Dr. HANETHA VETE-CONGOLO (PhD)

jeudi 4 juin 2009
 la rédaction de Montray Kreyol

1. Vous êtes Martiniquaise et vous enseignez la littérature dans une université des Etats-Unis. Comment cela s’est-il fait ? Parlez-nous de votre trajectoire personnelle et de votre parcours universitaire ?

En effet, je suis membre du corps enseignant et de recherche de Bowdoin College dans le Maine depuis 2001 et j’y enseigne les cultures et littératures en langue française de France, d’Afrique et des Amériques. Bien que mon département de rattachement soit celui des langues romanes, j’officie également dans les domaines connus aux Etats-Unis comme Africana Studies, Latin American Studies et Women Studies.

Avant de m’installer aux Etats-Unis, j’avais, pendant quelques années, enseigné à l’université des West-Indies sur le campus de Mona en Jamaïque. Aux Etats-Unis, j’ai d’abord enseigné dans le sud en Virginie dans différentes universités avant de postuler pour ce poste à Bowdoin. La postulation s’est effectuée de la façon la plus régulière qui soit, c’est-à-dire, que j’ai répondu à un appel d’offre public en proposant mon dossier. Il a été retenu, j’ai fait partie des quatre finalistes invités à venir démontrer leur expérience et expertise sur le campus. Après cette démonstration, j’ai finalement été le candidat embauché. C’est là la procédure. J’avais également eu d’autres propositions à New York, en Californie et dans l’état de Washington. J’ai finalement fait le choix pouvant favoriser le mieux, selon moi, mes aspirations personnelles et professionnelles. Il faut dire que de très loin, la proposition de Bowdoin se démarquait des autres.

Sinon je suis un pur produit UAG, pure produit Martinique d’abord dans le sens où tous les diplômes que je détiens ont été obtenus à l’UAG Martinique, de feu le DEUG jusqu’au doctorat nouveau régime. Je suis peut-être, quoique cela doive être vérifié, le seul et le premier enseignant universitaire chercheur de Martinique, de Guadeloupe et de Guyane en fonction intégrale à long terme dans une université états-unienne avec un doctorat complètement de l’Université des Antilles et de la Guyane.

La situation d’exception ne me donnant pas forcément le sentiment d’épanouissement, je souhaite ardemment qu’il y en ait d’autres.

Evidemment, se trouvent quelques uns d’entre nous, de Martinique et de Guadeloupe dans les meilleures universités états-uniennes en ce moment. Nous avons également eu nos grands prédécesseurs tels que les Professeurs Léon Gontran Damas, Edouard Glissant et Maryse Condé mais tous ont été et sont diplômés d’universités françaises continentales, canadiennes, anglaises ou états-uniennes. Certains de mes amis et collègues dans la recherche et l’enseignement supérieur aux Etats-Unis ont débuté leurs études à l’UAG et y ont obtenu une licence ou une maîtrise. Seulement, ils ont par la suite intégré une école doctorale étrangère des pays que je viens de citer.

Personnellement, j’ai recensé à ce jour, moi exceptée, 10 enseignantes-chercheures de Martinique et de Guadeloupe parmi les meilleures universités des Etats-Unis dans les domaines de recherche tels que la philosophie, l’histoire, l’économie, les finances, l’ethnomusicologie et pour la majorité, les langues étrangères singulièrement romanes et bien sûr, les littératures et cultures nègres, caribéennes et africaines essentiellement. Vous noterez que l’ensemble est pour l’instant constitué de femmes et de ceux qui se font communément appeler ‘Antillais’. Je continue mes recherches pour déceler d’autres Antillais et surtout des Guyanais, le cas échéant. Vous noterez également que les systèmes universitaires auxquels nous sommes affiliées sont de deux types, soit des collèges universitaires, des universités, immenses, moyens, petits, publics, semi-publics ou privés. Les collèges universitaires ne délivrent ni maîtrise ni doctorat comme le font les ‘universities’. C’est là la différence entre les deux systèmes. La nature de l’université, publique ou privée, orientée vers l’esprit des humanités (Liberal Arts) ou pas, détermine sa culture, sa ‘tradition’ comme on le dit ici, sa philosophie, son mode d’enseignement et ses moyens matériels. Hormis la mienne, Bowdoin College dans le Maine, les universités dans lesquelles nous évoluons sont : Harvard University (Mylène Priam) , Clark University (Odile Ferly), Florida International University (Véronique Hélénon), Wesleyan College (Gladys Francis), McDaniel College (Jacqueline Couti), The University of Iowa (Anny-Dominique Curtius), the University of Massachussets (Mickaëlla Périna), Lehman College CUNY (Dominique Cyrille), Lehman College CUNY (Valérie Louisy-Louis-Larifla) et Swarthmore College (Micheline Rice-Maximin).

