LETTRES DE SHANDILI (nouvelles), suivies du DEVISDANGEI (poèmes)
dimanche 27 avril 2008 par Philippe Pratx
Extrait de la nouvelle « Sita Amman Kovil » - Recueil : Lettres de Shandili
… Rama, à l’aurore, prit congé des sages et, toujours suivi de son frère, pénétra dans la forêt sauvage, piétinée du pas tumultueux des hordes de bêtes, parcourue d’ours et de tigres, la forêt où morts sont l’arbre et le buisson, où traînent à terre les oiseaux privés de leur chant, où les sources et les mares, taries, ne sont que leurre pour le voyageur assoiffé. Et, dans la forêt, au doux chant des oiseaux s’est substituée la stridence des criquets qui est un écorchement pour les oreilles. C’est là, dans cette forêt d’horreur, que nous apparut ce géant aux airs de montagne, ce mangeur d’hommes au ventre repu. Son vêtement de peaux de bêtes féroces dégoutte d’un sang que la cendre a noirci. Et son rugissement, avalanche et tonnerre, fait trembler les airs comme le sol lui-même. Soit-il loué, ce grand Ravana sans qui nous n’aurions été que des hommes et qui fit de nous des dieux. Soit-il vénéré pour avoir aimé, lui aussi, la déesse aux yeux de lotus, pour l’avoir menée de ce côté-ci de la mer, à Lanka la resplendissante, pour lui avoir donné tout, jusqu’à sa vie. Ai-je ainsi donné ma propre vie à mon épouse ? Rama a-t-il ainsi donné sa vie ?
Je frémissais de terreur et d’admiration à écouter mon père. Etait-ce de son fait ou du mien ? je finissais par confondre les formes et les noms ; les visages dont s’esquissaient les traits dans mon imagination étaient ceux de Rama et de Sita, oui, mais je n’aurais pas juré qu’ils n’étaient pas aussi ceux de mon père et de ma mère. Et quand, pris comme possédé par un dieu, mon père affrontait le souverain des démons, qu’il me fixait avec ses yeux exorbités, saisi de fascination, d’une indicible tendresse pour ce monstre, que n’allais-je pas croire sur mon propre compte ?
Poème extrait du recueil : Devîsadangeï
Mallikadevî aux yeux de jasmin
Calice de toutes les rosées
Malicieuse enfant qu’à jamais déviées de leur cours
Les eaux de mes regards baignent de mon amour
De l’extrémité de ces regards tu auras marché
Jusque derrière mes paupières
Et moi aussi à travers l’espace d’huile brûlante
J’aurai remonté le flux l’effluve né de tes yeux
D’une carapace transparente notre âme enfin une
Sera protégée et notre œil unique
Roulera sans fin autour d’une étoile
Aridam dit que cette étoile aussi ce sera toi.
Philippe Pratx
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