne [r] se
prononce [w]. Howard est donc une figure inversée
— carnavalesque — et métissée des valeurs racistes blanches de son
père Harold.
Ces
analyses carnavalesques effectuées, il nous est désormais possible d’en
retrouver une confirmation dans un fondement programmatique de cette œuvre, au
seuil du roman (15) :
She spoke without looking at him. ‘You
know what’s weird ? Is that you can get someone who is a professor of one thing
and then is just intensely stupid about everything else ? Consult the ABC of parenting,
Howie. You’ll find that if you go about this way, then the exact, but the exact
opposite, of what you want to happen will happen. The exact opposite.’
‘But the
exact opposite of what I want,’ considered Howard, rocking in his chair, ‘is
what always fucking happens.’ (…)
Kiki pressed her fingers on each temple
like a
carnival mind-reader.
Ainsi,
la dynamique d’inversion est attribuée à une manifestation pure et simple du
carnaval[28]. Cependant,
cette inversion carnavalesque du monde, profondément baroque, ne saurait
constituer la seule figure macrostructurale d’inversion du texte : elle se
trouve également étayée par de nombreuses autres, plus réduites, qui sont
disséminées au fil du roman. Il s’agit là d’une autre caractéristique assez peu
commentée, en réalité, de l’esthétique baroque, qui consiste à aménager
« la rencontre des extrêmes (coincidentia oppositorum), de la
profonde misère et du luxe insolent[29]. »
L’antagonisme flagrant qui oppose, par exemple, le dénuement de l’appartement
de Tchou (358) au luxueux bureau de Monty Kipps, aux Black Studies
(405 ; DB 498) en est un exemple révélateur. Selon
Bertrand Gibert,
Ce sont en effet les
aspirations contradictoires qui semblent définir la « psychologie
baroque » : hésitations entre le raffinement et le renoncement, le
luxe et le dépouillement, la magnificence et l’ascétisme. (…) [L]orsque
Montaigne constate, (un demi-siècle avant,) que « nostre vie est composée,
comme l’armonie du monde, de choses contraires » (De l’expérience),
il reprend la formule antique du concordia discors : accord
fondé sur des antinomies, unité « accordées dans la discorde ».
Or, ce n’est pas l’apaisement harmonieux qui marque l’expression baroque à ses
débuts, mais bien au contraire l’exaspération des contradictions[30].
2.3 Le style contrapuntique (concordia discors) :
Stylistiquement parlant, la concordia discors consiste donc
à faire concorder des éléments qui, a priori, sont logiquement ou
sémantiquement incompatibles. Nous retrouvons ici toutes les figures
d’opposition, allant de l’oxymore jusqu’à l’antithèse. Figures d’oppositions,
elles sont ce qui plonge le texte baroque dans le domaine de l’instabilité et
du chaos conflictuel. Ce refus de la non-contradiction est d’ailleurs très bien
décrit par Kiki après que Carlène lui a expliqué les différentes valeurs
symboliques d’Erzulie (175, nous soulignons) :
Phew. That’s a lot of symbolizing.’
‘Yes, isn’t it ? It’s rather like the
Catholics saints rolled into one being.’
‘That’s interesting…’ began Kiki shyly,
giving herself a moment to remember a thesis of Howard’s, wich she now wished
to reproduce as her own for Carlene. ‘Because…we’re so binary, of course, in the way we
think. We tend to think in opposites, in the Christian world. We’re
structured like that–Howard always says that’s the trouble.’
‘That’s a clever way to put it. (…)’
C’est
donc la figure d’Erzulie qui est à l’origine de cette sorte de décatégorisation
et de syncrétisme des valeurs qui vient ruiner le fonctionnement oppositif et
différentiel du langage, plaçant ainsi tout le roman sous le régime sémiotique
de la concordia discors. Il en découle des textes foisonnants de
contradictions que le lecteur doit prendre en charge pour, par son implication,
parvenir à les coénoncer pour les comprendre, ce qui leur confère un fort
potentiel herméneutique. Ce phénomène n’est pas sans effet pragmatique sur le
fonctionnement du texte puisqu’il contraint le lecteur à le prendre à bras le
corps pour le faire fonctionner ; faute de cela, ce dernier sera noyé dans
un effet de fluence chaotique quasi impossible à mentaliser. Nous pouvons donc
dire que dans le roman de Zadie Smith,
le lecteur ne cesse d’être confronté à des situations conflictuelles qui
n’aboutissent pas à des ruptures.
Tout
cela nous amène finalement à envisager un procédé stylistique systématiquement
employé par Zadie Smith dans son
roman, et dont le moins qu’on puisse dire est qu’il pose question, tant il
semble avoir été ignoré des traités académiques : nous voulons parler du contrepoint.
Il est effectivement très difficile de trouver des articles, et encore moins
des ouvrages de stylistique traitant de cette question, alors que son emploi
est très régulier et foisonnant — pour ne pas dire massif — dans la
littérature baroque, et tout particulièrement dans le roman de Zadie Smith, dont on peut dire qu’il est, par
excellence, un roman contrapuntique. Nous avons néanmoins réussi à en trouver
une définition intéressante dans le Dictionnaire des termes littéraires de Hendrik van Gorp, Dirk Delabastita,
Lieven D’hulst, Rita Ghesquiere, Reiner Grutman et Georges Legros[31] :
Contrepoint (lat,
contra = en face de, vis-à-vis ; punctum = piqûre)
i.
Technique musicale qui consiste à superposer plusieurs « voix »,
chacune conservant son autonomie mélodique et néanmoins contribuant à former un
ensemble harmonieux.
2. En un
sens plus général, le terme désigne un procédé sémantique fondé sur le
contraste ou la conjonction d’éléments distincts, notamment deux intrigues
qui s’enchevêtrent : cf.
Les Faux-Monnayeurs (1926) d’A. Gide, ou Point Counter
Point (1928) d’A. Huxley.
Cette piqûre permet en effet au narrateur de conférer à son texte
une dimension polyphonique, tout comme d’exploiter le potentiel conflictuel des
contradictions sémantiques qui, dans la concordia discors, parviennent à
rester en contact grâce à un lien thématique unificateur, ce qui instaure un
effet de dialogisme certain. Pour reprendre un exemple de contrepoint que nous
avons déjà partiellement éclairé, nous souhaitons revenir sur l’opposition qui
règne entre Howard et son père Harold. Nous avons vu quels étaient leurs
antagonismes, nous n’y reviendrons pas, mais nous voulons souligner ici
l’importance du lien qui empêche ces contraires de se séparer
définitivement : en l’occurrence, il s’agit de la mort de Joan, épouse
d’Harold et mère d’Howard (295, nous soulignons) :
The moment his head connected with the velvet he felt like he’d been
sitting here with Harry these forty years, the both of them still tied up in
the terrible incommunicable grief of Joan’s death. (...) Two Englishmen
stranted together with nothing in common except a dead woman they had both loved.
Ainsi
le contrepoint réunit-il deux thèses antagonistes (arguments) autour d’un thème
qui, faute d’être épuisé, perdure, mais d’une manière plus illustrative
qu’argumentative[32]. Le texte
de Zadie Smith est, de ce point
de vue là, saturé de contrepoints ; qu’il nous soit permis de n’en étudier
que quelques-uns.
Un
lieu revient souvent, dans ce roman carnavalesque, qui est la ville de Venise.
Avant de s’y rendre en famille avec leurs enfants (81 ; DB 106), Howard et
Kiki y étaient déjà allés en amoureux, à l’occasion d’une escapade romantique
(425 ; DB 522). Or, ne voici pas que Claire Malcolm annonce à Kiki son
mariage avec Warren Crane, lors d’un voyage en Italie (56 ; DB
75-76) : « the birthday of St John the Baptist », Claire
a proposé par téléphone à Warren de l’épouser, ce qu’il a immédiatement
accepté. Elle a alors revêtu la robe rouge de
Salomé qu’elle avait achetée à Montréal : « I wanted to get married
in my Salomé dress and take a man’s head with me. And, goddamn it, I did. And
it’s such a sweet head,’ said Claire, pulling it gently towards her. » Alors que le romantisme
vénitien des Belsey sous-tend un mariage d’amour sincère, la mise en scène
excentrique du mariage des Crane en Italie vient ruiner l’authenticité et
l’équité de cet engagement mutuel, par une mise en scène de sacrifice. Le
mariage de Claire, loin de proposer une vision positive et authentique du
mariage, en présente une mise en scène sanguinaire et contre-faite. Ainsi,
après les infidélités d’Howard, les mariages de Claire et de Kiki ne sont-ils,
en définitive, que deux terribles mascarades.
Autre
exemple de contrepoint qui porte, cette fois-ci sur deux portraits de chef,
Jack French et Erskine Jegede (65-66 ; DB 87-88). Jack
French est le « The dean of the Humanities », alors qu’Erskine
Jegede est « Director of the Black Studies (19) ». Ce passage, très bref, nous intéresse particulièrement. Il
comporte une description de Jack French, suivie par celle d’Erskine, après une
courte transition tout à fait révélatrice de la concordia discors :
« Compare and contrast with Erskine (65) ». En fait, il s’agit
presque d’un contre-blason de Jack french suivi d’un blason d’Erskine[33].
Tous deux sont présentés autour de thèmes communs : le mauvais goût
vestimentaire anglo-saxon (« in their New England slacks ») de
French s’oppose à l’élégance cubaine du dandy Erskine (« a three-piece
suit of the yellowest of yellow » avec « a pair of pointed
Cuban-heeled shoes ») ; le visage émacié « cut-glass
architecture » du doyen contrastant avec les formes généreuses
(« the curves of his bumptious body ») de son collègue des Black
Studies. Quant à leur âge, il reste incertain, mais toujours est-il que
French a le teint de « those fellows they dig out, after 900 years »,
alors qu’Erskine paraît dans la force de l’âge, tel « a bull doing his
initial two-step dance toward you ». Enfin,
« his shining, hairless pate [d’Erskine] » alors que French
porte des « a thin yet complete covering of grey silk hair ». Du point de vue
psychologique, les « those story-book freckles » d’Erskine le
rendent sympathique et engageant, alors que l’aspect « gently
perplexed » des « his sentimental eyebrows » de
French font de lui un personnage moins rassurant, pour ne pas dire
mélancolique… Enfin, sur le plan politique, la référence à Wyndham Lewis situerait plutôt Jack French du côté d’un scepticisme politique, alors
que le taureau dansant et les talons cubains d’Erskine feraient de lui au moins
un démocrate déterminé, pour ne pas dire un révolutionnaire. Ce
sont donc deux visions du monde, radicalement différentes, qui partent ensemble
écouter le Requiem de Mozart.