Il y a également des doctorants dans des universités ici et là qui donnent des cours en tant que ’Assistants’. En toute probabilité, ces futurs docteurs vont rejoindre l’ensemble des Antillo-Guyanais enseignants-chercheurs aux Etats-Unis, une fois leur doctorat obtenu.

Je me suis donné la peine de faire cette petite recherche pour localiser mes confrères exerçant le même métier que moi sur le territoire états-unien pour créer l’ACIAGEU, l’Association des chercheurs et intellectuels antillo-guyanais aux Etats-Unis. Non encore officialisée, l’ACIAGEU a, parmi ses missions, la participation active aux débats intellectuels et culturels dans nos pays de même que la collaboration étroite avec nos collègues de l’UAG, la promotion des idées intellectuelles et des travaux universitaires des Martiniquais, Guyanais et Guadeloupéens aux Etats-Unis où qu’ils se trouvent dans le monde et le soutien aux doctorants et jeunes chercheurs de chez nous désireux de s’installer aux Etats-Unis et d’y mener une carrière professionnelle.

La Professeure Maryse Condé est Présidente d’Honneur de l’ACIAGEU et le Professeur Edouard Glissant nous gratifie d’un soutien actif.

Plus en avant, je vous ai dit que j’étais un pur produit UAG et Martinique et l’expression est chargée de signifiance. Après mon Bac, j’ai fait le choix conscient de m’inscrire à l’UAG alors que je pouvais intégrer une Grande école française ou tout au moins, l’une des meilleures universités françaises sur le continent européen. Certains diraient que mon Bac a été excellemment obtenu. Autant que je m’en souvienne d’ailleurs, je n’étais pas le plus mauvais élément de ma classe de terminale littéraire.

Pour mes études supérieures, mon intention première était de combiner au moins trois langues étrangères à la littérature et la philosophie mais l’UAG n’offrait pas cette possibilité. J’avoue avoir été bien exaspérée par ce fait mais j’ai dû affirmer mon raisonnement qui était de démettre le mépris clairement affiché tout autour de moi pour tout cela qui était martiniquais.

Il se disait que la Martinique ne savait pas instruire ses enfants avec pertinence et rigueur. Il se disait que, posséder un diplôme de l’UAG était le garant immanquable d’un échec cuisant. Que ceux d’entre les jeunes martiniquais qui s’inscrivaient à l’UAG n’avaient que cette mascarade d’université comme recours car ils étaient de toutes les façons les moins éclairés, en somme, de parfaits ababa-abèron ; que leur BAC n’était rempli qu’à moitié, très certainement d’une eau quelque peu viciée. Que c’était le marqueur d’une infériorité intellectuelle fatale dont ils convenaient béatement. Et moi, je me disais : « mais comment est-ce possible ? Comment ? Ne suis-je pas souvent l’objet de congratulations de la part de ceux la mêmes qui tiennent ces propos ; les adultes martiniquais ? N’est-ce pas bien eux qui me disent : ‘tu iras loin, toi !’ ; ‘tu es différente’ ; ‘on est fier de toi ! »

