POUR UNE APPROCHE GENRE DE LA NEGRITUDE : CONTRIBUTION FEMININE A LA PENSEE CESAIRIENNE

par Cécile Dolisane-Ebosse*

mardi 21 avril 2009

Abstract : L’apport de la négritude dans l’émancipation des peuples noirs fut incommensurable et l’éloge de la femme chez les poètes de ce mouvement fut édifiant mais les femmes qui galvanisèrent ce mouvement furent ignorées. Pourtant, leur contribution ne fut pas des moindres. Ainsi, Les sœurs Nardal et Suzanne Césaire, grâce à leur bouillonnement intellectuel et leur activisme scripturaire impulsèrent le mouvement qu’inconsciemment ou consciemment, elles initièrent. Le but de cet article est de leur rendre hommage tout en nous appesantissant sur ces actions méconnues. Finalement, il pose avec acuité, le débat sur la difficile reconstruction et préservation de la mémoire féminine.

INTRODUCTION

Et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit, […] Et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d’une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit.

Aimé Césaire

L’émergence des trois mousquetaires de la négritude dans le Paris des années 30, à savoir, Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire et Léon- Gontran Damas occulta les consoeurs martiniquaises qui organisèrent les rencontres littéraires et intellectuelles et furent, à n’en pas douter, leur source d’inspiration. Il s’agit des sœurs Nardal : Paulette, Jane et Andrée et de Suzanne Roussi qui deviendra plus tard Suzanne Césaire . La relégation aux calendes grecques de l’activisme culturel et politique de ces quatre femmes à poigne qui amorcèrent l’éveil de la conscience raciale au moment où l’homme noir était considéré comme un renégat, un sous-homme laisse penser à une tradition d’injustices séculaires faites aux femmes doublée d’une certaine amertume quant’ à la reconnaissance de leurs actions. C’est cette perspective que Jacqueline Aubenas, parlant des révolutions, constate qu’ « elles ont toujours mis un fusil entre les mains des femmes, les hommes ne se sont pas empêchés de dresser les barricades avec elles, mais une fois, les révolutions terminées et les gouvernements constitués, les hommes monopolisent le pouvoir. »

S’il est vrai que nous ne sommes pas ici dans un cadre insurrectionnel militaro-politique, métaphoriquement, il n’en demeure moins vrai que les schèmes sociaux et institutionnels phallocratiques consolident, à plus d’un titre, la bipartition sexuelle.

En effet, l’esclavage et la colonisation qui dénièrent au Noir, l’humanité, le ravalant au rang de la bête, laissant en lui, les préjugés et les complexes de toutes sortes, renforça trois formes de discrimination : sociale, sexuelle et raciale . Cette dernière poussa les intellectuels noirs du quartier latin à revendiquer leur identité. Mais ces éminents penseurs et théoriciens de la négritude ont ravisé leur plate- forme commune dans le Salon Clamart des Sœurs Nardal .

La question qu’on est en droit de se poser est celle de l’approfondissement de l’identité de ces héroïnes que l’histoire oblitéra. Quels rôles ont-elles joué auprès de leurs pairs et au sein du groupe ? Quelle fut leur contribution dans la conquête de la liberté des peuples noirs ? Leurs actions ou leurs démarches avaient-elles des prégnances ou des velléités spécifiquement féminines ?

La rigueur épistémologique nous amène à aborder cette problématique dans une double approche : d’abord, nous utiliserons une démarche sociohistorique que nous emprunterons à Lylian Kesteloot dans sa mythique Anthologie de la littérature négro-africaine, car ces militants en quête de leur identité tenterons de fouiner, d’interroger leurs origines en passant par des lectures ethnologiques et anthropologiques. Dans le même ordre d’idées, la recherche de la dignité s’accompagnait inéluctablement par des revendications plus ou moins incisives. Ce qui nous pousse à adopter une approche politico-idéologique dans la mesure où il ne sera plus question d’une simple investigation mais de la responsabilité culturelle et politique de l’intellectuel noir vis- à- vis de son peuple. Cette affirmation de la personnalité nègre sera tantôt virulente tantôt pacifique selon les expériences historiques et le tempérament de chacun.