Arrivés à ce point de notre analyse, nous pouvons d’ores et déjà
conclure que le roman
De la beauté de Zadie Smith
correspond, d’une manière surprenante, aux pratiques stylistiques typiques de
l’esthétique baroque. Tout, dans son écriture, y renvoie : sa fiction et
sa narration sont pétries d’une stylistique des genres bien particulière qui,
en plus de reprendre les thèmes baroques consacrés par la tradition européenne,
met en place une inversion carnavalesque du monde saturée par les contrepoints
de la concordia discors. Pour esthétique que soit cette démarche, elle
n’est pas dénuée d’effets sur la signification du texte qui du coup, semble
morcelé, contradictoire en toute part, pour ne pas dire chaotique. Or, nous
allons maintenant voir que cette impression n’est que superficielle, et
qu’au-delà d’un simple enjeu actanciel, c’est la culture haïtienne vaudou qui
donne sa cohérence et sa signification à tout ce roman.
3. La reconstruction vaudou du sens : lecture
mythologique
L’un des jeux préférés
— pour ne pas dire le délice — des écrivains baroques, consiste effectivement
à camoufler dans leur œuvre des réseaux de significations latentes qui
permettront de faire fonctionner leur texte dès lors que la force centrifuge
exercée par la concordia discors, fera voler en éclat sa cohésion
sémantique. Pour ce faire, il n’est pas rare que les narrateurs eux-mêmes
feignent d’en atténuer l’importance, lorsqu’il n’est pas purement et simplement
question pour eux de les contester, afin de mieux leurrer leurs lecteurs. Ainsi
en va-t-il des croyances vaudou qui, en plus d’être quasi absentes du roman,
sont très rapidement minimisées. Même Victoria ironise sur la collection de
peintures haïtiennes que possède son père en se moquant ouvertement de leur
côté macabre : « Great if you like Baron Samedi[34],
staring at you from every corner of the house » (113). Quant à
Carlène, elle s’amuse de la frayeur superstitieuse que suscite le tableau
d’Erzulie sur sa bonne : « Poor Clotilde won’t look at her, can’t
even be in the same room as her–did you notice ? A superstition »
(175, nous soulignons). Cependant, il ne faut pas nous y fier : une fois
ces gestes de dénégation repérés, nous devons constater que lorsque Kiki
découvre que Claire Malcolm a été la maîtresse d’Howard et que la situation
devient sérieuse, le narrateur s’empresse de préciser : « She
[Kiki] stood like a zombie, her eyes quite dead to any appeal from him, her
smile nailed on » (121, nous soulignons).
3.1. Figures du panthéon vaudou :
Loin de n’être qu’un
artefact folklorique distrayant, la mythologie vaudou sert en réalité de
système de valeurs de refuge, malgré l’apparence de simplicité qui pourrait
s’en dégager. C’est ainsi qu’après avoir expliqué à Kiki l’hyperpuissance
symbolique d’Erzulie, cette divinité se trouve finalement réduite à la simple
présence matérielle d’un très beau tableau de valeur, ce qui n’est d’ailleurs
pas sans intérêt pour le bon déroulement de la fiction.
3.1.1. Erzulie :
Écoutons ce qu’Alfred MÉtraux nous dit de cette divinité :
On compare habituellement
Ezili-fréda-Dahomey à Aphrodite. Les deux déesses se ressemblent dans la mesure
où une jolie mulâtresse des Antilles peut évoquer une divinité homérique.
Ezili, comme Aphrodite, appartient au groupe des esprits marins, mais elle
s’est dégagée de ses origines pour devenir une personnification de la beauté et
de la grâce féminine. Elle a tous les traits de la jolie jeune femme :
elle est coquette, sensuelle, amie du luxe et du plaisir, dépensière jusqu’à
l’extravagance.
Dans le sanctuaire, il y a une chambre ou un coin de chambre
consacré à Ezili. On y garde ses robes roses et bleues et ses bijoux tandis que
sur une table l’attendent cuvette, serviette de toilette, savonnette, brosse à
dents, peigne, rouge à lèvres et cure-ongles. Aussitôt qu’Ezili possède un
fidèle, homme ou femme, celui-ci est conduit dans ce cabinet pour s’y parer.
(…) Elle aime trop les hommes pour ne pas se défier des femmes — ses
rivales. Elles les traite avec hauteur et les salue en accrochant son petit
doigt au leur. Ezili est une « dame à l’étiquette » et lorsqu’elle
affecte de parler français, elle prend volontiers une voix pointue. Quand elle
retourne dans son boudoir aux bras de deux amoureux, les hommes se pressent
pour lui faire escorte. (…) Ezili-fréda ne doit pas être confondue avec la
Grande-Ezili, femme âgée percluse de rhumatismes, qui traîne ses genoux et
s’aide d’une canne.
Or
il se trouve que dans le panthéon vaudou, les incarnations d’Erzulie sont
multiples :
Les principaux loa semblent avoir été multipliés à plaisir
par l’adjonction à leur nom de surnoms tirés de langues africaines ou du
créole. (…) Ezili-wèdo, Ezili-doba, etc. Dans la plupart des cas, cette
prolifération de divinités est, du point de vue religieux, sans grande portée.
Aussi pouvons-nous rencontrer d’autres avatars d’Erzulie dans la
figure guerrière d’Ezili Dantor, patronne des lesbiennes, femme balafrée aux
formes épanouies, protégeant un enfant d’une main et tenant un couteau de
l’autre, la Grande-Ezili, femme âgée, percluse de rhumatismes, qui se traîne
sur les genoux en s’aidant d’une canne, Ezili la grande, Ezili jé-ruj (Erzulie
« yeux-rouges[35] »),
amoureuse jalouse, Ezili Kaoulo, l’amoureuse en colère, Ezili Mapyang,
l’amoureuse violente et malfaisante… Il nous est dès lors possible de retrouver
ces figures d’Erzulie disséminées dans tout le roman. Derrière le personnage de
Victoria, à la beauté irrésistible, se cache Ezili-fréda-Dahomey, cela d’autant
plus que c’est dans un « boudoir (…) [which]
did not appear to be a Christian girl’s bedroom »
(310) qu’Howard et elle font l’amour. Quant à Ezili Dantor, nous reconnaissons en elle le personnage de
Kiki : de forte corpulence (« two hundred and fifty pounds »,
14), elle a menacé Howard de mort (« Don’t you come near me. Don’t you come near me. I’ll kill you if you do », 123), cherche à protéger ses enfants (réconforte Jerome,
(44, DB 62), protège Zora du « dégoût de soi » ambiant, (197, DB
247), inquiète pour Levi (401, DB 492), et quitte Howard pour refaire sa vie
avec une femme (436 ; DB 535). Quant à la Grande-Ezili, nous la retrouvons
derrière la figure malade, douloureuse[36]
et affaiblie de Carlène. Kiki est encore Ezili jé-ruj, Zora Ezili Kaoulo,
amoureuse en colère lors de sa dispute avec Carl après qu’il a couché avec
Victoria, à une fête d’étudiants (409). Enfin, le refus de Claire d’accepter
Zora dans son cours par mesure de rétorsion supposée contre Howard, pourrait
très bien faire d’elle une Ezili Mapyang[37]…
Nous trouvons également d’autres indices de la féminité dans le roman, mais qui
sont cette fois-ci rattachés à l’image de la lune : « She [Erzulie]
represents love, beauty, purity, the ideal female and the moon
(175)... » À Londres, Carlène porte autour du cou
« a substantial piece of art deco jewellery with a multifaceted
moonstone at its center » (40). Lors du concert du Requiem, Kiki médite sur sa tristesse et
sa fierté de mère alors que « [t]he moon was massive overhead » (70).
Quant à la secrétaire de Jack French, Lydia, elle compare Claire à « a
moonbeam » (149).
Pourtant, cette symbolique féminine de la lune vient s’opposer
dans l’imaginaire vaudou au soleil, d’essence masculine : « the
moon. So much more lovely than the sun and you
can look at it without fear of harm »
(71). Un peu avant, il nous est précisé que « [t]he sky had misted over
slightly, allowing the sun to cast itself in a misleading godly role (58,
nous soulignons). »
3.1.2. Legba :
Cependant, le seul
personnage dont la virilité est associée au soleil dans le roman est Carl,
lui dont la beauté physique fascine littéralement Zora, alors qu’elle s’apprête
à récupérer les lunettes de natation qu’il lui a empruntées par inadvertance
(132, nous soulignons) :
For a full ten seconds, as if there were no material
there at all, she was presented with the broad line of it running along his
thigh to the left, making three-dimensional waves of his bumbleblee stripes.
Beneath this arresting sight, his balls pulled at the fabric of his shorts, low
and heavy and not quite lifted out from the warm water. His tatoo was of the
sun–
the sun with a face.
Il n’est d’ailleurs pas anodin que cette rencontre de Zora avec
Carl ait lieu à la piscine,
la plupart des dieux vaudou séjournant sous l’eau : « Beaucoup [de loa]
vivent au fond des rivières ou dans les abîmes de la mer. Les hougan et
les mambo [prêtres et prêtresses vaudou] qui possèdent de grandes
« connaissances » vont leur rendre visite, dans leurs demeures
aquatiques[38] (…) »
Quant à Kiki, son souvenir de la beauté de Carl est associé au concert estival
de Mozart (200 ; DB 250).