Comment pouvaient-ils reconnaître chez moi une prédisposition à l’esprit critique, à la rigueur du raisonnement, à la détermination marquée, au goût de l’effort et ne pas RATIONNELLEMENT reconnaître que c’était la Martinique qui faisait cela de moi. Que je tenais certes ces attributs de ma personnalité propre, de mes aptitudes au travail mais que j’étais sous l’influence directe de toutes ces émanations du ‘martiniquais’. Que c’était des Martiniquais qui m’élevaient, m’éduquaient, me formaient, me structuraient, me guidaient. Si le résultat prédit était pour moi la réussite méritée et logique alors que mes deux pieds n’avaient jamais touché même pas les frontières de Sainte-Lucie, ne m’avaient jamais portée vers cette très très très grande Manmanlabas à long pis gros de lait vers laquelle ils étaient désireux de m’expédier, comment ne pouvaient-ils pas en tirer la déduction implacable ? J’étais un produit martiniquais et la Martinique produisait du bon et du bien.

L’aporie me révoltait. Bien plus encore le mépris de soi. Les soubassements du subconscient que je percevais aussi.

Par leurs commentaires qu’ils voulaient en ma faveur tous ces adultes, éclairés, pensant plutôt bien suggéraient l’ostracisme, légiféraient sur l’inclusion et l’exclusion, me disaient en réalité que je n’appartenais pas à l’ensemble martinique. C’était surtout cette dernière impression qui provoquait chez moi bien des remous intellectuels, métaphysiques, émotionnels. Ils me tenaient ce discours avec certitude, à moi, la terricole, la féale. Ils insinuaient que je n’appartenais pas à ma société, à mes gens, qu’entre eux et moi il y avait une distinction infranchissable, alors que je me sentais les deux pieds en fusion avec le sol-terre de mon pays.

La contradiction chez eux était tant affinée qu’ils ne semblaient pas s’en rendre compte. Je les trouvais pathétiques, je les plaignais. Je saisissais bien par là un aspect de nos tjak, le sakré bondamézanmi dans nos têtes.

J’étais vraiment, tout au fond de moi, en révolte, triste aussi, très triste. Je ne comprenais pas cette contradiction insurmontable, que tout ce qui reflète le soi soit répudié instinctuellement, systématiquement.

Ma première réaction, émotionnelle et un peu cynique, était de reléguer cette attitude à la médiocrité, à la laideur. Le rejet de soi n’est pas beau. Il est médiocre. Je me disais que ces gens-là n’étaient pas ‘livrés complets’. Qu’ils étaient dèkdèk et qu’à mon tour, je ne devais pas me permettre de m’associer à leur névrosisme. Je me disais que je n’aimerais pas être à la place de celui qui bataille ferme contre lui-même. J’avais devant les yeux, l’image du supplice des quatre pieux qui me menait à me dire que je devais volontiers laisser le penchant de l’auto-crucifixion à celui qui peut ressusciter un troisième jour après une mort bien certaine. Intuitivement, je pressentais les raisons de la pathologie, mais elle me heurtait.

Je devais, je voulais comprendre. Sans en avoir été consciente à ce moment-là, il s’est ancré en moi une détermination. Celle de parvenir à la compréhension en faisant le moins que possible appel à l’émotion mais aussi par l’identification, la recherche et l’analyse critique des faits, celle de rendre apparents les inconsistances, le fourvoiement, les contradictions ; l’optique étant qu’ainsi vus, l’on pouvait peut-être prétendre à l’action pour l’annihilation de la pathologie.