Pour effectuer une analyse judicieuse, nous adopterons un triptyque : dans un premier temps, nous montrerons cette ferme volonté d’enracinement : de la poétique du déracinement à la volonté d’affirmation du « Moi nègre », préambule au panafricanisme. Ensuite, présenterons la rupture et la responsabilité de l’intellectuel antillais vis- à- vis de son peuple par le biais d’un langage et d’un mouvement : Le surréalisme : un prélude à l’antillanité et à la créolité. Enfin, nous démontrerons que cette culture révolutionnaire féminine débouche sur des correspondances entre féminitude et négritude qui n’auront de portée significative qu’avec un humanisme de la différence. Mais avant d’amorcer ce plan ternaire, un bref synopsis du chapitre féminin de la négritude s’avère nécessaire pour une meilleure compréhension de cette étude.

I- FEMMES : LES OUBLIEES DE LA NEGRITUDE : LES SŒURS NARDAL ET SUZANNE ROUSSI

I-1. Silence autour des sœurs Nardal : Paulette, Jane, Andrée

Paulette Nardal, figure emblématique de la famille Nardal, était une militante féministe, femme politique, musicienne, grande choriste, figure en vue dans la Martinique des années 30 et journaliste parfaitement bilingue. Elle s’installa à Paris à la rue Clamart avec ses deux sœurs Andrée et Jane après ses études d’Anglais à la Sorbonne. Très cultivées, alertes et guidées par Clara Sheperd, une Afro-américaine enseignante à Paris, ces vaillantes filles remarquèrent l’ostracisme, le racisme, la xénophobie et le climat austère qui sévissaient dans les milieux intellectuels parisiens. Séduites par l’engagement et les idées révolutionnaires de la poésie noire américaine, elles organisèrent régulièrement les soirées- débat sur la condition des Noirs, leurs origines, l’importance de leurs civilisations et la nécessaire reconquête de leur dignité bafouée.

Ces échanges se transformèrent progressivement en véritable groupe de réflexion et leur appartement se mua en un salon littéraire que fréquentaient assidûment Césaire et Senghor, deux inséparables ainsi que Léon- Gontran Damas, les frères Achille, Claude Mac Kay, Countee Cullen et Langston Hugues, Richard Wright et James Baldwin. Il faut également signaler la régularité quasi religieuse de René Maran qui eut le prix Goncourt en 1921 avec Batouala, véritable Roman nègre. En un mot, ce salon devint un lieu mythique de toute l’intelligentsia noire, contribuant progressivement à créer des passerelles et à briser les barrières linguistiques imposées par la colonisation. Ce qui permit à ces Noirs de forger une cause commune ayant pour dénominateur : la lutte contre le racisme et toute autre forme de discrimination . C’est ainsi que tous les dimanches après-midi le Salon des Nardal propose des rencontres intellectuelles bilingues. Ce qui favorisa une meilleure connaissance des Noirs de toutes les aires géographiques. Leurs rapprochements suscitèrent des affinités entre les Noirs américains, les Antillais et les Africains des deux espaces linguistiques.

Dans cette optique progressiste, Paulette Nardal fonde avec le Haïtien le Dr Sajous, en 1921 la revue du monde Noir dans laquelle elle consigne toutes les idées émises lors les débats. On discutait aussi avec ferveur sur des travaux de certains ethnologues comme Léo Frobenius ainsi que sur les comptes-rendus de leurs lectures. Cette revue disparaît un an après, faute d’argent mais d’autres renaissent, à savoir Légitime Défense (1932) avec René Ménil et Etienne Léro. Puis, fut fondée L’étudiant noir qui eut la particularité d’avoir su intégrer certains philanthropes blancs ou défenseurs des droits de l’Homme. Qu’en est- il de l’héritage de Suzanne Roussi, leur camarade de lutte ?

