Défense du créole

DIDIER ROBERT, PRESIDENT DE REGION, CONTRE L’ENSEIGNEMENT DU CREOLE !

mercredi 29 juin 2011
 la rédaction de Montray Kreyol

Interview de Didier Robert, président du Conseil régional de La Réunion, et de Jean-François Sam-Long, président de l’Union pour la Défense de l’Identité Réunionnaise (UDIR). "Le sept – neuf" de France Inter, diffusé en direct depuis La Réunion, le 8 juin 2011

• Jean-François Sam-Long L’identité réunionnaise a toujours besoin d’être défendue parce qu’elle est sans cesse en construction. Ce n’est jamais quelque chose de gagné d’avance du fait que la société bouge, la société réunionnaise, française… La Réunion est dans la France et dans l’Europe ; et par conséquent, comme nous sommes à l’ère de la mondialisation, rien n’est acquis, tout est à défendre.

— Bruno Duvic : L’identité réunionnaise, il y a une… ? Oui, mais est-ce qu’elle a besoin d’être défendue, comme vous cherchez à le faire à travers l’association que vous présidez ?

• Jean-François Sam-Long : Je n’ai pas du tout aimé le débat sur l’identité nationale, ni le débat sur la laïcité, du fait qu’il y avait derrière quand même un discours de politique politicienne qui m’a assez déplu à un an de l’élection présidentielle ; ça pose problème. L’identité réunionnaise nous la défendons depuis plus de 30 ans et surtout nous essayons de la construire d’année en année avec les collectivités locales, avec la population réunionnaise. Elle est fondée sur un principe fondamental : il existe bien sûr une culture nationale, nous ne la contestons pas, mais il existe aussi une culture réunionnaise.

— Bruno Duvic : C’est quoi ? C’est l’histoire, la langue, le créole ? Qu’est-ce que c’est ? Ça passe par quels enseignements, par quels signes ?

• Jean-François Sam-Long : Vous me tendez la perche, justement parce que qu’elle passe par l’histoire, la culture et par la langue surtout. Je rappelle très rapidement, sans trop m’y attarder, que la langue créole a été interdite dans les écoles ici comme en France ; au nom de la laïcité, il a fallu une langue officielle, la langue française. Et puis on s’est battu pour que la langue créole soit reconnue dans les écoles, collèges et lycées ; moi-même j’étais chargé de mission aux LCR (langues et cultures régionales) et je suis intervenu au niveau du second degré (collèges et lycées) pour un enseignement du créole dans les établissements scolaires. Mais là j’aimerais que les collectivités, aussi bien le Conseil général que le Conseil régional, ici présent par M. Didier Robert, prennent quand même des initiatives dans ce domaine-là du fait que la langue créole, comme les langues régionales d’une façon générale, sont reconnues sur le terrain métropolitain.

Il nous faut ici un coup de pouce de la part des politiques, parce qu’il nous faut cette langue-là, le créole, parce qu’elle est constitutive de l’identité réunionnaise. On ne peut pas construire l’identité d’un peuple en ignorant la langue maternelle de 85 % des Réunionnais, de ceux qui vivent dans ce pays. Ce n’est pas possible. Et je crois qu’il y a une prise de conscience à prendre ; c’est la raison pour laquelle, aujourd’hui encore, rien n’est acquis et nous continuons à nous battre pour la reconnaissance de l’identité réunionnaise.

— Vous pensez Didier Robert, que ce n’est pas la peine ? Ce n’est pas la priorité en tout cas d’enseigner le créole dans les écoles réunionnaises ?

• Didier Robert : J’ai toujours dit et je continue à penser que c’est un combat d’arrière-garde. Défendre l’identité, défendre le créole comme Jean-François Sam-Long le dit, n’a aucun sens de mon point de vue, parce que le créole se vit au quotidien. L’identité réunionnaise se vit également au quotidien. Tous les Réunionnais parlent le créole. Donc enseigner le créole à l’école n’a pour moi que peu de signification.

Par contre, je crois qu’il faut effectivement à la fois être assuré et être fier de ce que l’on est, c’est à dire réunionnais, créole bien sûr, mais aussi français et aussi européen. Et l’objectif que nous devons nous assigner aujourd’hui, c’est que forts effectivement de ces racines sur lesquelles nous sommes aujourd’hui plantés, nous sommes capables d’aller à la conquête des grands marchés de l’océan Indien et être des acteurs du monde de demain.

J’ai plutôt cette vision qui consiste à dire : c’est un combat passéiste que celui de vouloir encore aujourd’hui camper sur des positions pour le créole à l’école. D’ailleurs, quel créole ? Est-ce que c’est le créole phonétique, est-ce que c’est… ? Donc il y a encore des débats là-dessus.

Je crois que le plus raisonnable aujourd’hui c’est effectivement de considérer que nous sommes effectivement une société réunionnaise multiculturelle, une société réunionnaise métissée, que nous sommes fiers effectivement de cette interculturalité, nous sommes fiers de ce métissage et que nous avons envie, ensemble de continuer à avancer ensemble et de regarder devant.