En définitive, nous pouvons conclure que Carl est une incarnation
du dieu Legba, qui est le dieu le plus salué et le plus respecté des loa.
« Maître de la barrière mystique qui sépare les hommes des esprits, (…)
Legba est aussi « le maître des routes et des sentiers ». Sous le nom
de « Maître-Carrefour », Legba est la divinité des croisées des
chemins — endroits hantés par les mauvais esprits et propice aux arts
magiques[39]. » Dès
lors, nous comprenons pourquoi Carl s’intéresse tant à la thématique du
carrefour dans son travail d’archiviste musical, à la bibliothèque (375) :
« Five days ago, Carl had elected the subject of crossroads. All mention of crossroads, imagery on album cover of crossroads, and
raps based on the idea of a crossroads in someone’s life journey. » Cette
thématique vaudou du carrefour se trouve développée quatre pages plus loin par
Carl, avec notamment la présence de serpents :
Carl leaned back in his own chair and
casually explained to her a little about the image of the crossroads and how
frequently rappers use it. Crossroads to represent personal decisions and
choices, to represent ‘going straight’, to represent the history of hip-hop
itself, the split between ‘conscious’ lyrics and ‘gangsta’. The more he spoke,
the more animated and absorbed he became by his subject.
‘See, I was using it all the time myself –
never even thought about why. And then Elisha says to me : ’member that mural in Roxbury, the one
with the chair hanging from that arch ? And I’m like, yeah, of course, man,
’cos I live right by there–you know the one I’m talking about ?’
‘Vaguely’, said Zora, but she had only
been to Roxbury once on a walking tour, during Black History Month back when
she was in high school.
‘So you got the crossroads painted there,
right ? And the snakes and this guy–who obviously I now know is Robert Johnson–I
lived my whole life next door to this mural, never knew who the brother was...
anyway : that’s Johnson in this picture, sitting at the crossroads waiting to
sell his soul to the devil. And that’s why (man, there’s a lot of noise out of
there). That’s why there’s a real chair hanging from the archway in that
alley.
My whole life I been wondering why someone hung a chair in that alley. It’s
supposed to be Johnson’s chair, right ? Sitting at the crossroads. And
that’s totally filtered through hip-hop – and that, like, reveals to me the
essence of rap. YOU GOTTA PAY YOUR DUES.
That’s written on the top of that mural, right ? Near the chair ? And that’s the first principle of rap music.
Nous
retrouvons bien dans les explications de Carl la signification du carrefour
dans la mentalité vaudou, gardé par Legba, mais refoulée par Levi : lieu
où le fidèle doit choisir entre le « droit chemin » ou bien accepter
de « vendre son âme au diable ». Nous comprenons maintenant pourquoi
il n’est pas surprenant que ce thème du carrefour l’ait obsédé à ce point, sans
que lui-même ne se soit « jamais demandé pourquoi » (à deux
reprises). Qui plus est, nous pouvons relever, dans ce passage, une résurgence
de l’origine historique et mythologique dahoméenne du vaudou, à savoir le culte
archaïque du dieu serpent Damballah-wèdo[40].
3.1.2. Les marassa et le dossou :
Enfin, pour achever ce rapide premier balayage des éléments du
panthéon vaudou, nous voudrions nous arrêter quelques instants sur une
évocation surprenante des relations qui unissent Jerome, Zora et Levi. Au
paragraphe 9 du chapitre « The anatomy lesson », Jerome
anticipe d’un jour, en cachette, son retour pour fêter Thanksgiving avec les
siens. Arrivé à Boston, et malgré un temps exécrable, il rencontre Zora qui
revenait d’un achat pour le moins improbable (« on a whim »,
« she had never visited before ») d’un volume de poésie
irlandaise dans une librairie d’occasion. C’est alors que tous deux sont
rejoints par Levi qui, à ce moment-là aurait dû être en cours. Ces
retrouvailles inopinées leur paraissent invraisemblables (234, nous
soulignons) :
‘This is insane. I don’t even
ever come this way. I usually get the train !’
‘Man, that’s freaky. That’s just not right,’ said
Levi, whose mind naturally lent itself to conspiratorial and mystical
phenomena. They shook their heads and laughed, and to relieve the sense
of freakiness recounted their journeys to each other, taking care to assert
common-sense arguments like ‘Well, we’re often in Boston towards the end of the
week’ and ‘this is nearest to the T-stop we usually use’, but nobody was
especially convinced by this and wonder continued.
C’est
alors que Jerome appelle sa mère qui réagit à son tour par la surprise, mais en
proposant une esquisse de compréhension :
‘Well, I can’t believe that–that’s crazy. I guess there are more
things in heaven and earth, Horatio–right ?’ This was Kiki’s sole literary
quotation, and she used it for all uncanny incidents and also those that were,
in thruth, only slightly uncanny. ‘It’s like what they say about twins.
Vibrations. You must feel each other’s presence somehow.’
‘But isn’t it insane ?’
L’allusion
à Shakespeare[41] montre bien
combien il est question de surnaturel dans cette rencontre, ce que vient
confirmer par la suite l’hypothèse rationalisante de Kiki, à peine
illogique : Jerome, Zora et Levi… seraient des jumeaux ! Nous
mesurons bien l’incohérence de telles paroles : trois enfants ne peuvent
pas être jumeaux, mais des triplés. Ils nous faut donc distinguer, sur les
trois enfants, ceux qui pourraient former, sur le plan imaginaire, une paire de
jumeaux. Cette question n’est pas difficile à trancher puisque dans le roman,
Levi ne fait rien comme son frère ni comme sa sœur : il n’est pas
étudiant, travaille, et se rattache idéologi-quement à une sorte d’internationale
prolétaire noire de la rue, qu’il appelle la rue :
« The street, the global street, lined with hustling brothers working
corners from Roxbury to Casablanca, from South Central to Cape Town »
(245-246), alors que Jerome et Zora n’évoluent que dans le milieu de la
bourgeoisie universitaire. Donc, Jerome et Zora seraient, sur un plan
imaginaire refoulé, des jumeaux. Or, il se trouve justement que dans les
croyances vaudou, les jumeaux sont investis d’un grand pouvoir, à tel point
qu’un culte leur est rendu :
Les jumeaux (marassa) vivants et morts sont investis d’un
pouvoir surnaturel qui fait d’eux des êtres d’exception. Dans le panthéon
vaudou, une place privilégiée leur est réservée à côté des grands
« mystères ». D’aucuns prétendent même que les marassa sont
plus puissants que les loa. Ils sont invoqués et salués au début d’une
cérémonie, tout de suite après Legba ; en certaines régions, à Léogane
notamment, ils ont la préséance sur cette divinité. (…)
Les jumeaux morts
sont divinisés et leurs esprits sont d’autant plus redoutables qu’ils ont la
réputation d’être — à l’égal des jumeaux vivants — emportés, violents
et d’une extrême susceptibilité. Il existe un lien entre les marassa et
la pluie. (…) Saint Nicolas passe pour être leur père, et sainte Claire, leur
mère. (…)
L’enfant qui, dans l’ordre des naissances, suit immédiatement les
jumeaux
— le dossou si c’est un garçon, la dossa si c’est une
fille — unit en sa seule personne la puissance des deux et possède donc un
pouvoir plus étendu que le leur. « Le dossou et plus fort que les marassa,
plus fort que les loa. »
Si Jerome et Zora sont des marassa, Levi est leur dossou,
et leur mère s’appellerait Claire. Pour aussi troublant que puisse paraître le
rappel de ce prénom féminin, nous allons montrer que loin de n’être qu’une
simple conjecture, cette structure imaginaire de la fratrie des Belsey est bel
et bien réalisée dans le roman de Zadie Smith.
En observant attentivement le dénouement du roman, nous nous rendons compte de
deux choses : d’une part que ce sont les révélations de Carl à Jerome et
Zora, lors de la dispute à une fête d’étudiants (409 ; DB 502) qui
permettent de sanctionner les inconduites d’Howard et de mettre au jour
l’hypocrisie idéologique de Monty, et que d’autre part, c’est grâce à la
complicité de Levi que Kiki parviendra finalement à récupérer le tableau
d’Erzulie que les Kipps avaient tenté de lui voler — tableau qu’elle
projette de vendre par la suite pour venir en aide au « Haitian Support
Group » (437 ; DB 536). Ce sont donc les enfants Belsey qui
résolvent toutes les intrigues du roman, ce qui en dit long sur leur
pouvoir ! Lors de la dispute tapageuse qui oppose Jerome et Zora à Carl et
Victoria, il ne faut pas oublier que Zora ne parvient finalement à comprendre
et à admettre ce qu’elle vient d’entendre — la relation d’Howard avec
Victoria — qu’en constatant les effets désastreux de la trahison de
Victoria sur le visage en pleurs de Jerome (419 ; DB 515). Même si Jerome
ne semble pas jouer un très grand rôle dans cette dispute, ce sont pourtant
bien lui et sa sœur qui, à eux deux, viennent à bout de Carl, avatar de Legba[42].
Quant à Levi, son action est plus éclatante encore que celle de son frère et de
sa sœur. Alors que les frasques d’Howard et de Monty font l’objet d’une solution
négociée dans les coulisses de Wellington, le flagrant délit de la tentative de
détournement d’Erzulie par les Kipps va les mener tout droit devant un
tribunal, pour un procès (436 ; DB 535).
