L’IDENTITE ET LA CULTURE REUNIONNAISE : DES COMBATS D’ARRIERE-GARDE ?

Aude-Emmanuelle Hoareau

lundi 20 juin 2011
 la rédaction de Montray Kreyol

Le 8 juin dernier, Didier Robert, le président du Conseil Régional de la Réunion, est intervenu sur France Inter. Il était l’invité politique du “7-9”. En direct, il a déclaré que « la défense de la langue créole n’a aucun sens » suscitant immédiatement de vives polémiques chez Les Réunionnais.

Au-delà de la langue créole dont il est question des ses paroles, c’est tout le rapport des Réunionnais à leur culture qui est remis sur le tapis.

Que devons-nous penser aujourd’hui tous ces mouvements culturels qui habitent l’espace public en plaçant par exemple des stèles en mémoire des esclaves marron exécutés au XIXème siècle ? A travers l’affirmation d’une identité créole forte, doit-on craindre l’émergence d’une nouvelle minorité agressive, susceptible de troubler l’ordre social ? Et si « l’identité et la culture réunionnaises sont des combats d’arrière-garde », à quoi bon s’attacher à des éléments de folklore sans vertu universalisable et peu riches, dans un monde qui a déjà changé ? Pensons au séminaire de Claude Lévi-Strauss qui s’est tenu au Collège de France en 1974-1975, et dans lequel il était question des revendications identitaires. « La foi que nous mettons encore en elle [l’identité] pourrait n’être que le reflet d’un état de civilisation dont la durée aura été limitée à quelques siècles. » selon le propos de l’ethnologue. La notion d’identité serait moribonde et sans commune mesure avec les constellations culturelles qui redessinent notre univers. Alors pourquoi s’acharner à défendre l’identité réunionnaise ou créole ?

S’agirait-il d’un phénomène transitoire qui s’inscrirait comme résistance à une mondialisation et à son pouvoir uniformisant ? Un phénomène vain, sans contenu viable ?

Ou d’un autre type de processus ?

Pas de société apaisée sans reconnaissance de ses composantes culturelles

Se proclamer créole réunionnais, c’est un peu embrasser le bric-à-brac du monde dont les identités s’amalgament ou s’interpénètrent. C’est imaginer l’évolution, le changement, la confrontation d’éléments divers comme ce qu’il y a de plus permanent dans la non-permanence de l’être. C’est se faire le chantre du métissage et de l’interculturalité. C’est en tant qu’individu, lâcher prise et se fondre dans le flux du devenir. Serait-ce en ce sens dépasser la notion même d’identité ( ce qui est semblable à soi-même tout en ayant le sentiment de son unité) qui semble aujourd’hui galvaudée, impropre à décrire le mouvement perpétuel de l’être et des métissages culturels autant que biologiques qui dessinent le monde mais ne parviennent plus à en témoigner ?

Gageons que oui et la langue créole plus que nulle autre témoigne de ce mouvement. Une langue permet de matérialiser un rapport unique au monde et de le partager. Elle est l’éclosion sans cesse renouvelée de la singularité d’une population, et pour cette raison seule, nul n’est autorisé à la disqualifier. L’enjeu aujourd’hui serait non pas de militer pour une identité figée mais plutôt de développer notre réunionnité en connexion avec les autres cultures du monde, et dans une relation positive à nous-mêmes et aux autres. Ce qui suppose qu’à défaut d’être aimés ou même encore respectés, nous soyons reconnus par l’autre. Car la reconnaissance, selon nous, serait bel et bien la finalité essentielle de la quête identitaire. La reconnaissance suppose en ce sens à la fois acceptation et davantage encore peut-être, une certaine dose d’intérêt et d’admiration. Admiration pour une histoire, une culture, une certaine manière de se rapporter au monde, une différence, une singularité, une ou des langues.... Etre reconnu positivement, intégré par un autrui approbateur dans le cercle de la vie sociale, c’est un peu selon Axel Honneth (sociologue et philosophe qui revisite les fondements de la sociologie à la lumière des concepts de Hegel) la destination du cheminement identitaire...En ce sens, nier cette part de « besoin de reconnaissance » au sein du fonctionnement social d’une île comme la nôtre, ne serait-ce pas à terme foncer droit dans le mur ? « L’existence des individus et des collectivités ne consiste pas seulement dans des échanges de biens et de services utiles à la conservation de soi, mais aussi des « attentes de reconnaissance », explique Axel Honneth.

Lutter contre le ressentiment

La reconnaissance serait en quelque sorte l’assise de l’être, une deuxième naissance à soi, une validation par l’autre de son existence qui permettrait à l’individu de s’épanouir.

Difficile à mener, parfois utopique, mais nécessaire afin de prévenir les blessures narcissiques qui se perpétuent encore à l’heure actuelle et qui peuvent être très graves.

Un enfant dont on méprise l’origine sociale, un individu dont on fustige la langue maternelle, vivent des humiliations très souvent intériorisées et qui resurgiront plus tard sous une forme destructrice. Dénigrer le créole réunionnais, même de manière insidieuse, peut être vécu comme une humiliation à petite dose, susceptible de nourrir un fort ressentiment chez des individus qui ont besoin de se construire. Et les conséquences de ce ressentiment tapi peuvent être lourdes et s’exprimer sous diverses formes de violence.

La société hypermoderne qui est la nôtre fonctionne bel et bien sur le ressort de l’humiliation, qui consiste trop souvent à plaquer les individus quels qu’ils soient au sol, les dépouiller de leur dignité...des individus qui retourneront leur colère contre eux-mêmes ou l’exprimeront plus tard contre ceux qui symbolisent l’humiliation. Alors luttons pour le bien de tous contre les tendances à la dévalorisation des êtres et de leurs cultures, d’où qu’elles viennent et quelles que soient leurs motivations.

La vraie menace qui pèse sur les langues aujourd’hui (dont environ 25 meurent chaque année), selon le linguiste LJ Calvet, ce n’est pas leur supposée pauvreté intrinsèque mais plutôt les choix politiques des gouvernements, qui privilégient l’uniformisation linguistique et la maîtrise des langues fortes, c’est-à-dire aptes à servir le développement économique : « derrière la guerre des langues se profile une autre guerre, économique, culturelle ».

La langue est devenu un enjeu de pouvoir et se voit détournée de sa fonction première : faire vivre l’âme d’une population, exprimer la richesse humaine, se poser comme un élément de la diversité culturelle au sein d’un monde...

Fustiger une langue comme étant non compétitive, inapte à servir la croissance d’un pays, n’est-ce pas plutôt cela le combat d’arrière-garde ?


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