JEAN ZIEGLER S’EXPRIME À PROPOS DE L’ONU

vendredi 31 octobre 2008
 la rédaction de Montray Kreyol

L’inépuisable défenseur des démunis publie un nouvel ouvrage. Il y décrit et théorise la haine du Sud pour l’Occident et pose un regard très critique sur les Nations Unies d’aujourd’hui.

Question :

’Monsieur Ziegler, si l’on en croit votre dernier livre, l’ONU ne sert à rien.’

Jean Ziegler :

’J’ai plutôt voulu montrer qu’à l’aube de fêter ses 63 ans, l’ONU politique est en échec. Ses trois missions : assurer la sécurité collective, aider au développement et promouvoir les droits de l’homme, sont par terre. Les Etats-Unis déclenchent des guerres préventives. Ils pratiquent la torture. La misère augmente et ce sont désormais 100000 personnes qui meurent de faim ou de ses suites immédiates tous les jours à cause, entre autres, de la spéculation boursière sur les aliments et les agrocarburants.’

’Vous oeuvrez donc dans le vide ?’

’Les Nations Unies sont en crise, mais ce n’est pas le cas des vingt-deux organisations spécialisées, comme le Programme alimentaire mondial ou le Haut commissariat aux réfugiés, qui continuent de déployer leurs effets bénéfiques.’

’Mais l’ONU était depuis toujours vouée à l’échec, puisque vous avancez la thèse que l’Occident et le Sud ne pourront jamais se comprendre et collaborer...’

’Non. Ce qui paralyse le travail de la communauté internationale, c’est le double langage que pratique l’Occident aujourd’hui. Les Etats-Unis se posent en garants de valeurs humanistes, alors qu’ils pratiquent la torture. L’Union européenne se vante d’être le berceau des droits de l’homme, mais affame la planète en soutenant la production de biocarburants. Tout cela débouche sur le fait que le Sud refuse aujourd’hui toute crédibilité à l’Occident.’

’Pourquoi ne prend-on conscience de ce phénomène qu’aujourd’hui ?’

’La mémoire collective est quelque chose de mystérieux. On n’a parlé de la Shoah que cinquante ans après qu’elle a eu lieu, or tout le monde connaissait l’horreur des crimes nazis depuis 1945. Pareil pour l’esclavage et la colonisation. Cette mémoire resurgit aujourd’hui et elle se transforme en force historique. Le Sud demande réparation et repentance. L’Occident refuse de lui accorder ce droit.’

’C’est un peu catégorique comme affirmation, non ?’

’Non. Nous avons eu la preuve de ce dialogue de sourds. En 2001, à Durban, en Afrique du Sud, Kofi Annan et Mary Robinson avaient organisé la première conférence mondiale sur le racisme. Ça a été un échec total. C’est à partir de là que le Secrétaire général de l’ONU s’est retrouvé affaibli et que la Haut commissaire aux droits de l’homme a perdu son poste. Les Blancs ont refusé de reconnaître les crimes passés.

Autre exemple : le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar. Le président français a osé dire que la colonisation était une bonne chose, car elle avait permis la construction de centaines de kilomètres de route en Afrique. Il n’a pas dit un mot sur les dizaines de milliers de personnes massacrées par la Légion étrangère à Madagascar et en Algérie.’

’L’ONU va-t-elle mourir ?’

’J’espère que non. En 2009 sera organisé, à Genève, un Durban 2. C’est la dernière chance pour l’ONU de réconcilier les mémoires.

Je sais que le titre de mon livre peut choquer, mais quand je parle de la haine de l’Occident je ne pense évidemment pas à la haine pathologique propre aux terroristes, mais à la haine raisonnée. Autrefois les enfants du Sud mouraient sous l’esclavage et la colonisation ; aujourd’hui, ils meurent sous le capitalisme globalisé. C’est magnifique que l’ONU se donne une seconde chance. Que vous, les Blancs, qui ne représentez que 13 % de la population mondiale, vous acceptiez enfin d’entendre les plaintes du Sud.’

’Et vous, vous n’êtes pas Blanc ?’

’Régis Debray a dit : « Ziegler est un nègre blanc. » Et c’est vrai. J’ai énormément appris de l’Afrique.’

’Jean Ziegler n’a pas changé. Toujours les mêmes combats, les mêmes méchants et les mêmes gentils. Vous n’avez pas l’impression de vous répéter ?’

’Pas du tout. Tout change. Il y a aujourd’hui une accélération dans la détérioration de la situation mondiale. La communauté internationale se défait, et cela, c’est nouveau. Alors même que pour la première fois de l’humanité nous aurions la possibilité de répondre aux besoins matériels de toute l’humanité, seules 500 multinationales contrôlent 52 % du PIB mondial et dictent leur loi aux Etats.’

’Vous vous sentez encore utile ?’

’Je répondrai modestement par un proverbe sénégalais qui dit qu’on ne voit jamais les fruits des arbres que l’on plante. J’espère que mon livre puisse être une arme. L’intelligence analytique est là pour dire ce qui est. Elle peut mobiliser des opinions dans les pays démocratiques comme le nôtre.’

’Quelle est la part d’ego dans cet éternel combat de dénonciateur ?’

’Je ne dénonce pas. Je donne la parole aux victimes. Je sais que je suis un miraculé d’être né en Suisse, d’être devenu professeur et d’avoir des éditeurs de poids.’

’Mais votre ego...’

’C’est difficile de dire sa vanité. La mienne réside simplement dans ma volonté d’imposer mon analyse face à un ennemi si puissant.’

’Vous parlez du capitalisme, je présume. Avez-vous retiré vos billes d’UBS ?’

’Je n’ai pas d’argent à l’UBS. Seulement un compte salaire à la Banque Cantonale de Genève.’

’Vous devez observer la crise un sourire satisfait au coin des lèvres, l’air de dire : je vous avais averti...’

’Pas du tout. Cette crise est dramatique. Les fonds de pension partent en fumée, des gens sont à la rue aux Etats-Unis, les budgets de soutien à des programmes d’aide fondent. C’est beaucoup de souffrances. La seule chose positive est que les brigands du néolibéralisme et du capitalisme de la jungle se montrent sous leur vrai jour. La voie est enfin libre pour la construction d’une société mondiale plus solidaire et plus juste.’

Propos recueillis par Stéphanie GERMANIER

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