3.1.3. La
Guédé Kiki :
Arrivés à ce stade de la
mise au jour du panthéon vaudou dans le roman de Zadie Smith, deux mystères subsistent encore : celui des
origines vaudou de Kiki et des raisons de l’esthétique baroque carnavalesque du
roman De la beauté. Nous avons vu que Kiki jouait le rôle du principal
avatar d’Erzulie dans le roman, et qu’elle était également mère des marassa
et d’un dossou. Cependant, nous devons bien reconnaître que dans la
chaîne des prénoms féminins que nous avons déjà relevée, Kiki n’entretient
aucune similarité phonétique avec Carlène ou Caroline, ou Claire, en dehors du
son [k] initial. Néanmoins, nous avons vu que dans ce roman baroque, l’identité
des personnages pouvait être trouble et qu’elle pouvait s’avérer parfois
multiple. C’est justement le cas de Kiki Simmons dont le prénom, finalement,
fait office, pour nous, de symptôme. En définitive, ce n’est que par une
lecture transculturelle que nous sommes parvenu à élucider ces deux questions
puisque rien dans le roman ne nous fournit le moindre indice d’explication ou
du moins de mise en perspective. Il nous aura donc fallu apprendre que dans le
panthéon vaudou, il existe bien une entité mythologique qui s’appelle Madame
Kikit, qui appartient à la famille des Guédé, dont fait également partie
Baron-Samedi[43]. Nous avons
déjà dit qu’en tant que génies de la mort, leur apparition provoquait un effroi
funèbre et macabre. Mais, leur personnalité possède également un aspect qui,
dans la perspective baroque qui nous occupe, est tout à fait intéressant :
Le seul aspect des Guédé suffit à susciter l’effroi en raison des
visions funèbres qu’ils évoquent, mais par leur cynisme, leur jovialité et
leurs grivoiseries, ils tempèrent la peur et la vague angoisse qu’ils
provoquent. Leur venue est toujours accueillie avec joie par l’assistance. On
peut compter sur eux pour introduire dans le déroulement des cérémonies les
plus graves une note de franche gaieté. Leur voix nasillarde à elle seule est
d’un effet comique, bien qu’elle soit une imitation du parler de la Camarde.
Leur langage est aussi plein d’imprévu. Ils déforment les mots les plus communs
ou les remplacent par d’autres à connotations ordurières. (…) Ils possèdent un
riche répertoire de chansons obscènes qu’ils chantent avec une mine stupide, le
doigt levé et en prolongeant indéfiniment certaines notes. Leur danse favorite
est le banda qui se caractérise par de violents déhanchements et des
poses lascives. Dans certains houmfò [sanctuaires], on garde sur l’autel
des Guédés un énorme phallus en bois pour le cas où le dieu réclamerait cet
attribut. Les possédés qui s’en affublent exécutent des danses obscènes ou se
livrent à des farces de haut goût[44].
Cette polyvalence symbolique des Guédé, à la fois messager de mort
et porteur de vie ne va pas sans rappeler les fêtes du carnaval. Cette
ambivalence se retrouve d’ailleurs dans le portrait d’Ezili Dantor, dont nous
avons dit qu’il correspondait au personnage de Kiki. Dans son ouvrage
remarquable, Alfred MÉtraux rapporte justement, et
avec précision, une cérémonie qu’il avait demandé en leur honneur :
« Un jour où, par l’entremise de Lorgina, j’avais offert une grande fête
aux Guédé, ceux-ci accoururent en foule et dansèrent joyeusement jusqu’à
l’aube. Parmi mes invités, on me signala Guédé-caca, Guédé-entre-toutes,
Pignatou-Guédé et Mme Kikit[45] ! »
Ce serait donc une déesse Guédé carnavalesque qui, dans le roman de Zadie Smith, donne son nom à Kiki.
3.2. La reconstruction vaudou du sens : dynamiques
rituelles
Ces réminiscences
culturelles camouflées du panthéon vaudou mises en évidence, nous allons
maintenant nous intéresser à la dynamique vaudou de ce roman, à plus proprement
parler. En effet, Zadie Smith ne
s’est pas contenté d’imprégner ses personnages de mythologie haïtienne :
il nous semble qu’elle a également tenté de conférer à son texte des inflexions
rituelles issues des pratiques vaudou. Bien sûr, cette ritualisation vaudou du
texte n’est pas à proprement parler explicite, mais dès lors qu’on compare les
comportements bizarres des certains personnages — plus particulièrement
d’Howard, pour ne pas le nommer — avec les descriptions rituelles que nous
a laissées Alfred MÉtraux, on se rend tout à fait
compte de la portée religieuse et pour tout dire initiatique du roman. C’est
peut-être en cela que ce texte est tout à fait original, en ce qu’il essaie
malgré tout de rendre positives les inconduites occidentales de ce pauvre
Howard, en les transposant sur le plan de la liturgie vaudou.
3.2.1. La transe et l’ivresse :
La première piste que nous
allons explorer est celle de la possession. Il s’agit d’un phénomène tout à
fait courant de la pratique vaudou puisque ce n’est que par elle que cette
religion existe : « [l]es rapports entre les invisibles et les
humains sont à la fois faciles et constants. Les loa communiquent avec
leurs fidèles, soit en s’incarnant dans l’un d’eux qui devient leur porte
parole, soit en se manifestant à eux en songe ou sous forme humaine[46]. »
À tel point que « [l]es possessions remplacent en quelque sorte la
statuaire et l’imagerie qui font presque entièrement défaut au vaudou. On dit en
Haïti que c’est en observant les possédés que l’on apprend à connaître les loa[47]. »
Ces manifestations divines ont principalement lieu lors de cérémonies
collectives réalisées, depuis la traite négrière, à l’abri de tout regard
profane. Sans entrer dans le détail — ce qui serait long et
fastidieux —, nous en brosserons rapidement un portrait qui nous servira
par la suite de grille de lecture. Comme Alfred MÉtraux, nous traiterons tout d’abord du
« phénomène de la possession ou de la transe dont le rôle dans le vaudou
est fondamental[48] » :
Dans sa phase initiale, la transe se manifeste par des symptômes
d’un caractère nettement psychopathologique. Elle reproduit dans ses grands
traits le tableau clinique de l’attaque hystérique. Les possédés donnent tout
d’abord l’impression d’avoir perdu le contrôle de leur système moteur.
(…) Tantôt ces accès se déclarent brusquement, tantôt ils s’annoncent par des
signes avant-coureurs : expression distraite ou angoissée, légers
tremblements, respiration haletante, gouttes de sueurs sur le front. Le visage
prend une expression crispée ou douloureuse[49].
Or, c’est exactement un état similaire que connaît Howard lors de
l’enterrement de Carlène, sous l’effet, non pas de la tristesse, mais de la
musique et de la peur de la mort[50]
(286-288 ; DB 354-355). Puis Howard s’échappe de l’enterrement pour se
rendre chez son père, visite qui non seulement est un échec, mais le replonge
surtout dans le souvenir de la mort de sa mère Joan, disparue quarante-six ans
auparavant (294 ; DB 363). À ce moment-là, Howard se rend au Windmill Pub
où il boit une bouteille de cabernet et une pinte de bière (305 ; DB 377).
Le narrateur s’empresse d’ailleurs de commenter :
« It takes a lot of practice to ensure that a whole bottle of Cabernet
and a pint of beer makes only a slight dent in your sobriety, but Howard felt
he had reached this stage of accomplishment (305). » Déjà, lors de la fête de
leur trentième anniversaire de mariage, Howard avait déjà beaucoup bu
(107 ; DB 138). C’est donc passablement éméché qu’il arrive finalement
chez les Kipps, où il s’empare à nouveau d’un verre de vin rouge (307 ; DB
380). Bien sûr, il est tout à fait possible d’interpréter, en termes
psychologiques, ce qu’il faut bien appeler l’alcoolisme d’Howard : l’exemple
névrotique de Claire, de son enfance misérable et dénuée d’amour, en constitue
d’ailleurs un splendide contre-point (215 et 224). Mais pour en revenir à nos
rites vaudou, il n’en demeure pas moins intéressant de remarquer qu’ils
comportent eux aussi une phase d’ivresse[51] :
L’état de possession dure plus ou moins longtemps, souvent
quelques secondes seulement lorsque le sujet est ce qu’on appelle
« saoulé », c’est-à-dire frappé d’un léger étourdissement. (…) Ceux
que les possédés font tourniquer par courtoisie, ainsi que celui qui apporte
aux hounsi les colliers, succombent généralement à cette légère
ivresse : ils ont été effleurés pas les loa dont ils se sont
approchés[52].
Enfin, c’est dans cet état d’ébriété avancé qu’Howard va être amené à
faire l’amour avec Victoria, « already turned over on to her stomach,
her head pressed against the bed as if an invisible hand were restaining
her with a plan to suffocation[53] »
(316, nous soulignons). Quelle est donc cette main qui retient Victoria ? Et pourquoi
le narrateur se sent-il obligé de préciser qu’elle est
« invisible » ? Nous voyons bien que dans cette surprenante
description se loge en fait une allusion à une intervention surnaturelle qui
manipulerait Victoria. Il en est ainsi de la transe de possession vaudou, où
« [l]e rapport qui existe entre le loa et l’homme dont il s’est emparé est
comparé à celui qui unit un cavalier à sa monture. C’est pourquoi on dit du
premier qu’il « monte » ou « selle » son choual
(cheval)[54]. »
Howard ne chevauche-t-il pas, à ce moment-là, Victoria ? Quoi qu’il en
soit, qu’Howard incarne un Guédé ou qu’Erzulie prétende se manifester en la
personne de Victoria ou d’Howard, cette scène de transe est rendue caduque
— et pour tout dire, déceptive — par l’hyper expressivité sexuelle de
Victoria, ainsi que par les piètres capacités sexuelles d’Howard[55].
3.2.2. La réclusion :
Par ailleurs, un autre
élément — très ténu celui-ci — permet également de deviner une autre
dynamique vaudou à l’œuvre dans le roman : il s’agit d’un processus
d’initiation que les rituels vaudou désignent sous le terme de réclusion.
L’expliquer dans le détail ne servirait à rien, Zadie Smith ne le reprend d’ailleurs pas tel quel. Il s’agit
cependant d’un processus d’initiation assez long et complexe, puisqu’il dure
une semaine, pendant lequel les impétrants à la prêtrise,
les houngnò, suivent un ensemble de cérémonies et de procédures
liturgiques afin d’être sacrés hougan ou mambo. Le principe de la
réclusion est simple : il s’agit pour chaque houngnò de choisir le
loa qu’il veut honorer et de se préparer à entrer dans une relation privilégiée
avec lui, au moyen de la possession. « Ce qui se passe, toutes portes
closes, dans la chambre de réclusion (djévo) est un secret qu’aucun
initié ne doit révéler[56].