I-2. Une occultation de Suzanne Roussi Césaire Née le 11 août 1915 en Martinique, elle étudia à la Sorbonne et à Toulouse. En 1937, elle devint l’épouse d’Aimé Césaire, rentre en Martinique et enseigne la philosophie au lycée V. Schœlcher. Dans les sept essais qu’elle a publiés, son combat était axé sur la décolonisation de la culture martiniquaise. Il fallait, dans son esprit, la sevrer de tout voyeurisme exotique pour l’enraciner dans son terroir. C’est pour cette raison qu’en 1939, elle anima avec son époux, la revue Tropiques qui devait inventer une littérature originale et authentiquement martiniquaise, celle qui puise dans les mythes et l’expérience douloureuse de l’esclavage et de l’identité à jamais perdue par la société post- esclavagiste. Pour cela, elle affirme dans le « Surréalisme et nous » que « la poésie antillaise sera cannibale ou ne le sera pas », décrétant ouvertement la mort d’une poésie "doudouisante" tout en retraçant les nouvelles tendances multidimensionnelles de la littérature martiniquaise. Ce qui fait dire à Kara Rabbitt qu’elle avait « Sa vision d’une littérature antillaise ancrée dans une terre qui fait partie « de ce peuple aux quatre races et aux douzaines de sang » » , d’autant plus qu’elle ne saurait s’ancrer dans un espace unilatéral. Finalement, son refus de l’exotisme littéraire et sa reconnaissance des relations dynamiques et interculturelles aux Antilles fait d’elle, le précurseur des mouvements tels que l’antillanité et la créolité dont les ténors sont aujourd’hui : Edouard Glissant, R. Confiant, Jean Barnabé et P. Chamoiseau.

En effet, ces femmes furent, de par leur activisme culturel, d’un apport incommensurable dans l’élaboration du lexème "négritude"- même s’il n’était pas formulé de cette manière - qui verra le jour plus tard dans les années 30. L’on observe que dans l’Etudiant Noir (1934) Césaire, Senghor et Damas reprirent les idées concoctées soigneusement par ces femmes et leur donnèrent une tonalité particulière, plus d’éclat en créant le mémorable sème « Négritude », qui deviendra l’emblème de la lutte de toute une race et même au- delà, incarnant alors toute leur pensée, voire, toute leur vie.

L’art, par le biais des mots incisifs de la « race silencieuse », se transforma en une arme de libération. Autrement dit, Paulette Nardal leur a insufflé et transmis la flamme et la fibre révolutionnaires. C’est au nom de ce passage de flambeau, qu’elle a gardé une grande admiration pour ses amis. Et lorsqu’on lui posait la question sur la possible récupération de leurs idées, voilà comment elle répondait avec finesse et sans rancoeur : « Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avons brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelle. Nous n’étions que des femmes. Nous avons balisé les pistes pour les hommes. »

Elles furent alors incontestablement leur source d’inspiration, leur béquille-miroir afin qu’ils aspirent aux sphères les plus hautes et les plus lumineuses.

Mais ce qui est intéressant à noter sur le plan épistémologique, c’est la manière dont ces femmes ont été oubliées dans les sphères anglophone et francophone au point que Shireen Lewis de Washington D.C. exige la réhabilitation de ces mères- courage en affirmant péremptoirement qu’il est temps de « genrer la négritude », plaidoyer résolu en 2002 grâce à l’ouvrage très détaillé de Tracy Denean Sharpley-Whiting intitulé Negritude Women. En fait, le silence observé autour de ces combattantes de première heure, s’avère plus pesant dans l’aire francophone.

Quels furent leurs rôles respectifs, au- delà de la défense de l’identité noire et quelles furent leurs influences dans la décolonisation des mentalités ?