— Quel intérêt d’enseigner à l’école une langue qui ne dépérit pas, qui est transmise de génération en génération ici à La Réunion ?

Jean-François Sam-Long : Je ne voudrais pas manquer de respect, bien sûr, au président du Conseil régional, mais je crois qu’il a été très mal conseillé sur ce sujet là.

Il ne s’agit pas d’amener les jeunes Réunionnais à apprendre le créole pour aller communiquer avec la France, l’Europe, les États-Unis, ce n’est pas ça du tout. Il s’agit de les amener à apprendre la langue créole, c’est à dire à retrouver leur fierté, à également se construire intérieurement, avoir plus de confiance en eux et qu’ils aillent dans tous les pays du monde en étant fiers de ce qu’ils sont. La fierté passe par la reconnaissance de la langue maternelle. Je crois que c’est extrêmement important.

Et ensuite, très rapidement, on ne l’a pas dit tout à l’heure, et je le dis très fort, monsieur Didier Robert le sait très bien, nous avons à La Réunion un problème extrêmement grave sur le plan de l’illettrisme, avec 120.000 illettrés à La Réunion, et on s’est aperçu après des expériences faites dans des établissements scolaires, qu’en passant par la langue créole, c’est-à-dire en débloquant la parole de l’enfant, on réussit à l’amener vers le français, vers l’anglais, vers le tamoul, le chinois, l’espagnol. Je crois que là il y a tout un aspect pédagogique qu’il ne faut pas mépriser, j’emploie le terme mépriser.

Il faut prendre en compte le créole pour régler ce problème d’illettrisme, car avec 120.000 illettrés qui grèvent la population réunionnaise et qui vont poser un problème dans 10 ans quand ces jeunes vont arriver sur le marché de l’emploi, sans formation, sans aucune fierté, sans aucune reconnaissance par rapport à soi, on va aboutir à des désordres sociaux. Ce que nous voulons, c’est éviter justement ce désordre social.

Didier Robert, que dites-vous sur le créole comme facilitateur de l’apprentissage du français ?

• Didier Robert : Je complète ce que j’ai dit tout à l’heure ; comme élément facilitateur, pourquoi pas ? Mais encore une fois, cela se fait de façon naturelle et mécanique. Les enseignants aujourd’hui dans les établissements scolaires, notamment dans le primaire, ils s’expriment pour la plupart d’entre eux à la fois en créole et en français, ils sont capables effectivement d’amener les jeunes Réunionnais au français de manière assez naturelle. Donc, par contre aller, comme certains le souhaitent, vers le créole à l’école, il y a un CAPES créole qui a été institué ici, qui ne rencontre aucun succès auprès des Réunionnais parce que l’utilité ou bien évidemment l’inutilité de ce CAPES se pose aujourd’hui.

Moi je crois que nous avons effectivement tout intérêt à la fois les uns et les autres bien évidemment d’être fiers de ce que nous sommes, mais en même temps, de bien considérer que les enjeux sont des enjeux nationaux, internationaux et si nous voulons prendre notre place, si les Réunionnais veulent prendre leur place là-dedans, et nous sommes capables de le faire dans un certain nombre de secteurs et d’activités, si nous voulons prendre notre place, alors bien évidemment il faut nous orienter vers l’apprentissage du français mais aussi vers l’apprentissage des langues étrangères comme l’anglais.

Une dame intervient :

Je reviens sur le CAPES du créole. Le CAPES du créole n’a un sens que s’il y a des postes de prof de créole qui sont ouverts, c’est à dire si l’enseignement est proposé. Si on ne propose pas l’enseignement, il est sûr que personne n’ira au cours de créole. C’est donc au Ministère d’ouvrir des postes.

Jean-François Sam-Long : Un mot rapide sur le CAPES de créole que je connaît bien. Quand j’ai pris mes fonctions au rectorat, on a mis en place le CAPES de créole. Monsieur le président a soulevé un problème qui est réel : aujourd’hui il y a 25 professeurs de CAPES créole dans le département. 10 d’entre eux n’enseignent pas le créole, parce qu’ils sont bi-valants, donc ils enseignent l’histoire et la géographie, l’anglais et le français. Mais le problème ce n’est pas le CAPES du créole ; il y a deux problèmes liés à ça :

- un : chez les chefs d’établissements, proviseurs et principaux, la plupart d’entre eux sont opposés à l’enseignement du créole dans nos établissements scolaires ;

- et l’autre problème bien sûr est un problème de budget, c’est à dire que le rectorat n’accorde pas de budget nécessaire à ces chefs d’établissement pour la mise en place d’un enseignement du créole dans les établissements scolaires. Et c’est là toute la politique qui était menée à La Réunion. On marche sur la tête. Aux Antilles, ils ont très peu de professeurs et ils ont beaucoup d’élèves. Ici on a les professeurs et on n’a pas les élèves. Mais ce n’est pas lié au CAPES. C’est dû à une politique globale de développement de la langue créole dans nos écoles, collèges et lycées, et là je pense que les responsables politiques, les collectivités locales, Département et Région, ont un rôle à jouer par rapport à cela.


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