(…) Pendant les sept jours de leur réclusion, ils [les novices] ne peuvent
bouger, rire ou parler sans autorisation[57]. »
Cette cérémonie d’initiation achevée, « les initiés sont dans un état de
faiblesse qui les expose à divers dangers d’ordre surnaturel. Ils s’en
défendent en observant les interdits et en se pliant à une existence calme et
pure : ils ne travaillent pas, ne quittent pas leur demeure, se garde du
soleil du serein et s’abstiennent de viande de porc, d’aliments
« froids » et de boisson glacées[58]. »
S’il nous fallait résumer cette cérémonie, nous dirions qu’il s’agit d’un
moment d’une extrême fragilité où se déroule une métamorphose spirituelle quasi
identique à celle qui permet à une chenille de devenir papillon. C’est pourquoi
elle se passe dans un lieu clos, afin de protéger les novices d’éventuelles
menaces extérieures, d’où l’idée de réclusion. Reproduire dans un roman un tel
processus serait à la fois trop artificiel et bien trop fastidieux
— Howard n’est pas un moine vaudou ! —, mais il est tout de même
surprenant de rencontrer sous la plume de Zadie Smith des expressions relatives à l’emprisonnement et au
milieu carcéral, surtout lorsqu’il est question de l’université dont la culture
et les diplômes ont pour but d’améliorer les humains, de leur ouvrir esprit
ainsi que l’horizon des possibles professionnels. Écoutons ce qu’en pense Levi
(407, nous soulignons) :
He felt the despondency universities had
long inspired in him. He had grown up in them ; he had known the book stacks and
storage cupboard and quad and spires and science blocks and tennis courts and
plaque and statues. He felt sorry for the people who found themselves trapped in such arid
surroundings. Even as a small child he was absolutely clear that he would
never, ever enrol at one himself. In universities, people forgot how to live.
Even in the middle of a music library, they had forgotten what music was.
Or, Howard s’est
complètement investi dans sa carrière universitaire, à tel point qu’il en
attend, en retour, protection vitale et sécurité affective (438, nous
soulignons) :
Ten years in one place, without tenure, was a long
time. His children were grown. They would soon leave. And the house, if it were
to stay as it was, without Kiki, would be intolerable. It was in a
university that he must now put all his remaining hope. Universities had
been a home for him for over thirty years. He only needed one more : the
final, generous institution to take him in his dotage and respect him.
Un foyer invivable, un
refuge, une prison : telle est bien la représentation paradoxale de
l’université que développe le roman. C’est ce que nous constatons notamment
lorsque Victoria cherche à rallumer le désir d’Howard après son échec cuisant à
la réunion de la faculté (334, nous soulignons) : « in the grotty
stairwell, the natural light came in through two grated windows in a manner
both penal and atmospheric, reminding Howard, incongruosly, of Venice[59]. »
Cette évocation de Venise rappelle le débat sur l’amour et le mariage que nous
avons déjà mentionné plus haut : il trouve ici une conclusion imagée qui
sera explicitée juste avant le dénouement, lors du grand nettoyage de printemps
effectué par Kiki (424, nous soulignons) : « The greatest lie ever
told about love is that it sets you free. »
Nous trouvons également
une expression plus complète de ce confinement familial et académique au début
du roman, lorsque Levi rentre de son travail pour assister à l’anniversaire de
mariage de ses parents (79, nous soulignons) :
He looked out with dread at Wellington as
it began to manifest itself outside the grimy windows. The pristine white
spires of the college seemed to him like the watchtowers of a prison to which he
was returning. He sloped toward home, walking up the final hill,
listening to his music. The fate of the young man in his headphones, who
faced a jail cell that very night, did not seem such a world away from his
own predicament : an anniversary full of academics.
Cette dimension carcérale
de la famille et de l’université est également vécue par Kiki lors des fêtes de
fin d’année, alors qu’elle espère rencontrer Carlène (264, nous
soulignons) :
Many dull parties followed : for the Art History
Departement, drinks at the President’s house, and at Vice-President’s (...)
This, after all, was the month in whitch families began tightening and closing
and sealing ; from thanksgiving to the New Year, everybody’s world contact, day
by day, into the microcosmic single festive household, each with its own ritual and
obsessions, rules and dreams. You didn’t feel you could call people. They
didn’t feel they could phone you. How does one cry for help from these seasonal
prisons ?
Quant à la notion de
« microcosme » nous voyons bien qu’elle sous-entend que, dans un
second temps, une projection des « rites et obsessions, [d]es règles et
[d]es rêves » de l’université et de la famille, bref, de la prison, est
possible sur l’ensemble de l’univers, le macrocosme, pour devenir une véritable
cosmogonie.
Dès lors, nous pouvons
retrouver des occurrences quasi religieuses de la réclusion dans tout le roman.
Juste avant de retrouver Carl à la piscine — incarnation de Legba,
rappelons-le —, voici comment le narrateur nous décrit le bassin, du point
de vue de Zora (130) : « Up beyond the stadium seating, at the
very top of this giant room, a glass wall let the autumn sun in and shot it
across the room, like the searchlights in a prison yard. » Dans
cette comparaison, le narrateur assimile la piscine couverte à une prison.
Enfin, lors du cours inaugural d’Howard, les étudiants affluent en si grand
nombre que sa salle est bondée ; il y a même des « students lined
up against the wall like prisoners waiting to be shot » (141, nous
soulignons).
Cependant, cette réclusion
concerne tout particulièrement Howard. En tout cas, c’est sur lui que Zadie Smith met l’accent, à la fin de son
roman en expliquant notamment comment Howard en est arrivé à un tel degré de
faiblesse, à un tel vécu d’enfermement. Cela
remonte en fait au décès de sa mère, alors qu’il avait dix ans (295, nous
soulignons) : « he felt like he’d been sitting here with Harry
these forty years, the both of them still tied up in the terrible
incommunicable grief of Joan’s death ». Nous savons déjà qu’Howard
déteste son père, mais nous apprenons également que c’est la vie bourgeoise
anglaise qu’il abhorre plus que tout (308) : « He had run from a
potentially bourgeois English life straight into the arms of an actual American
one–he saw that now–and, in the desappointement of the attempted escape,
he had made other people’s live miserable. » Howard s’est donc enfermé
dans la douleur de la mort de sa mère depuis tout ce temps, et la douleur de
cet enfermement le poursuit[60].
C’est ce que nous constatons à l’occasion du cours qu’il donne sur le tableau
de Rembrandt, « La Leçon d’anatomie du docteur Tulp » (144, nous
soulignons) : « But today Howard felt himself caught in the
painting’s orbit. He could see himself
laid out on the that very table, his skin white and finished with the world,
his arm cut open for students to examine.” »
De cette analyse, nous pouvons en conclure qu’il faudra attendre
la rencontre avec une femme-mère suprême, Erzulie (sous la figure de Victoria[61]),
pour qu’Howard sorte de la réclusion de son deuil. Bien sûr, la manière dont
Zadie Smith a métaphorisé ces
deux rituels de possession et de réclusion dans son roman — en véritable
prêtresse mambo — coupe court à tout prosélytisme religieux, car,
pour aussi opérationnels qu’ils soient dans le roman, leur univocité et leur
efficacité ne sont pas acquises, tant par l’aspect déceptif de la possession
que par sa dimension parodique. Qui plus est, Alfred MÉtraux nous indique qu’
Au premier abord, la richesse du rituel et le respect de la
tradition « Afrique-Guinée » dont se réclament les prêtres feraient
croire le vaudou entaché d’un formalisme rigide. En fait, il n’en est rien. Une
marge très large est laissée à la fantaisie de l’officiant et il lui est
toujours loisible d’introduire des détails nouveaux et piquants dans les
cérémonies qu’il organise, à condition de respecter le schéma général. Chaque
sanctuaire a son style propre qui souvent reflète la personnalité du hougan
ou de la mambo qui le dirige. Selon le lieu où elle se déroule, la même
cérémonie offrira donc de nombreuses variantes. En décrivant une cérémonie
vaudou, on doit toujours tenir compte de ce facteur personnel afin de ne pas
donner à chaque détail une valeur trop générale et une portée qu’il n’a
peut-être pas[62].
4. Conclusion : la transculturation, renaissance
symbolique baroque
Nous avons donc pu mesurer
combien le roman De la beauté de Zadie Smith, loin de se limiter à une évocation postmoderne
d’événements matrimoniaux contingents, anarchiques et contradictoires, relevait
bien non seulement d’une poétique du genre romanesque baroque, issu de la
tradition européenne, mais qu’il était également sous-tendu par une dynamique
d’inversion carnavalesque directement tirée de la religion vaudou. Plus
précisément, c’est la figure tutélaire d’Erzulie qui est à l’origine de cette
esthétique baroque : que ce soit par le syncrétisme systématique de la concordia
discors qu’elle impose, ou encore par son inversion carnavalesque.
À
cette occasion, nous avons vu que la fiction de ce roman puisait ses intrigues
dans de grandes questions auxquelles les personnages, issus de la société
intellectuelle américaine, ne parvenaient pas à trouver de réponse : la
discrimination positive est-elle nécessaire ou condamnable,
le mariage est-il un engagement fiable, quelle est la place pour le désir et la
sexualité dans la société — notamment en ce qui concerne
l’homosexualité —, est-il légitime d’exploiter financièrement le travail
de nos semblables, dans quelle mesure la théorie peut-elle soutenir le vécu ou
bien au contraire l’étouffer… Finalement, toutes ces questions se retrouvent
cristallisées dans la bouche de Carl, à l’occasion de sa dispute avec Zora et
Jerome, lors de cette fameuse fête d’étudiants (418) :
« But that’s a joke around here, man. People like me
are just toys to people like you… I’m just some experiment for you to play
with. You people aren’t even black any more, man –I don’t know what you are.