II- L’ENGAGEMENT CULTUREL DES SŒURS NARDAL ET SUZANNE CESAIRE

II-1. L’activisme culturel des sœurs Nardal et le rêve d’un internationalisme noir

Fascinée et admirant la poésie d’Alain Locke, « The New Negro » (1925) et Claude Mac Kay dans « Banjo » (1929). Elle épousa les thèses de la Harlem Renaissance au point que cette grande mélomane qui disait à ses jeunes choristes que « Black is beautiful » reprenait volontairement le slogan des Noirs américains de la Négro-renaissance. Parallèlement, Jane, sa soeur rêvait d’un « internationalisme nègre » et mettait l’Afrique au « centre » comme une pierre de taille sur laquelle le Noir devrait s’appuyer pour marquer sa spécificité. Donc, elle prônait un humanisme de la différence ou encore un humanisme noir. Pour donner une épaisseur significative à leurs idéaux, elles s’unirent et se montrèrent solidaires dans le combat. Motivées, elles matérialisèrent cet engagement pour la liberté. Leur pragmatisme assez perceptible était alors sous-tendu par la volonté d’allier la théorie à la pratique afin de rendre des échanges intellectuelles plus fructueuses en l’occurrence, les lectures sur Léo Frobenius et plusieurs ouvrages égyptologiques sur l’Antériorité des civilisations nègres d’autant plus qu’à cette même époque, les idées diopiennes commençaient à circuler au quartier Latin. Au nom d’un idéal panafricain et de l’utopie d’un internationalisme noir, elle rapprocha définitivement les thèses africaines, antillaises aux idées afro-américaines de la renaissance noire en 1928 et deux ans après c’était la naissance de la Négritude.

Ensuite, elle contribua largement à la diffusion de la pensée noire en publiant deux articles dans la dépêche africaine, respectivement, « l’exil » et « une femme sculpteur noire ». Dans le premier article, elle décrie l’aliénation culturelle tandis que dans le deuxième, elle exprime sa fierté d’être nègresse en présentant les œuvres artistiques d’Augusta Savage, une artiste noire américaine de la Harlem Renaissance. Elle présente celle-ci comme une artiste révolutionnaire qui sort des sentiers battus. Le génie africain mis en lumière par notre journaliste laisse deviner, dans une démarche idéologique, que les Noirs possèdent une identité solide au- delà des anicroches de l’esclavage et de la colonisation et que cette créativité fait partie du patrimoine historique. Elle dévoila, par ce geste, le dynamisme, la positivité ainsi que l’aspect évolutif et non statique de la culture noire. Aussi, l’Afrique a-t-elle apporté une valeur ajoutée à l’édification du monde. La révélation d’Augusta Savage participe incontestablement, à l’entreprise de démystification de la culture et œuvres savantes de l’oppresseur. Car chez tous les peuples du monde, résident des héroïnes dont on peut se réclamer avec fierté. En un mot, aucun peuple n’a le monopole de l’éminence.

Au demeurant, s’étant imprégnée du panafricanisme de W. Dubois, du garvey’s Black Nationalism, elle est incontestablement parmi les pionnières de la Global Black Community encore appelée l’internationalisme de la culture noire.

De retour en Martinique, elle continuait à valoriser la culture nègre, à la restituer la place qu’elle mérite. Par exemple, elle exhumait le Bèlè et la Ladjia, danses nègres reléguées aux calendes grecques et créa une chorale dénommée « Le plaisir de chanter » qui existe jusqu’à nos jours.

En faisant renaître ces danses des nègres, c’est- à- dire des sauvages, de ses fonds baptismaux pour leur redonner leurs lettres de noblesse, le but poursuivi était de faire connaître le passé dans sa diversité afin de ne pas fabriquer des générations d’amnésiques, sans repères et combler le soi- disant vide historique . C’est dire qu’elle était une femme aux idées prospectives puisque la visibilité de ces us et coutumes permettent aux jeunes générations d’élargir leurs horizons, d’enrichir leur matériau référentiel par un apport significatif dans le rendez- vous mondial tout en s’armant contre le grand rempart qu’est la globalisation mercantile.