Il y a quelques semaines seulement, je faisais connaissance par téléphone avec une personne de Martinique, cinquantenaire, bien logée socialement, docteur également, incisive d’esprit, intelligente. Elle a voulu savoir comment j’en étais arrivée à vivre et travailler en milieu universitaire aux Etats-Unis. J’explique et je dis que je suis de l’UAG. Le silence interrogateur, surpris n’a duré qu’une fraction de secondes mais je l’ai perçu. La suite de la discussion me mène à citer les pays étrangers dans lesquels j’ai vécus, les entreprises que j’ai menées. Et, là ! Le très long et signifiant ahhhhhhhhhh ! de soulagement. Et ses mots : « Ah, je me disais bien, vous avez quand même voyagé, vous n’êtes pas restée à la Martinique ?!! Ah bon !!!!! Parce que, non, comme vous m’avez dit que vous étiez de l’UAG ?! En plus, vous êtes jeune, en tout cas vous avez une voix jeune, je vous donne à peu près 33 ans, ah, voilà, vous avez vécu ailleurs, parce que je me demandais comment, quoi !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! ».

Je peux vous rapporter des tonnes de commentaires de cette sorte de nos gens, chez nous.

Toujouentil que, parce que l’athée convaincue que je suis à la foi des croyants, je me suis inscrite à l’UAG, déterminée à en ressortir avec un doctorat. J’étais bien décidé à mener à bien mes études chez moi jusqu’à la limite du possible de chez moi.

Pourtant, l’UAG ne m’offrait pas exactement ce que je désirais c’est-à-dire, la combinaison de plusieurs langues étrangères avec la littérature et la culture rattachées à ces langues et la philosophie.

Mon insistance à étudier chez moi n’était même pas de l’ordre de la résistance, de la révolution, de la défiance ou du pied de nez. Elle était plutôt fondée sur la conviction. J’étais convaincue et déterminée. Franchement, je ne voyais pas du tout ce qui pouvait m’interdire de faire exactement comme je l’entendais. Vraiment ! même pas les sakré lang sal des miens. Donc j’étais convaincue que j’étais déjà dans le bon et bien et que les voyages et les contacts avec l’Autre formaient certes l’homme, mais seulement après que le dernier avait été indélébilement travaillé, configuré, façonné par les émanations les plus cruciales et identifiantes de ce qu’il pouvait considérer comme chez lui, le lieu de résidence des instances fondamentales structurant la psyché.

A l’UAG donc j’ai obtenu une maîtrise d’anglais et me suis ensuite dirigée vers un DEA Caraïbe, Amériques Latine et du Nord, enfin vers un doctorat en littérature générale et comparée. J’ai finalement fait ma thèse sous la direction du Professeur Roger Toumson et ai eu la Professeure Maryse Condé comme présidente du jury devant lequel j’ai soutenu.

Mes collègues des Etats-Unis également, notamment ceux de James Madison m’encourageaient à m’inscrire dans une université états-unienne pensant que j’avais des chances réelles d’être retenues par certaines des meilleures. Ce fut le cas de Columbia par exemple, entre autres. J’avais aussi la possibilité de faire ma thèse doctorale avec le Professeur James Arnold à UVA. Mais je n’ai jamais sincèrement eu l’intention de m’enrôler dans une université états-unienne. Je suis passée par toutes les phases de l’inscription à l’états-unienne, par courtoisie et respect envers mes collègues. Ils avaient l’air de tant croire en moi.

Maintenant, le Maine est devenu un autre chez moi qui, pour l’instant, m’offre quelques unes des circonstances dont j’ai besoin pour me sentir être et vivre.

Cela dit, ma préoccupation première demeure l’avancement et l’abonnissement des sujets caribéens et particulièrement de ceux de chez moi, de mes gens comme je me plais à les appeler. C’est dans ce sens et avec cette visée bien en face de moi que j’effectue ma recherche et que j’enseigne.

2. Votre université est-elle une université noire ? Quelle place y occupent les études afro-américaines ?

Bowdoin n’est pas une université nègre, bien au contraire, mais des efforts y sont de plus en plus faits pour y attirer des étudiants africains-américains et des étudiants de races ou de cultures minoritairement représentées aux Etats-Unis. Il y a seulement quatre ans, je pouvais compter sur seulement quelques doigts les étudiants se distinguant par la couleur de leur peau ou leurs traits physionomiques. Aujourd’hui, il y en a bien plus. Cela demeure à mon sens encore peu mais dans la relativité de la culture du Maine et de Bowdoin, nous sommes sur une autre voie. Pourtant, l’histoire de cette institution est explicite en matière de philosophie et de prise de position publique.