You think you’re too good for your own people. You got your college degrees,
but you don’t even live right. You people are all the same’, said Carl, looking
down, addressing his words to his own shoes. ‘I need to be with my people,
man
–I can’t do this no more.’ (...) ‘You so sure of yourself, you so superior’,
she heard him splutter as he rang the doorbell. ‘All you people. I don’t know
why I even got myself caught up with any of you, it can’t come to no good
anyway. »
En
définitive, toutes ces affirmations étayent une question, qui est de savoir
comment on doit se comporter si on veut véritablement vivre en être humain.
C’est donc à une grave crise des valeurs américaines — et plus largement,
occidentales — à laquelle nous convie ce roman, crise à laquelle il tente
justement d’apporter une réponse, au moyen d’une culture populaire :
la culture haïtienne. Nous espérons être parvenu à montrer suffisamment combien
la mythologie vaudou parvenait à redonner sens et cohérence là où, aux yeux
d’occidentaux n’apparaissaient que morcellement et contradiction insolubles. De
ce point de vue-là, la démarche de Zadie Smith
est tout à fait singulière — et pour tout dire assez raffinée — qui
nous fait assister à un véritable rêve de transculturation, phénomène largement
étudié par Fernando Ortiz, dans
son ouvrage anthropologique, Contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar :
Entendemos
que le vocablo transculturación expresa
mejor las diferentes fases del proceso transitivo de una cultura a otra, porque
éste no consiste solamente en adquirir una distinta cultura, que es lo que en
rigor indica la voz angloamericana acculturation, sino que el proceso
implica también necesariamente la pérdida o desarraigo de una cultura
precedente, lo que pudiera decirse una parcial desculturación, y, además,
significa la consiguiente creación de nuevos fenómenos culturales que pudieran
denominarse de neoculturación. Al fin, como bien sostiene la escuela de
Malinowski, en todo abrazo de culturas sucede lo que en la cópula genética de
los individuos : la criatura siempre tiene algo de ambos progenitores,
pero también siempre es distinta de cada uno de los dos[63].
Dans son introduction au Contrapunteo, Bronislav Malinowski est encore plus
explicite :
[L]o
esencial del proceso que se quiere significar no es una pasiva adaptación a un
standard de cultura fijo y definido. Sin duda, una oleada cualquiera de
inmigrantes de Europa en América experimenta cambios en su cultura
originaria ; pero también provoca un cambio en la matriz de la cultura
receptiva. (…) Todo cambio de cultura, o como diremos desde ahora en lo
adelante, toda transculturaciÓn,
es un proceso en el cual siempre se da algo a cambio de lo que se recibe ;
es un « toma y daca », como dicen los castellanos. Es un proceso en
el cual emerge una nueva realidad, compuesta y compleja ; una realidad que
nos es una aglomeración mecánica de caracteres, ni siquiera un mosaico, sino un
fenomeno nuevo, original e independente[64].
C’est effectivement grâce
à l’intervention de tout le panthéon vaudou qu’Howard reprendra pied dans sa
réalité américaine, l’échec apparent de sa carrière universitaire à l’occasion
de son année sabbatique lui permettant en réalité d’accéder à une renaissance
avec les siens. Kiki partie, c’est lui qui s’occupe de ses enfants et de sa
maison — en une quasi-introjection maternelle —, ce qui lui permet
finalement de s’adapter à la réalité : à la fin du roman, il transpire,
utilise un téléphone cellulaire et conduit enfin sa voiture. Cette renaissance
lui permet également de restituer aux œuvres d’art non seulement leur
signification intrinsèque, mais surtout leur pouvoir émotionnel — avec
l’ultime tableau de Rembrandt, « Jeune
femme se baignant dans la rivière, 1654 », qui se passe de
commentaires —, et donc d’accéder de nouveau, amoureusement — cela va
sans dire — à l’affection de Kiki. C’est donc la transculturation des
valeurs populaires haïtiennes qui permet à Howard de devenir enfin humain. Elle
est également évoquée par Claire Malcolm — d’une façon sibylline[65] —
à un moment pourtant capital : lorsqu’elle se dispute avec Howard, à son
anniversaire de mariage (120), avant que Kiki ne la surprenne, « one of
her fingers thoughtlessly, drunkenly, slip under a gap in his shirt to his skin
[of Howard] », ce qui provoquera une crise ouverte dans leur couple.
Pour nous, cette transculturation de la mythologie haïtienne est réalisée par
les personnages de la nouvelle génération comme Zora et Levi. Elle est
d’ailleurs symbolisée par le personnage de Tchou, qui survit en vendant des
contre-façons à la sauvette. Conscient de la valeur culturelle et financière du
tableau d’Erzulie, il organise son vol du bureau de Monty Kipps avec la
complicité de Levi. La tentative de spoliation des Kipps se trouvant ainsi déjouée,
Kiki projette alors, conformément aux valeurs d’« aide perpétuelle, de
(la) bienveillance (…) et de (la) fortune » d’Erzulie, de vendre ce
tableau et de donner l’argent de la vente au « Groupe de soutien des
Haïtiens ». Or, les conditions dans lesquelles Levi surnomme son ami
haïtien Tchou nous paraissent pour le moins sujet à caution : il est vrai
que ce pauvre haïtien malingre est en plus affublé du prénom de
« Chouchou » (243 ; DB 304). Mais il est d’autant plus troublant
que l’ouvrier de cette réhabilitation symbolique du tableau d’Erzulie soit un
professeur de français dont le surnom correspond au nom d’un ancien éditeur
parisien, très connu et spécialisé dans la publication d’ouvrage d’art et de
psychanalyse (les éditions Tchou). Ainsi Tchou sert-il de pont symbolique
— presque un point de capiton, au sens lacanien du terme — entre la
valeur esthétique et imaginaire du tableau d’une part et sa valeur morale et
financière d’autre part ; mieux : il les remet en circulation…
Enfin, au travers de son
esthétique carnavalesque, Zadie Smith
ne se livre à aucun prosélytisme religieux, mais aborde le culte vaudou sous
l’angle populaire de la mythologie, comme a pu le faire Moses I. Finley avec le
panthéon grec dans son étude Le monde d’Ulysse. D’un point de vue
presque anthropologique, une telle attitude est remarquable par sa
fécondité : le vaudou n’y est pas présenté comme une religion à révérer,
mais comme un ensemble de valeurs et de références morales disponibles et
susceptibles de régénérer l’humain dans sa dignité et de rendre sa société plus
vivable et plus équitable. Grâce à Erzulie, ce sont en définitive les valeurs
fondamentales de la dignité humaine qui sont remises à l’honneur :
le droit à « discorde d’une part, et d’autre part celui [à] l’amour, [à]
l’aide perpétuelle, [à] la bienveillance, [à] la santé, [à] la beauté et [à] la
fortune » (DB 220). Autant de valeurs que le peuple haïtien a su conserver
tout au long de son histoire, et ce malgré les nombreuses épreuves qu’il ne
cesse d’affronter, et que Claire Malcolm a su également déceler dans le
caractère et les origines populaires de son élève discrétionnaire, Chantelle.
Cela est d’autant plus remarquable qu’à son origine, la religion vaudou
haïtienne est une tradition — et pour tout dire une création —
populaire qui se caractérise par un anthropomorphisme humanisant :
La mythologie, au sens étroit du mot, a été ravalée au niveau de tripotages,
de potins de village ; elle s’intéresse moins à la vie personnelle des
esprits qu’à leurs rapports avec les fidèles. C’est une religion pratique et
utilitaire qui se soucie plus des affaires de la terre que de celles du ciel.
(…) En d’autres termes, la mythologie vaudou est constamment enrichie par les
récits d’interventions divines dans les affaires humaines, interventions qui
sont, en fait, « jouées » par des acteurs improvisés. (…)
La différence est minime entre la société surnaturelle des loa
et la paysannerie haïtienne qui l’a imaginée. Les esprits se distinguent des
hommes uniquement par l’étendue de leur « connaissance » ou, ce qui
revient au même, de leurs pouvoirs. Ce sont tous des personnages du terroir qui
partagent les goûts, les habitudes et les passions de leur serviteurs. Ils sont
comme ceux-ci amis de la bonne chère, roublards, paillards, susceptibles,
jaloux et sujets à de violents accès de colère vite dissipés ; ils
s’aiment ou se détestent, se fréquentent ou s’évitent tout comme les
« habitants » d’une section rurale. Lorsqu’ils se manifestent par le
moyen de la possession, leur conduite en public n’est pas toujours celle qu’on
attendrait d’un être surnaturel. Il leur arrive de parler grossièrement, de
jurer, de boire avec excès, de se disputer avec d’autres loa, de
mendier, ou de se faire une niche d’écoliers[66].
De la beauté est donc un roman où nous pouvons assister au dépassement des
impasses d’une mentalité occidentale égarée, au moyen d’une sagesse populaire,
éclatante et discrète : celle du peuple haïtien.
Bibliographie
Romans :
Smith,
Zadie, On Beauty, Londres, Penguin, 2006.
Depestre, René, Hadriana dans tout
mes rêves, Paris, Gallimard, 1988.
Textes critiques :
Bakhtine, Mikhaïl, L’œuvre
de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la
Renaissance, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1982, rééd. 2003.
Curtius, Ernst
Robert, La littérature européenne et le Moyen Âge Latin, Paris, PUF,
1956 ; rééd. Presses Pocket, coll. “Agora”, 1991.
Gibert, Bertrand, Le baroque littéraire français,
Paris, Armand Colin, coll. “ Collection U ”, 1997.
Le Bourg-OulÉ, Anne-Marie, Roi d’un jour, Paris, Albin Michel, coll.
« Bibliothèque Histoire », 1996.
MoliniÉ, Georges, Du roman grec au roman baroque – Un art majeur du
genre narratif en France sous Louis XIII, Toulouse, Centre
de Publications de l’Université de Toulouse-Le-Mirail, 1982.
Ors (d’), Eugène, Du Baroque, Paris, Gallimard, 1935 ;
rééd. 2000.