Afin de rendre hommage à cette femme mythique des Antilles, Jil Servant lui consacra un film intitulé : « Paulette Nardal, la fierté d’être nègresse » en 2005.

Si Paulette Nardal était pour une symbiose avec l’Afrique, Suzanne Césaire, la métisse martiniquaise qui optait pour un détour par ce continent n’avait-elle pas une pensée beaucoup plus nuancée ?

II-2. Suzanne Césaire, la revue Tropiques et la pensée surréaliste ou le respect des Valeurs de l’altérité

Suzanne Césaire qui a fortement influencé la littérature antillaise s’activa littérairement dans la revue Tropiques où elle publia, nous l’avons dit, l’ensemble de ses essais avec son époux, Aimé Césaire ainsi que leurs amis Aristide Maugée et René Menil, et bien d’autres beaucoup moins connus. Cette revue dura d’avril 1941 au mois de septembre1945 soit environ Quatorze numéros aussi engagés les uns que les autres à telle enseigne que Hédi Baraoui dans son article intitulé : « Tropiques ou la découverte du temps de l’interprétation » reconnaît qu’elle a contribué à l’éveil de la conscience des Martiniquais qui se sont mis à réfléchir sur leur identité. C’est dire que les dimensions poétique et politique y étaient patentes. Il y a manifestement chez les Césaire « une insurrection esthétique » . Dans sa quête d’enracinement élaborée dans son article « Léo Frobenius et les problèmes des civilisations », elle opta pour le rapprochement vers l’Afrique non pas dans la reconquête d’une quelconque identité mythique, d’une ouverture vers l’Ailleurs mais comme un approfondissement de soi. Elle rejette sans complaisance, toute forme de mimétisme, tance vertement les singeries de Joséphine Baker avec sa couronne de banane qu’elle trouve folklorique et exotique « Malaise d’une civilisation ». L’hibernation provisoire permet de mieux s’assumer, de mieux se comprendre. Ce qui explique ce recours permanent aux références culturelles négro-africaines. D’après Suzanne Césaire, dans cette tourmente et insatisfaction permanentes, « la civilisation est un moyen de retour à l’identité originale, un moyen d’affirmer son existence en la concrétisant par un effort vécu. » . Cette introspection lui permet de réfléchir sur sa condition de femme de couleur et cultive en elle, les valeurs de partage et l’esprit d’ouverture. Elle rend, de ce fait, hommage au surréalisme d’André Breton qui stimule le combat de l’être opprimé, lui donne des forces et aiguillonne sa révolte pour qu’il vibre en symbiose avec l’autre tout en étant en quête des profondeurs, c’est- à- dire les valeurs qui durent. C’est dans ce sens qu’elle certifie que : « Ainsi donc loin de contredire, ou d’atténuer, ou de dériver notre sentiment révolutionnaire de la vie, le surréalisme l’épaule. Il l’alimente en nous une forte impatience, entretenant sans fin l’armée massive des négations » ibid.

En fin de compte, éprise du sens du devoir, sa mission d’intellectuel en tant que guide des peuples opprimés et dominés se pointe avec acuité. Aussi, le surréalisme, tout en l’aidant à valoriser son patrimoine culturel grâce à la rupture et à la transgression langagières, apparaît-elle comme une thérapie pour les peuples caribéens. A vrai dire, ce courant littéraire est une plate forme solide, une valeur substantielle, car il permet une grande mobilité interprétative et déconstructrice. Cette polysémie est un prélude à la poétique du divers, mieux encore, à la pensée plurielle ; laquelle émane d’une longue maturation et se veut processuelle. De la sorte, ce peuple meurtri subira, chemin faisant, une métamorphose vers une nouvelle interprétation de son histoire. C’est dire qu’elle part de la poésie cannibale à la poétique créole. Partant de là, elle réussit à rallier la somme des identités concentrées en elle, pour cerner l’identité antillaise comme une identité cosmopolite et hybride .