L’université est parmi les plus anciennes du Maine puisqu’elle s’est constituée en 1774. Elle n’a jamais participé à la ségrégation. Le premier étudiant africain-américain y ayant reçu une licence en 1826, est John Brown Russwurm. Russwurm fut en 1826 le troisième nègre à obtenir une licence aux Etats-Unis. Il est né à la Jamaïque d’un père esclavagiste et d’une mère esclavagée et en 1827, il fut l’éditeur de Freedom Journal, le premier journal aux Etats-Unis à avoir été complètement créé, géré et financé par des nègres aux Etats-Unis.

Harriet Beecher Stowe dont l’époux enseignait la théologie à Bowdoin après y avoir été étudiant lui-même, a écrit La case de l’oncle Tom dans l’une des propriétés de Bowdoin tout à côté du campus. A cette époque de nombreux professeurs de Bowdoin étaient abolitionnistes. Certains auraient même accueilli des esclavagés fuyant l’esclavage du sud. Le général Oliver Otis Howard qui a participé à la guerre de sécession et a fondé Howard University, une université exclusivement nègre, est aussi un ancien étudiant de Bowdoin.

En mai 1964, le Dr. King a tenu une conférence à Bowdoin qui l’y avait convié. Faire venir, à cette époque de ségrégation, un personnage tel que le meneur du Civil Rights Movement ici dans un état aussi conservateur et rigide que le Maine était un acte pour le moins révolutionnaire et téméraire. C’est, précisément, une association d’étudiants, le Bowdoin’s Political Forum, qui avait invité le Dr. King. Seulement, je ne crois pas que l’université ait su utiliser ces réalités historiques pour développer de façon substantielle une culture favorisant les études sur les mondes nègres et accueillante pour les étudiants dits de minorités.

Pendant assez longtemps les études nègres ou proprement africaine-américaines ont été timidement proposées quoique le programme d’Africana Studies existe réellement depuis 1970. Ces études sont nées aux Etats-Unis après la chute du système d’apartheid pour tenter de donner un peu plus de visibilité aux Africains-américains. Mais, à travers les décennies, l’évolution a été plutôt cahoteuse, avec une volonté plutôt douteuse de beaucoup d’universités. Ici, j’ai moi-même été très longtemps la seule femme nègre enseignante même si deux hommes nègres, africains-américains, et une autre femme trinidadienne, étaient déjà là à mon arrivée. Mais nous venons tout juste d’embaucher une autre femme, africaine-américaine, qui débutera ses fonctions ce juillet 2009.

Africana Studies à Bowdoin n’est pas un département à proprement parler mais un programme. Cela veut dire qu’il est composé d’enseignants domiciliés dans des départements classiques comme les départements de philosophie, d’anglais, d’anthropologie, de religion ou de langues. C’est un programme interdisciplinaire. Des années soixante-dix jusqu’aux années quatre-vingt-dix, je crois que l’accent a porté sur ce qui est communément appelé aux Etats-Unis, l’expérience africaine-américaine. Mais depuis un peu plus d’une décennie, on y a rajouté les études africaine et caribéenne d’où le terme ‘africana’. Africana Studies comme expression voudrait englober les études nègres en général, d’Afrique jusqu’en Amérique. Ensemble, nous nous évertuons à le construire un peu mieux, à le consolider car pendant longtemps il n’a pas été pris au sérieux et n’a pu offrir que quelques cours ici et là sur l’expérience des nègres états-uniens. C’est ainsi que les cours que j’enseigne sont pris comme des cours du Africana Studies Program par exemple car la part réservée à l’Afrique et sa diaspora y est importante. Cela, même si je suis domiciliée au département de langues romanes. Je suis assez active dans ce programme, ce qui pour moi relève de la logique et de la raison.

