Chronique du temps présent

DÉCÈS DE PIERRE VERNET : LA CRÉOLISTIQUE EN DEUIL…

samedi 16 janvier 2010
 la rédaction de Montray Kreyol

En Haïti, la plupart des cours à l’Université se déroulent à partir de la fin de l’après-midi car les étudiants travaillent pendant la journée afin de subvenir à leurs besoins. C’est donc à l’heure vespérale, le 12 janvier dernier, que le professeur Pierre Vernet, éminent créoliste, s’est rendu à la Faculté de Linguistique Appliquée de Port-au-Prince pour y assurer sa mission. Il ne se doutait pas que ce lieu qui avait abrité ses recherches durant près de trois décennies, ce havre de réflexion et de production intellectuelle, serait son tombeau. Comme celui de centaines d’enseignants et d’étudiants.

Pierre Vernet était l’ami du GEREC (Groupe d’Etudes et de Recherches en Espace Créole et Francophone). L’ami de Jean Bernabé et Robert Damoiseau, piliers de la recherche en créolistique dans les Petites Antilles. Son travail à lui portait sur Haïti, son pays qu’il n’a jamais voulu quitter, même aux pires heures de la dictature duvaliériste à l’instar du grand écrivain Frankétienne qui, par miracle, a survécu. Ce n’étaient pourtant pas les sollicitations et les offres qui lui manquaient. Il préférait assurer des missions de courte durée à l’extérieur d’Haïti comme celles qu’il venait faire régulièrement sur le campus de Schoelcher. C’est que Pierre Vernet avait l’amour de sa terre natale chevillée au corps. Il était prévu qu’il vienne le mois prochain en Martinique et nous l’avions contacté à ce sujet par courriel quelques jours avant le séisme. N’ayant pas de réponse de lui, notre inquiétude allait grandissant jusqu’à ce que nous apprenions la terrible nouvelle.

ENSEIGNEMENT

Ce mulâtre, de taille élancée, à la voix douce et au regard magnétique, était d’une discrétion qui confinait à la timidité. Pourtant, il était le continuateur de l’œuvre du tout premier grand créoliste haïtien, Pradel Pompilus. Il avait concentré son travail sur les problèmes de graphie du créole et de pédagogisation, notamment l’introduction de cette langue dans le système scolaire, étant même l’une des chevilles ouvrières de la réforme Bernard qui, en 1987, créolisa complètement l’enseignement primaire haïtien. Tâche considérable, immense, qui n’a toujours pas trouvé son achèvement tant les réticences et les résistances étaient – et demeurent – fortes, y compris dans un pays presque totalement créolophone tel qu’Haïti. Pierre Vernet était convaincu que c’était là la seule et unique voie pour sortir son peuple de l’analphabétisme et il y mettait, au quotidien, tout son savoir et toute son énergie.

La dernière fois que nous l’avions rencontré, c’était à l’occasion de « Journées d’étude sur la graphie du créole » organisées par le CRILLASH, le nouveau groupe de recherches de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Schoelcher, organisées en juin 2009. S’étaient rassemblés pendant deux jours, outre les créolistes martiniquais, les Guadeloupéens Hector Poullet et Roger Valy, la Guyanaise Monique Blérald, les Saint-Luciens Lindy-Ann Alexander et Jean-Pierre Marcian, la créoliste française Marie-Christine Hazaël-Massieux et bien sûr l’Haïtien Pierre Vernet. Nous avions eu à ce moment-là l’impression de retrouver cette atmosphère fiévreuse et exaltée qui, trente et quelques années plus tôt, en 1981, très exactement, à Castries (Sainte-Lucie), avait présidé à la création de l’organisation internationale BANNZIL KREYOL (Archipel Créole). Sans nier l’apport des chercheurs étrangers était apparue alors la nécessité de structurer une recherche native laquelle ne cessera plus de se développer jusqu’à nos jours.

AVENIR LINGUISTIQUE

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(de gauche à droite) Hector Poullet (Guadeloupe), Pierre Vernet (Haïti) et Raphaël Confiant (Martinique)

La graphie officielle du créole haïtien (le créole est langue co-officielle en Haïti avec le français) est légèrement différente de celle des Petites Antilles et de la Guyane. Il s’agissait donc pour nous, au cours de ces journées d’étude, d’essayer de voir si d’une part, il ne serait pas possible d’opérer certains rapprochements entre les deux graphies et si, d’autre part, il n’y aurait pas des améliorations à apporter aux deux systèmes de manière à les rendre plus lisibles pour le grand public. Jean Bernabé était venu avec des propositions révolutionnaires qui eurent le don de bousculer les habitudes et les certitudes de plus d’un des participants. Comme l’idée de redoubler la consonne finale lorsqu’un mot se termine par « t » ou par « s » : « batt » au lieu de « bat » et « foss » au lieu de « fos ». Pierre Vernet écouta beaucoup comme d’habitude, son éternel sourire malicieux au coin des lèvres. C’est que l’urgence n’est pas la même d’une zone à l’autre : l’urgence en Haïti est d’alphabétiser au plus vite le plus grand nombre tandis que l’urgence aux Petites Antilles et en Guyane est de sauver une langue en perte de vitesse. Le créoliste haïtien exposa à son tour les questionnements que soulevaient l’emploi de la graphie officielle haïtienne, ne fermant aucune porte comme à son habitude, mais ne s’engageant pas non plus sur des chemins qui pourraient être périlleux.

Tel était Pierre Vernet, le Jean Bernabé haïtien. Celui sans qui les études créoles n’auraient jamais connu l’expansion qui fut la leur au cours des trois dernières décennies. Maintenant qu’Haïti, en tout cas son centre névralgique, est détruit et que les Etasuniens sont accourus en masse, il n’est pas du tout impossible qu’à terme, le français soit balayé, le créole marginalisé et que l’anglais devienne la première langue. Pourquoi les Etasuniens reconstruiraient-ils des écoles et des universités dans lesquelles on utiliserait le français et le créole ? Sans compter qu’une bonne partie de l’élite haïtienne, surtout celle qui vit aux Etats-Unis, est déjà passée à l’anglais depuis longtemps.

Pierre, que Legba t’ouvre tout grand la barrière, mon cher !...


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