II-3. Du cri de la révolte aux identités multiples

Dans son essai qui est, de loin, le plus célèbre intitulé : « le grand camouflage » (1945), elle montre que les Antilles sont un vaste laboratoire de cultures, de langues et de peuples et que cette diversité fonde sa richesse et paradoxalement fait d’elle, une mosaïque très instable. Par cette analyse, elle oriente ces peuples confus vers une quête de tolérance en établissant des relations interculturelles et interethniques. Elle établit un pont entre elles et pense qu’avec le temps, ces cultures croisées s’imbriqueraient les unes les autres. Il ne s’agit donc pas d’une nostalgie d’un retour vers passé africain glorieux mais d’un ancrage dans une terre qui les abrite depuis plus de trois siècles comme le souligne à juste titre Marie- Agnès Souriau. Elle exhorte plutôt à l’unité des peuples de la Caraïbe. De ce fait, son essai est alors à n’en pas douter, un prélude à la mondialisation culturelle ou à la « diversalité » . Au reste, Femme cultivée et ouverte, sa revue était, à l’image de sa personnalité, transversale. Car, cette dernière traitait des sujets philosophiques, économiques, historiques, politiques et matérialistes. Outre la monstration des réalités martiniquaises, Tropiques était un outil de prise de conscience des hommes de couleur, à la notion de Négritude et à la lutte contre le colonialisme. Dans ce cas de figure, le mot « Nègre » dépassait alors progressivement sa dimension biologique pour atteindre l’universelle souffrance au sens où l’entend Georges Lamming, c’est-à-dire, « le nom d’une expérience historique unique et profonde. » En clair, elle tentait de dénouer les problèmes complexes d’une identité martiniquaise processuelle, en pleine effervescence.

III- LA NEGRITUDE AU FEMININ ET AIME CESAIRE

III-1. Le dynamisme féminin et la culture révolutionnaire

D’entrée de jeu, on note la générosité et l’altruisme des femmes de la négritude. Le projet humaniste amorcé par les sœurs Nardal et Suzanne Roussi qu’elles rencontrèrent au quartier Latin fut immortalisé par Aimé Césaire, officiellement, le chantre de la négritude. Mais, loin des combats féminins d’arrière- garde -d’ailleurs, elles ne gardèrent aucune animosité vis- à- vis de ces célébrités qu’elles ont largement contribuées à fabriquer- elles se montrèrent toujours avenantes et affables. En fait, le féminin et le masculin prirent conscience de la négation de leur histoire. Cette indignation provoqua en eux un souci primordial, voire une émulation : la révolte contre les puissances dominantes et la résistance contre l’assimilation, symbole d’aliénation culturelle et politique pour en arriver à une quête de justice et de liberté. Il s’agissait de répondre positivement à une interrogation poétique perplexe de Bernard Dadié qui était la suivante :

« Afrique ! Afrique de la reconquête des libertés Afrique du nègre, Il n y a personne en Afrique ! Car le nègre ployant sous le joug des maîtres du cuivre et des épices, Est- il encore une personne ? (La Ronde des jours, 64)

La personnalité nègre et la fierté retrouvées par le truchement de ces femmes lumineuses et étincelantes d’idées créatrices, firent de lui, aux dires de Patrice Louis, « un Nègre Fondamental ». En d’autres termes, malgré les imbrications des identités et l’enchevêtrement des mémoires collectives, il faut avoir en soi, « la trace » historique bien ancrée pour affirmer sa propre identité. Ainsi, dans Cahier d’un retour au pays natal (1939), pour montrer sa solidarité à travers le monde et pour le devenir des peuples opprimés, il se posa en vrai Prométhée afin que "sa bouche devienne la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche et sa voix en un cri de liberté de ceux qui s’affaissent au cachot du désespoir". Grâce au dynamisme féminin, il devint alors « un homme d’ensemencement et bêcheur de cette unique race » . C’est pourquoi il maintenait la conscience historique en Haïti, au Congo et partout où les droits de l’homme étaient bafoués.

