REQUETE POUR NOTRE AIMÉ

Par Annick THEBIA-MELSAN

jeudi 24 avril 2008
 Annick THEBIA-MELSAN

In memoriam.

Le départ d'Aimé CESAIRE, « mon Papa Aimé  », est pour moi comme la nuit en plein jour. Foudroyant. Au-delà du dire. Où qu'il soit désormais, il le sait bien, lui qui m'a si souvent présentée et ressentie comme "sa fille" savait qu'au delà de son message, nous partagions tous deux une rare et réciproque affection. 

 

Ce deuil m'a saisie à l'extrême sud du Brésil, une veille de férié national et à ma douleur filiale s'ajoute  la probabilité absurde de l'impossibilité de ma présence physique pour accompagner dans sa ville de Fort-de-France, celui qui a été mon «  éveilleur » de conscience et dont la parole, ce pollen si précieux, m'a fait naître à l'humain réconcilié.

 

Mon nom est présent parmi toutes celles et tous ceux qui rares hier, nombreux aujourd'hui et plus encore demain,  s'éveilleront à eux-mêmes et à l'Autre, par l'urgence du devenir de cette humanité souffrante à laquelle il a offert, dès 1937, son «  cœur aussi bien que son âme » . J'ai eu l'immense joie en concevant et écrivant "Aimé Césaire, une voix pour l'histoire", puis La force de regarder demain, Exposition itinérante organisée par l'Association l' Autre Siècle pour le Cinquantenaire de l'UNESCO, d'approfondir encore et encore mon immersion dans cette œuvre immense qui, je l'espère, doit enfin parvenir à la reconnaissance qui lui est due. Inépuisable joie que celle de dédier ainsi une bonne part de ma vie à contribuer à faire entendre sa voix, contre les approches réductrices et l'ignorance maintenue, ici-même en France et sur plusieurs continents, et à faire comprendre la profondeur du sillon qu'il a creusé de ses mots et de ses actes, pour nous émanciper tous, membres écartelés de la famille humaine qu'elle soit noire, brune, blanche, jaune, rouge ou...bleue. 

 

De l'homme tant aimé, de l'AIME si bien nommé, je garderai le trésor rare de la complicité, comme l'insigne privilège qu'il m'a si souvent réservé de partager ses après-midi de promenade à flancs de morne dans son île veilleuse , ses visites à Tartane chez mon frère Serge, ou sur les quais de Paris. Ou bien encore les interminables entretiens qu'il a bien voulu me consacrer et son regard amusé, tendre ou à peine surpris quand, dans l'une de mes phrases, il reconnaissait ses propres mots. Sa fécondation, sa germination,  ses sommations. D'Aimé CESAIRE, le poète, le dramaturge, l'essayiste, l'historien , j'ai appris l'essentiel de ce qui me constitue et de ce qui me semble digne de rebâtir  "la fraternité".  Une philosophie de l'Histoire. Pas seulement le devoir de révolte, la passion de la justice, de la fidélité, de l'engagement et de la vérité. Mais, au-delà, sa leçon du dépassement de soi. Chercher l'humain, en soi et en l'Autre, et jusqu‘au " au nombril même du monde ".  Pour moi et pour l'Autre. Pour l'Autre et pour moi. Un moi   " poreux à tous les souffles du monde",   nègre, amérindien, blanc, juif, cafre, arabe, indien. Notre moi qui peut être arbre, plante, rocher, route, «   bout de ficelle  », humble «  maillon de la cadène » de cette humanité qu'il aima tant et qu'en unique visionnaire, avant bien d'autres, il exhorta de comprendre que l'histoire a pour limites le  «crachat des volcans » et « la grand-lèche hystérique de la mer.»

 

Depuis ce soir de mars 1978, où éblouie, après  par mon immersion répétée dans la splendeur maïeutique de la lecture du Cahier d'un Retour au pays natal, je l'ai écouté, tribun de génie, parmi la foule recueillie sous le balcon de sa mairie de Fort  de France, je crois être née une seconde fois. Je me suis nourrie de ses «  pains de mots  » et de sa confiance. J'arpenterai jusqu'à mon dernier souffle  les deux versants de la " Dorsale bossale" que dévoilent son cheminement obstiné et la grandeur de son humilité de " nègre fondamental" , le politique et le poétique. Car grâce à lui, j'ai compris combien rédemptrice pouvait être la révolte contre l'oppression, contre les colonialismes d'hier et d'aujourd'hui, et je sais que nous incombe de plus en plus un combat sans merci pour refonder l'Universel.

 

Je nous souhaite à chacun de nous de devenir, comme il l'était, une algue " laminaire" accrochée à notre particulier et à nos identités. Mais aussi, comme lui de nous "porter plus haut, toujours plus haut, plus large ", de grandir  inspirés par son exemple magistral et illuminés par la somptueuse part d'éternité qu'il offre au siècle qui commence et aux siècles à venir. 

Ouro Preto, le 18 Avril 2008

 

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Annick THEBIA-MELSAN est l'auteur de divers œuvres consacrées à l'œuvre et au message d'Aimé Césaire.

•  Aimé Césaire, une voix pour l'Histoire , série de trois films documentaires conçus et réalisées avec Euzhan Palcy : L'île veilleuse, Au rendez-vous de la conquête, La force de regarder demain ( 1993- 1994)

•  The strenght to face tomorrow, exposition internationale itinérante, Cinquantenaire de l'UNESCO ( 1995-1997), Sommet Francophone de Cotonou (1995)

•  La Force de regarder demain, Editions Maisonneuve et Larose Paris 2000

•  En cours de préparation un essai, De Césaire à Obama, paradigmes d'Universel

 


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