Je crois que l’administration, les enseignants et les étudiants ont pendant un certain temps plutôt long eu de la défiance par rapport à ce type d’enseignement. On ne peut pas dire qu’il ait existé une volonté ferme de construire et d’établir ce programme comme les autres départements. L’une des raisons principale pouvant expliquer cette défiance, méfiance et ce manque d’intérêt est le fait que le programme se concentrait sur l’expérience nègre américaine. Les Etats-uniens n’ayant par réglé leur raison et question historiques, vous savez ; esclavage, apartheid, racisme institutionnalisé, KKK ; ayant toujours quelque part des tensions non déclarées et assumées entre nègres états-uniens et blancs états-uniens, surtout de la part des derniers, la concentration sur les Africains-américains gênaient. J’ai l’impression que les étudiants se sentent en majorité plus à l’aise avec les cours sur l’Afrique et la diaspora africaine qu’avec ceux sur le Civil Rights Movement, l’esclavage aux Etats-Unis ou l’apartheid dont a souffert les nègres états-uniens. C’est un peu comme la France qui accueille prestement et loue les artistes nègres états-uniens au début du XXème siècle et qui en même temps, réprime presque par réflexe les nègres de ses colonies américaines. Pendant que les bananes de l’Africaine-américaine faisaient rire les Français ou que l’Africain-américain Richard Wright servait le goût des Français pour la littérature, les Martiniquais et les Guadeloupéens devaient encore n’être que des sous-hommes aux yeux de la majorité des Français. Ou encore, aujourd’hui, la France qui jouit de l’élection d’Obama à la tête des Etats-Unis mais n’envisage pas une seconde que Taubira puisse être élue présidente de la République française ou que les Martiniquais, les Guadeloupéens et les Guyanais puissent voter une relation avec elle hors du cadre de sa République. Tant que le nègre vient d’ailleurs il semble même un peu beau, n’est-ce pas ?! En tout cas, à Bowdoin, aujourd’hui, nous essayons de renforcer et de développer les programmes Africana et de donner au terme son sens plein en y incluant un peu plus l’Afrique et la Caraïbe.

Pour ma part, les cours que j’enseigne sont fort appréciés, j’ai avec les étudiants d’excellentes relations et surtout ils font que j’ai envie de progresser et d’amenuiser mes angles de recherche de même que ma recherche et mes cours eux-mêmes. Voir des étudiants aussi brillants, intéressés et volontaires pour une matière dont ils ne savaient strictement rien au départ, voir leur appréciation de l’information, leur critique des faits, les interrogations qu’ils soulèvent à partir de la matière d’un cours sur les cultures dites francophones par exemple est on ne peut plus stimulant. Par exemple, ce semestre, j’ai eu à diriger une thèse d’honneur sur l’identité antillaise telle que exposée dans la littérature de la Négritude, de l’Antillanité et de la Créolité. Le résultat fut surprenant d’autant plus que cet étudiant était, pour dire la vérité, vierge de connaissances sur les concepts et le monde caribéens. Il a saisi l’essentiel du Cahier, pu appréhender et décoder la complexité de Malemort et de Texaco. Tout cela, alors qu’il n’avait au préalable entendu parler de ces questions d’identité que parcimonieusement et qu’il n’avait jamais lu cette littérature. Elle est confondante comme vous le savez. Elle déstabilise. Elle fait trembler car sans crier gare, elle fait bouger en les élargissant à souhait toutes les limites qu’on aura pu attribuer au monde avant de la rencontrer.

Pour l’instant donc, l’enseignement de ces questions, selon mon expérience, se déroule plutôt fructueusement. Les étudiants sont attentifs, l’administration d’aujourd’hui prête assez l’oreille elle aussi et je souhaite qu’à long terme, la détermination fasse que notre Africana Studies Program devienne l’un des programmes de référence en la matière dans le pays.

3. La littérature francophone est-elle connue enseignée aux Etats-Unis ? Est-ce que les intellectuels noirs américains s’y intéressent ?