C’est également au nom de cette unique race, celle des avilis et des humiliés que Paulette Nardal partit pour le Sénégal en 1937, s’insurgea contre l’invasion de l’Ethiopie par l’Italie de Mussolini et enseigna l’Anglais aux soldats de l’armée régulière contre les Nazis.

III-2. La quête d’un humanisme de la différence

En fin de compte, La femme symbolisait l’action et le changement. Pour cela, les auteurs de la négritude avaient des correspondances visibles et invisibles avec LA FEMME et notamment la mère chez qui Aimé Césaire puisa cette soif de l’universel, mieux, cette communion avec l’Absolu. C’est au prix de l’amour et du désintéressement que le poète martiniquais écrit Cahier, sorte de testament, où l’auteur reconnaît de manière sous-jacente la responsabilité féminine. Tandis qu’humblement, les Nardal jetèrent leur dévolu sur les œuvres humanitaires et caritatives. En clair, le féminin et le masculin, chacun à sa manière, entrent définitivement dans l’histoire.

CONCLUSION

En définitive, derrière un père fondateur se cache une mère fondatrice. Autrement dit, les brillants essais théoriques et philosophiques des Nardal et Suzanne Roussi influencèrent incontestablement les chantres de la négritude. Leurs orientations conceptuelles étant complémentaires, les genres masculin et féminin regardaient ensemble dans la même direction, à savoir la quête d’un humanisme de la différence. Si la nègresse Nardal qui vouait une admiration sans précédent à L.S. Senghor, l’apôtre de l’universel, prônait un internationalisme noir, Suzanne Césaire, la métisse, voulait se recentrer dans son île, consciente du fait qu’elle est le fruit de plusieurs apports culturels. Tropiques, outil à la fois poétique et idéologique, se transforma alors en une tribune identitaire et un hymne à la tolérance. En visionnaire, cette dernière projetait que ces identités multiples qui, pour les peuples à peine sortis de l’esclavage, étaient, en apparence, meurtrières, pouvaient également devenir une source de vitalité culturelle. C’est dire qu’avec la mondialisation rampante aux contours confus, son héritage d’éthique socio-politique et humaniste, à savoir, l’engagement et la responsabilité pour le bien –être de tous, illuminera les nouvelles générations africaines et antillaises.

L’action et le pragmatisme qui découlent de leurs revues respectives font d’elles, des femmes avant-gardistes de la globalisation, lançant par là- même, les jalons d’une société multiculturelle, où toutes les cultures se valent. Par conséquent, il faut se garder de faire des amalgames. Ces grandes dames extrêmement raffinées, bien que reconnaissant la contribution féminine dans l’avancement des peuples noirs, agissaient en simples citoyennes responsables, comme des élites féminines engagées dans la recherche de la justice et d’équité. Certes, elles manifestaient une certaine vivacité et pugnacité mais, il n’était point question, pour elles, de ressortir une spécificité féminine dans la lutte ou de marquer une différence de perception dans l’abord de l’émancipation d’une race avilie ; lutte dans laquelle les deux sexes étaient concernés. Elles outrepassèrent les limites raciales et sexuelles pour dire toutes les oppressions de la terre.

Toutefois, il ne serait pas superflu d’ajouter que leur oubli pose le problème de la difficile reconstruction de la mémoire féminine dans l’état postcolonial, car si la femme est la permanence de la culture, qui est le garant de sa mémoire dans un univers « phallologocentrique » ? En voulant humaniser le monde, n’étaient-elles pas des héritières de la mère d’Aimé Césaire tout aussi généreuse que ces milliers d’héroïnes anonymes ?

*Dr Cécile Dolisane-Ebossè est spécialiste des littératures africaines et antillaises et des Etudes féminines et du genre et enseigne à l’université de Yaoundé I et à l’Ecole normale supérieure. Sa thèse (1998) s’intitulait : “L’image de la femme dans la littérature camerounaise : cas de Mongo Beti, F. Bebey, L. Dooh-Bunya et Werewere Liking”. Elle est également titulaire d’un DEA en science politique “le processus démocratique au Cameroun : mythe ou réalité”(1993). Ses nouvelles aires de recherche s’acheminent vers les questions d’identité, les nouveaux cosmopolitismes ainsi que les mythes et les rites féminins en Afrique noire.