Rousset, Jean, La littérature de l’âge baroque en
France, Circé et le paon, Paris, Corti, 1953.
Soulier, Didier, La
littérature baroque en Europe, Paris, P.U.F., 1988.
Textes ethnogaphiques :
MÉtraux, Alfred, Le vaudou
haïtien, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1977, rééd. 2007.
Ortiz, Fernando, Contrapunteo
cubano del tabaco y el azúcar, Madrid, Ediciones Cátedra, 2002.
[1] Atibon Lgegba,
ouvre-moi la barrière, agoé !
Papa-Legba ouvre-moi la
barrière
Pour que je passe
Lorsque je retournerai, je
saluerai les loa
Vaudou Legba, ouvre-moi la
barrière
Pour que je rentre ;
Lorsque je retournerai, je
remercierai les loa, Abobo (MÉtraux, 2007, p. 88).
[2] Stendhal, De l’amour, Paris, Gallimard, 1980, coll.
“Folio classique”, ch. XVII, p. 59.
[3] MoliniÉ, 1982, p. 20-21.
[4] Wölfflin, Heinrich, Principes
fondamentaux de l’histoire de l’art, Paris, Plon, 1952 ; rééd. Gérard
Montfort, 1986.
— Renaissance et
baroque, Paris, Le livre de poche, 1967, rééd. Gérard Montfort, 1988.
[5] Rousset, Jean, La littérature de
l’âge baroque en France, Circé et le paon, Paris, Corti, 1953.
[6] Curtius, Ernst Robert, La littérature
européenne et le Moyen Âge Latin, Paris, PUF, 1956 ; rééd. Presses Pocket, coll. “Agora”, 1991.
[7] Sur
ce sujet, voir Le Bourg-OulÉ,
1996, p. 87-111.
[8] Gibert, 1997, p. 207, nous
soulignons : « Son succès [de la satire], est lié au goût, typique
de la mentalité baroque, de l’inversion. » C’est là la seule faiblesse
de l’ouvrage de Bertrand Gibert — par ailleurs excellent —, qu’il ne
fait qu’évoquer que très ponctuellement cette dynamique d’inversion, tout en
n’établissant pas clairement ses sources populaires, et ce bien avant les
guerres de religions (cf. « 3. Le creuset des conditions »,
p. 67-68). S’il précise que l’âge classique a œuvré à la « répression
de toutes les formes de désordre », il indique un peu plus loin
(p. 76) que « le divertissement de cour (…) est à l’origine un
plaisir de la noblesse : elle y met en scène les événements du règne tout
en y cherchant l’équivalent des plaisirs populaires de la farce et du carnaval »
(nous soulignons).
[9] Nous retrouvons là
l’attention accordée par Levi, aux conditions matérielles de subsistance des
réfugiés haïtiens qui vivent à Boston et à Wellington.
[10] Signalons, au
passage, l’ouverture en fanfare du roman par une reviviscence du genre
épistolaire, avec les trois courriels adressés par Jerome à son père, annonçant
sa liaison aventureuse avec Victoria.
[11] Soulier, Didier, La littérature
baroque en Europe, Paris, P.U.F., 1988, p. 248, nous soulignons.
[12] « De la
beauté » in Smith, Zadie, De
la beauté, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2007,
p. 192-193. Pour plus de commodité, nous indiquerons entre parenthèses les
références aux pages de la version originale du roman (On Beauty,
Londres, Penguin, 2006) juste après la citation ; les références de la
traduction, en français, seront précédées des initiales DB.
[13] Cette scène
constituant un véritable cliché vaudevillesque, celui du mari trompeur surpris
par sa bonne.
[14] Lorsque Claire
essaie d’induire le slameur Carl dans une réflexion sur sa propre pratique
poétique, elle ne peut s’empêcher de lui asséner, d’une manière assez abrupte,
un aperçu de versification en lui expliquant de quoi son rap « was
made. Iambs, spondees, trochees, anapaests (259). » (DB 323 : « que son rap était constitué d’iambes, de
spondées, de trochées et d’anapestes ».)
[15] « A lot of time she [Katie] felt the professor to be
speaking a different langage from the one she has spent sixteen years refining.
After the third class she went back to her dorm and cried. She cursed her
stupidity and her youth (250, nous soulignons). » (DB 311, nous
soulignons : « Souvent elle [Katie] avait l’impression que le
professeur parlait une autre langue que celle qu’elle avait passé seize ans
à perfectionner. À l’issue du troisième cours, elle était rentrée dans son
dortoir et avait pleuré. Elle avait maudit sa stupidité et sa jeunesse ».)
Pour une illustration in situ de cette obscurité langagière du langage
critique, on pourra se reporter au cours que donne Howard sur le tableau Femme
nue assise sur une butte (251-253).
[16] « But
nothing in French’s armoury of baroque sentences seemed sufficient for dealing
with a girl who used langage like an automatic weapon » (146) (DB
184 : « Mais French ne trouvait rien dans son arsenal de phrases
baroques qui lui permit de tenir tête à une fille qui se servait de la langue
comme d’une arme automatique. »)
[17] DB 187-188 :
« mettre des bâtons dans les roues ».
[18] À tel point que lors
de la description de la scène de dispute chez les Kipps, à Londres (56), la
narratrice précise, dans le texte original : « Then the
tableau came to life » (39, nous soulignons).
[19] Ors (d’), 2000, p. 93 :
« le véritable peintre baroque est Rembrandt : baroque parce qu’il
procède de Luther, parce qu’il exalte la vie individuelle ; parce qu’il
est animé par un sens de responsabilité, un sens éthique ; parce
qu’il introduit la vie intérieure dans la religion, enfin parce que de tous les
artistes du Nord, il est certainement celui qui doit le moins à la classique
Italie… » Ce qui retient surtout l’attention d’Eugène d’Ors, c’est
« la tendresse atmosphérique » des tableaux de Rembrandt
(p. 94).
[20] Ors (d’), 2000, p. 65, nous
soulignons.
[21] Gibert, 1997, p. 34.
[22] Le Bourg-OulÉ, 1996, p. 88.
[23] Bakhtine, 2003, p. 18-19, nous
soulignons. Il est particulièrement intéressant de constater que l’inversion
carnavalesque est la seule modalité symbolique qui permette de projeter
l’utopie dans la réalité. En ce sens, elle est pour les personnages du roman de
Zadie Smith la seule solution qui leur permette de réconcilier et de
raccommoder la pensée avec la réalité.
[24] Bakhtine, 2003, p. 44, nous
soulignons.
[25] Bakhtine, 2003, p. 19-21. Il
est donc important de conserver à l’esprit que ce que recherche l’inversion
carnavalesque baroque, c’est d’opérer une mise en question du monde et de ses
valeurs pour en susciter d’autres.
La parodie qu’elle opère ne poursuit donc pas simplement un but ludique, et son
objectif n’est pas du tout d’élaborer un univers conceptuel éthéré.
[26] Dès le début de ce
passage, le narrateur annonce très clairement, en focalisation interne :
« He was feeling absolutely nothing. Not
even guilt, not even lust (379) ». Puis ce dernier
s’esquivera, au dernier moment en s’écriant : « I’m sorry I can’t
do this (382) ! » (« Il [Howard] ne ressentait strictement rien.
Même pas de la culpabilité, même pas de désir » (DB 466). Puis ce dernier
s’esquivera, au dernier moment en s’écriant : « Désolé, je ne peux pas faire
ça (DB 469) ! »)
[27] C’est en tout cas l’opinion qu’exprime Carlène, à la page
96 : « Men move with their mind, and women must move with their
bodies, whether we like it or not. That’s God intended it–I have always felt
that so strongly. » (DB 124 : « Les hommes bougent avec leur esprit, les
femmes avec leur corps, qu’on le veuille on non. C’est comme ça que Dieu l’a
voulu... c’est une chose en laquelle j’ai toujours cru fermement. »)
[28] La version originale
anglaise est plus explicite sur les paroles prophétiques d’inversion qu’adresse
Kiki à Howard, « like a carnival mind-reader (OB 15) »,
c’est-à-dire, comme une voyante de carnaval.
[29] Gibert, 1997, p. 64.
[30] Gibert, 1997, p. 110-111, nous
soulignons.
[31] Paris, Honoré
Champion, coll. « Dictionnaires et Références », 2001, nous
soulignons. Si c’est le phénomène de « contraste ou [de] conjonction
d’éléments distincts » qui retient avant tout notre attention, nous
n’oublierons pas que ce concept provient, avant toute chose, de la musique.
[32] Nous sommes résolument,
ici, du côté de l’hypotypose.
[33] Le lecteur aura sans
doute remarqué l’inversion de l’ordre habituel : blason VS contre-blason.
[34] Dans la mythologie
vaudoue, Baron Samedi appartient à la famille des Guédé qui « ne sont pas
des “morts”, mais des esprits de même nature que les autres, dont les activités
et les fonctions sont du domaine de la mort » (MÉtraux, 2007, p. 99). « Baron Samedi,
Baron-La-Croix, Baron-Cimetière, Guédé-nibo et Mme Brigitte sont les
représentants les plus en vue de cette redoutable famille. Les “Barons” forment
une sorte de triade si unie, qu’on ne sait s’ils sont des divinités distinctes
ou les trois aspects d’une même divinité. L’imagination populaire prête à
Baron-Samedi l’apparence d’un entrepreneur de pompes funèbres » (MÉtraux, 2007, p. 100).
[35] MÉtraux, 2007, p. 78 :
« Quant à ceux qui reçoivent l’épithète de “yeux-rouges”, ce sont, sans
exception, des génies malfaisants et des cannibales. Rappelons que la rougeur
des yeux est un signe distinctif des loups-garous. » Lorsque Lévi va
rentre visite à Tchou, celui-ci a également les yeux rouges…
[36] Rappelons que le
cancer de Carlène l’empêche de marcher et l’oblige, en plus de sa
chimiothérapie, à prendre des « painkillers, of the kind only hospitals
prescribe » (277) (DB 341 : « des antidouleurs que seuls les
hôpitaux sont en mesure de prescrire »).