Je ne sais pas si les intellectuels noirs états-uniens s’intéressent à la littérature ‘francophone’ mais je sais que les études en culture et littérature dites francophones, c’est-à-dire, en dehors de la France franco-française, sont en train de sauver les études françaises proprement aux Etats-Unis. , C’est essentiellement la francophonie nègre qui permet le maintien des études en et du français. La perception persistante à propos des Africains-américains est qu’ils n’étudient pas beaucoup les humanités et les langues étrangères. Or, la majorité des intellectuels s’intéressant à la littérature en français parlent le français, l’enseignent et en font la promotion. Il y a une corrélation étroite entre le fait d’enseigner le français, la langue, et de s’intéresser aux cultures et littératures véhiculées en français. Dans le milieu académique, je n’ai pas rencontré beaucoup d’enseignants de français qui aient été Africains-américains, ni même beaucoup d’Africains-américains parlant une langue étrangère. Je n’en ai pas rencontré beaucoup, cela ne veut pas dire que je n’en ai pas rencontré. Une poignée dans mon expérience propre. Cela dit, je n’ai pas rencontré les 12% d’Africains-américains aux Etats-Unis. Alors prenez mes propos dans le cadre de leur relativité. En tout cas, l’avenir du français enseigné aux Etats-Unis, voire, celle de certains départements de français, passe, il me semble, par l’incorporation nécessaire de cours sur l’Afrique et la Caraïbe francophones essentiellement et puis sur le Canada francophone, parfois le Vietnam, les Océans indien et pacifique. De moins en moins d’étudiants s’inscrivent dans les sections de français au profit des sections d’espagnol. L’on voit de plus en plus des dix-huitiémistes, des dix-neuviémistes inclure la ‘francophonie’ comme référence supplémentaire à leur compétence d’enseignement et de recherche. J’ai même vu des médiévistes inclure des textes francophones caribéens ou africains dans leur cours sur la France médiévale. Dans les rencontres savantes de spécialistes francophonistes il y a toujours des non-spécialistes, encore du XVIIeme, XVIIIeme, XIXeme et XXeme purement français. J’en rencontre toujours en Martinique et en Guadeloupe lorsque j’y suis. Ce sont surtout des XXémistes/littérature française qui viennent s’acclimater directement avec une culture francophone pour justifier le fait qu’ils l’enseignent et pour justement l’enseigner au mieux puisqu’ils n’y ont pas été formés régulièrement. Enfin, il semblerait qu’ils pensent eux-mêmes que leur viabilité en academe tiendra à l’ajout de cette fameuse culture/littérature du tremblement qui émane des anciennes colonies de l’ancienne Grande France. Bientôt, ils seront eux-aussi spécialistes mais cela ne peut qu’élargir le champ des études dites francophones, l’enrichir, le solidifier. La Martinique constitue un aspect important, peut-être même, qu’elle est l’un des pays dont les idées intellectuelles sont les plus étudiées en étude francophone puisqu’elle offre de nombreux intellectuels et des écrivains hommes renommés. La littérature des femmes de Guadeloupe est aussi largement enseignée. Il n’y a pas de spécialistes qui ne connaissent pas les Lougandor ou Tituba.

4. Quelles sont vos principales publications et vos axes de recherche actuels ?

Dans le domaine des humanités, essentiellement de la littérature, de l’oralité et de la culture, je m’intéresse aux questions dont les réponses peuvent aider les peuples caribéens à mieux se comprendre et les autres à mieux les comprendre. La connaissance et le savoir pour la compréhension. Cette compréhension de soi devrait mener à un abonnissement de soi, syllogistiquement, à l’affinement et au raffinement des compétences individuelles pour la production et les développements singuliers et collectifs tout aussi raffinés. C’est ainsi que mes démarches intellectuelles, si elles s’ancrent dans la littérature orale et écrite d’Afrique et des Amériques, s’inscrivent totalement dans l’interdisciplinarité. La question du sujet féminin tel qu’apparaissant dans les textes littéraires et oraux constitue également pour moi un centre d’intérêt intellectuel. La production littéraire des femmes est également l’un de mes domaines d’investigations intellectuelles. De la perspective comparatiste, je m’applique à la critique qui requiert l’emprunt aux idées de la philosophie, aux études en histoire, en anthropologie, en sociologie, en science du langage, en psychologie, en science politique par exemple.