Bibliographie sélective 1. Travaux de référence de nos auteurs Césaire, Suzanne, « Léo Frobenius ou le problème des civilisations » Tropiques I (1941), PP 27-36. « Alain et l’esthétique », Tropiques II (1941), PP 56-61. « André Breton, poète », Tropiques III (1942), PP 31-37. « Misère d’une poésie : John Antoine Nau », Tropiques IV, (1942), PP 48-50. « Malaise d’une civilisation », Tropiques V (1942), PP 43-49. « 1943 : Le surréalisme et Nous », Tropiques VIII-IX (1943), PP.14-18. « Le grand camouflage », Tropiques XIII- XIV (1945), PP. 267-73.

Nardal, Paulette, « La revue du Monde noir, 1931, reéd. Nendeln, Kraus, 1971. « Une femme sculpteur noire », La Dépêche africaine n° 27-28, « En Exil », La Dépêche africaine 19, (15 déc. 1929).

2. Ouvrages et articles critiques sur Suzanne Césaire et Paulette Nardal Baraoui, Hédi, « Le temps de l’interprétation » Ethiopiques n° 19, juillet 1979. Condé Maryse, « Language and power : Words as miraculous weapons » College Language Association Journal 39.1, 1945, PP. 18-25. Fabre, Michel, « Du Mouvement nouveau noir à la négritude césairienne » in Soleil éclaté, Jacqueline Leiner, Tübingen, gunter Narr Verlag, 1986. Lewis K. Shireen « Gendering Negritude : Paulette Nardal’s Contribution to the birth of Modern Francophone Literature », Dissertation support Groups, Washington DC, 1998. Rabbitt, Kara M. « Suzanne Césaire and the forging of the new Caribbean Literature », The French Review 79.3 February 2006, PP538-48. Kara Rabbitt, “The geography of identity in Suzanne Cesaire’s « Le grand camouflage »”, Research in African Literatures, Sept 2008. Sharpley Whiting, T. Denean, Negritude Women, Minneapolis : U. of Minnesota, 2002. Souriau, Marie- Agnès, « Suzanne Césaire et Tropiques : de la poésie cannibale à la poésie créole », French Review n° 68.4, Oct. 1994, PP. 69-78.

3. Ouvrages généraux sur la négritude Benetta Jules- Rosette, Black Paris, Chicago, University of Illinois Press, 1998. Fabre, Michel, From Harlem to Paris : Black America Writers in France, 1840-1980, Chicago, Illinois, 1991. Dadié, Bernard, La Ronde des jours, Paris, Présence africaine, 1961. Kesteloot Lilyan, Les écrivains noirs de langue française : naissance d’une littérature, Brussel, Université de Bruxelles, 1983, PP. 23-87. Serbin, Sylvia, Reines D’Afrique, Paris, Sépia, 2006.

4. Autres recherches en rapport avec la théorie du genre Aubenas, Jacqueline, « femmes et politique »,. Les cahiers du GRIEF n° 14, 1992, PP 56-57. Derrida Jacques, L’écriture et la différence, Paris, Seuil, 1967. Cixous, Hélène, Le rire de la Méduse, Paris, L’Arc, 1975. Collectif Féminisme(s) Penser la pluralité, Ss la direct. de Dominique Fougerollas- Schwebel, Cahiers du Genre n° 39, 2005.

5. Webliographie et documents sonores Ile à île : littérature martiniquaise Susanne Césaire, dossier compilé par Kara Rabbit, 2006. RFO Martinique : Paulette Nardal, dossier compilé par Maïté Koda et interview de Paulette Nardal Servant Jil, Paulette Nardal, la fierté d’être nègresse, documentaire, Production La lanterne/Antilles TV, 2004.


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