[37] Cette
démultiplication des incarnations d’Erzulie dans le roman amène une autre
question : celle d’une possible dérivation des prénoms des personnages
féminins. Le lecteur l’aura peut-être remarqué, mais il existe une très grande
proximité phonétique — pour ne pas dire une parenté — entre les
prénoms des personnages féminins : Carlène, Caroline
(la femme terriblement belle, froide et noble d’Erskine, avocate de
profession), avec le prénom inversé Claire… jusqu’à sa forme
masculine, avec Carl ! Se pose alors la question des
origines du surnom Kiki, mais nous y reviendrons.
[38] MÉtraux, 2007, p. 80.
[39] MÉtraux, 2007, p. 89.
[40] Sur cette question,
voir MÉtraux, 2007, p. 29-31. La
manière dont cette thématique vaudou du carrefour est appliquée au rap est pour
le moins originale, accompagnée qu’elle est de l’injonction du prix à payer. Il
semble là qu’il ne soit pas tant question d’offrandes vaudou — qui se font
toujours sous la forme d’aliments ou de sacrifices —, que d’une manière
assez subtile de lier, de façon contradictoire une fois encore, la question de
l’argent aux pratiques culturelles, qu’elles soient urbaines ou universitaires…
[41] Le roman de Zadie Smith comporte effectivement quelques
références précises à l’œuvre de William Shakespeare.
Alors que l’exclamation de Kiki est tirée du célèbre passage d’Hamlet où
il est dit qu’« il y a quelque chose de pourri au Royaume de
Danemark », Kiki utilise cette citation non pour déplorer une situation délétère,
mais au contraire, pour se réjouir de la rencontre surnaturelle de ses
enfants.
[42] Carl ne réapparaît
plus dans la suite du roman.
[43] Voir plus haut, page
12-13.
[44] MÉtraux, 2007, p. 99-100.
[45] MÉtraux, 2007, p. 101, nous soulignons.
[46] MÉtraux, 2007, p. 106.
[47] MÉtraux, 2007, p. 81.
[48] MÉtraux, 2007, p. 106.
[49] MÉtraux, 2007, p. 107, nous soulignons.
[50] Du Requiem à
l’Ave verum de Mozart, la musique joue un rôle de catalyseur émotionnel
important dans ce roman, tout comme la musique lors des cérémonies vaudou. Nous
remarquons tout particulièrement l’importance du chant choral. De plus, c’est à
ce moment-là du roman que le thème de la mort fait son apparition massive,
l’inhumation de Carlène suscitant angoisse et oppression.
[51] Cet état d’ébriété
renvoie également au premier prix du concours de Slam, remporté Carl, à l’Arrêt
de Bus : « Bring on the poetry. I
love that…Now : tonight it’s up to y’all who wins—we got a jeroboam of
champagne—yeah, thank you, Mr Wellington, there’s your vocabulary
word-for-the-day—a jeroboam of champagne, which basically means a whole lot of alcohol (222,
nous soulignons). » L’alcool joue donc un rôle
festif et dionysiaque indéniable dans ce roman. Cependant, ce n’est pas sans
raison que le Maître de Cérémonie insiste sur cette expression Jéroboam de
champagne : il faut dire que l’emploi de ces mots en littérature est
tout à fait remarquable. D’un point de vue intertextuel, l’évocation d’un
« jéroboam de champagne » permet d’établir un rapport direct avec le
roman d’exil de René Depestre, Hadriana dans tout mes rêves, où
l’héroïne parvient finalement à échapper à la zombification jetée sur elle par
un hougan qui avait enfermé son bon ange dans un jéroboam vide :
« Quant à vous, madame, beauté obligeant autant que noblesse, vous serez enfermée
dans cet ancien jéroboam de champagne. Il a appartenu à la cave d’un roi
norvégien des temps baroques (Paris, Gallimard, 1988, p. 164, nous
soulignons). » C’est ainsi que loin de n’être qu’une gratification, la
victoire de Carl, avec son jéroboam en lot de récompense, constitue l’annonce
de sa manipulation par les autres personnages : « People like me
are just toys to people like you (418). » Cette dernière protestation
constitue également une inversion du roman de René Depestre puisque ce n’est
pas une femme (Hadriana) mais un homme (Carl) qui est envoûté non pas par un hougan
noir, mais par des professeurs blancs.
[52] MÉtraux, 2007, p. 109.
[53] DB 390, nous
soulignons : Victoria « s’était déjà retournée sur le ventre, la tête
pressée contre le lit comme si une main invisible la maintenait avec
l’intention de l’étouffer. »
[54] MÉtraux, 2007, p. 106. Il est également
possible, devant l’exagération érotique que joue littéralement Victoria, de
trouver dans ce passage non pas une simple transe, mais également une parodie
ironique de la pornographie contemporaine.
[55] Il est cependant possible d’interpréter cette scène de
rapport sexuel d’une autre manière. En effet, il s’agit pour Victoria d’une
véritable scène d’initiation où de jeune fille Lolita qu’elle était, elle
accède subitement au statut de femme et de mère (voir le « baiser
maternel » qu’elle donne à Howard, à la fin du passage). Or, il n’est pas
anodin que cette accession à la maturité sexuelle se déroule le soir de la
veillée funéraire de sa mère. Dans son excellent travail consacrée à la
matrifocalité en Guadeloupe (Je suis la mère, je suis le père !,
thèse de l’École des Hautes Études en
Sciences Sociales, Paris, Janvier 2000),
Stéphanie Mulot explique très
bien que tant que sa mère est vivante, une jeune mère ne peut pas accéder au
rang de femme et de mère, du moins tant qu’elle ne s’est pas acquittée de sa
dette envers sa propre mère, en lui confiant son premier enfant. Ainsi,
« [u]ne femme ne fait que rester la fille de sa mère, sans pouvoir être
véritablement la mère de sa fille, jusqu’au jour où sa propre fille, en lui
cédant un enfant, lui procure sa véritable maternité. » N’ayant pas
d’enfant à offrir à Carlène, Victoria ne peut donc que profiter de la mort de
sa mère pour devenir femme à son tour : « Look, I hate to be
cheesy, but it’s true : Jerome’s lovely, but he’s a boy, Howard. I need a man
right now (318) » (DB 302 : « Écoute, sans vouloir paraître
ringarde, Jerome est adorable, mais c’est un garçon, Howard. J’ai besoin d’un
homme en ce moment »).
[56] MÉtraux, 2007, p. 178.
[57] MÉtraux, 2007, p. 180.
[58] MÉtraux, 2007, p. 188.
[59] DB 412, nous
soulignons : « [i]ci, dans cette cage d’escalier minable, la lumière du
jour qui filtrait par deux fenêtres grillagées créait une ambiance à la
fois pénitentiaire et cinématographique qui rappelait à Howard, de façon
incongrue, Venise. »
[60] À ce propos, il est
important de remarquer que la question de l’enfermement social engendré par la
mort de la mère traverse et structure tout le roman puisque la révélation du deuil
d’Howard (295 ; DB 364) fait suite au décès de Carlène (276 ; DB
340), qui fait lui même écho à celui de la mère de Kiki (364 ; DB 447).
[61] Après avoir couché
avec Howard, Victoria « kissed him maternally on the forhead »
(318, nous soulignons) (DB 392, nous soulignons : Victoria
« déposa sur son front un baiser maternel »).
[62] MÉtraux, 2007, p. 141.
[63] Ortiz, 2002, p. 260, nous
traduisons : « Nous estimons que le terme transculturation
exprime mieux les différentes phases du processus de transition d’une culture à
une autre, parce qu’il ne consiste pas seulement à acquérir une culture
distincte, ce que, à proprement parler, traduit le vocable anglo-américain acculturation,
mais qu’il implique aussi forcément la perte ou le déracinement d’une culture
précédente, ce qu’on pourrait qualifier d’une déculturation partielle,
et la création postérieure de nouveaux phénomènes culturels qu’on pourrait
appeler une néoculturation. Finalement, comme le soutient à juste titre
l’école de Malinowski, il se passe dans tout brassage de cultures la même chose
que dans la copulation génétique des individus : la créature tient
toujours de deux parents, mais elle est aussi toujours différente de chacun
d’eux. »
[64] Ortiz, 2002, p.125, nous
traduisons : « En effet, l’essence même du processus que l’on veut
nommer n’est pas une adaptation passive à un standard de culture fixe et
défini. Sans doute, n’importe quelle vague d’immigrants européens en Amérique
expérimente des changements dans sa culture originaire, mais elle provoque aussi
un changement dans la culture d’accueil. (…) Tout changement de culture ou,
comme nous dirons dorénavant, toute TRANSCULTURATION est un processus dans
lequel on donne toujours quelque chose en échange de ce que l’on reçoit ;
c’est, comme le dit l’expression, « donnant, donnant ». C’est un
processus dans lequel les deux parties de l’équation résultent modifiées. Un
processus dans lequel émerge une nouvelle réalité, composite et complexe ;
une réalité qui n’est pas un agglomérat mécanique de caractères, ni même une
mosaïque, mais un phénomène nouveau, original et indépendant. »
[65] « All your silly ideological battles…’ she said, (…) ‘You
both know they don’t really matter. The country’s got bigger fish to fry now.
Bigger ideas,’ she whispered, ‘are afoot. Aren’t they ? Sometimes, I
don’t even know why I stay here. » (DB 153 : « Toutes vos joutes
intellectuelles idiotes [d’Howard et de Monty]... », dit-elle ;
(…). « Vous savez tous deux qu’elles sont sans intérêt. Le pays a des
problèmes autrement importants sur le feu. De grandes idées, murmura-t-elle,
sont en train de germer : Tu
ne trouves pas ? Parfois je ne sais même plus pourquoi je suis restée
ici. ») Cette dernière question rappelle étrangement l’interrogation
finale de Carl…
[66] MÉtraux, 2007, p. 81-83.
Forqueray - La Couperin
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