Mon étude sur les textes oraux de la Caraïbe anglophone, francophone et hispanophone sera prochainement publiée sous le titre, « L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité », avec un avant propos du Dr. Jean-George Chali. Je suis honorée que le Dr. Chali ait jugé mon travail suffisamment de bonne qualité scientifique pour en écrire l’avant-propos. J’ai sollicité sa bienveillance parce qu’il est de l’UAG mais aussi et surtout pour lui témoigner de reconnaissance pour son travail sur l’oralité caribéenne. C’est un prédécesseur et je crois que l’honnêteté et le respect intellectuels sont importants. Il faut reconnaître le travail de ses pairs si la démarche intellectuelle est honnête et surtout, se montrer solidaire avec les siens. Je suis de l’UAG, j’envisage toujours avec mes collègues et amis de l’UAG, la collaboration et l’entraide. Quant à mes articles, ils sont publiés dans des revues et collectifs savants tels que, MaComère, Wadabagei, Anthurium, Présence francophone, Negritude : Legacy and Present Relevance ou Postcolonial Text.

5. Quels conseils donneriez-vous à un (e) jeune Antillais (e) qui voudrait suivre le même parcours que vous ?

On ne m’a jamais demandé de me prêter au jeu des conseils et je suis un peu gênée par cette requête. Ce que vous appelez mon ‘parcours’ n’indique rien de prodigieux. Des études réussies parce que tel était l’enjeu, un emploi obtenu parce que tel est le jeu de la vie et une vie posée dans l’ailleurs que chez soi parce que le jeu de l’emploi nécessaire l’a déterminée ainsi. Pas de quoi s’ériger en donneur de conseils. Je n’encouragerais aucun jeune martiniquais ou guadeloupéen à suivre le même parcours que moi, puisque celui-ci est plutôt monotone. Je l’inviterais plutôt à définir son projet et à s’armer des moyens lui permettant son accomplissement. Chacun définit, crée et élabore ses moyens. Seul soi peut entreprendre pour soi. Pour entreprendre, il me semble que l’effort est maître. Pas de falfrèt avec l’effort. En fait, tout ce que je pourrais dire d’autre là me paraitrait impersonnel et sans originalité. Ainsi, si un jeune de chez moi venait vers moi et requérait de moi une attention, je l’aiderais instinctuellement dans la mesure de mes moyens.

Dr. HANETHA VETE-CONGOLO (PhD)


Commentaires  (fermé)

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dimanche 21 juin 2009 à 21h06,  vertpre

o top Hanetha, ou ja sav, bel pawol, plis fos tchimbe red pa moli ba yo
tu connais le probleme de notre pays et de nos pays, et il faut des exemples comme toi qui témoignent publiquement, librement ouvertement sans concessions sans peur ni reproches,
continue ton combat meme en étant toute seule dans ton coin, sa pa grav ça sert toujours de lutter et de résister

Logo de marie
vendredi 12 juin 2009 à 20h21,  marie

J’ai découvert madame VETE-CONGOLO dans l’émission le club sur Atv. J’ai retenu d’elle entre autre expression : "l’à peu prérisme", "l’élever". Cette jeune femme porte une parole profondément sensée qui m’a beaucoup touché. Cele donne de l’espoir. Un moment, on avait cru que la pensée universitaire au féminin se résumait aux délires de la Castafiore de l’Ump. Ouf !
Enfin une pensée intellectuelle digne de l’adjectif. Je serai curieuse de savoir le regard de Madame Hanetha VETE-CONGOLO sur les mouvements sociaux dans les derniers "confettis de l’empire".

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