Interview parue dans ’Mortibus’

DROIT ET POUVOIR A L’OMBRE DES LUMIERES

Par Louis Sala-Molins

lundi 23 juin 2008
 la rédaction de Montray Kreyol

Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie du droit à l’Université de Toulouse et écrivain, est l’un des rares penseurs européens modernes à mettre en cause de le discours républicaniste s’agissant des Noirs et de l’esclavage. Il s’explique ici sur son dernier livre, "Misère des Lumières"...

1.- Dans plusieurs ouvrages vous remettez en cause l’universalisme de l’Etat de Droit issu des Lumières . Cet Etat de Droit, dont on vante tant et tant les mérites et les valeurs aujourd’hui au point de banaliser les atrocités de la colonisation, est selon vous indissociable de l’esclavagisme des populations noire qu’il a maintenu voire même fécondé. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi et comment l’état d’esclavage est intégré à l’Etat de Droit ?

Je ne mets pas en doute la proclamation, par les Lumières, de l’ universalisme convenant à l’Etat de Droit : elle est déclamée, dite et redite à satiété, elle est omniprésente dans cette période de l’histoire de la pensée . Mais je m’interroge sur l’envergure attribuée réellement par les philosophes des Lumières à cet universalisme proclamé, qui doit bien coïncider avec celle de « l’humanité pleine et entière » telle qu’ils l’entendent. Or l’épistémologie et la science, qui leur sont contemporaines et dont ils ne négligent pas les cohérences, sont, plus que généreuses, prodigues en classifications et hiérarchisations de toutes sortes. On classifiera donc et hiérarchisera en toute sérénité les « races humaines ». Au sommet, étalon de la perfection anthropologique, morale, esthétique, politique : l’homme blanc « civilisé ». A la base, jouant des coudes avec la bestialité de l’orang-outang, l’homme noir « sauvage ». Du sommet à la base, tout un nuancier, un dégradé d’ « échantillons » déterminé par différents stades de « perfectibilité » ou de « dégénérescence ». Fourvoyées dans une lecture avilissante de cette « perfectibilité »- dont nous, et pas elles, avons oublié qu’elle se lit aussi nécessairement à rebours en termes de « dégénérescence »-, les Lumières se porteront à merveille d’aberrations aussi monstrueuses, monstrueusement systématiques, massives et pluriséculaires que la traite et l’esclavage des Noirs. Juridiquement évacués hors humanité, les esclaves noirs, évidemment dépourvus de tout droit à l’Etat , entrent dans le Droit des Etats blancs et civilisés en tant que « biens meubles ». Aussi simple que cela. Dans leurs lois et dans leurs codes, les nations des Lumières, toutes chrétiennes, bestialiseront au mieux, chosifieront au pire leurs esclaves en pleine harmonie avec ces hiérarchisations. Les philosophes tarderont à s’en offusquer. Et lorsque les réalités politiques ou économiques les conduiront à regarder de moins loin l’enfer de l’esclavage, ils se contenteront d’en dénoncer les excès. Sur le tard tel ou tel penseur parviendra-t-il à en contester radicalement le principe ? Il programmera des moratoires de trois quarts de siècle pour faire passer le Noir de l’esclavage au travail salarié, mais il ne sera jamais question de lui « octroyer » souveraineté politique pleine et entière. C’est qu’il lui faudra du temps à la « perfectibilité » pour blanchir le Noir dégénéré. Simple corollaire à ces classifications, catastrophiques pour l’histoire de la pensée ou des idéologies, l’universalisme de la synonymie homme-citoyen ne vaut que drastiquement « régionalisée ». Il suffira, pour s’en convaincre, de lire ces messieurs des Lumières à l’ombre des Codes noirs, puis à celle des Codes de l’indigénat ; ou, encore plus criant si possible, il suffira de lire l’universalisme de la philosophie de Kant à la lumière de son Cours de Géographie.(...)

Par Louis Sala-Molins

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Interview

Commentaires  (fermé)

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lundi 7 juillet 2008 à 12h37,  arf

M. Sala-Molins parait bien exaspéré, qui parle de "bave", de "ne pas gaspiller une seule phrase", de "ritournelles". Il est vrai qu’enseigner la philosophie du droit est sûrement une tâche ingrate, puisqu’on a soit affaire à des étudiants en philosophie qui n’ont aucune notion de droit, soit à des étudiants en droit qui ne comprennent sans doute qu’exceptionnellement de quoi on veut leur parler (dans le "vrai" enseignement du droit ce qui fait office de pensée est le ton "sciences-po" : beaucoup d’histoire pour justifier son consentement à tout). En fait ses propos me rappellent le personnage de Rigoletto de Verdi : de la force, de la justesse, de la profondeur, mais tout cela est dédié à l’amusement du prince, qui le balaiera d’un revers brutal s’il veut prendre sa fille. Il y a en effet de quoi être exaspéré. En attendant, il donne à boire du petit-lait à un site comme celui-ci, où l’exaspération - et même la colère, aident à vivre.
C’est quand même bien intéressant à lire.