« FILS DE CESAIRE A JAMAIS… »

Par Raphaël Confiant

dimanche 20 avril 2008
 Raphaël CONFIANT

La plus grande voix de la Martinique vient de s’éteindre. Voix qui exprimait de la manière la plus belle et la plus forte les souffrances, non seulement des peuples noirs, mais aussi de tous les peuples opprimés de la terre, tous ceux que la colonisation, puis l’impérialisme, ont jetés dans la géhenne du désespoir et du déni de soi.

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Dans « Eloge de la Créolité » (1989), co-écrit par Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé et moi-même, nous avons écrit que nous étions « …fils de Césaire à jamais ». Dans notre esprit, cette phrase signifiait que nous avions, nous Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais et autres Caribéens, une dette énorme, une dette incommensurable envers celui qui s’est un jour appelé, dans un cri de défi superbe, « Le Nègre fondamental ».

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En effet, en poussant « le grand cri nègre qui ébranlera les assises du monde », Césaire mettra à bas des siècles de dénigrement de l’Homme noir et réhabilitera, dans le même temps, à nos yeux d’Antillais décervelés, l’image de l’Afrique-mère. C’est dire à quel point la Négritude fut importante, indispensable même, dans les années 30, 40, 50 et 60. Il s’est agi d’une véritable psychanalyse collective de nos névroses, celles que la colonisation a générées, tout autant qu’une sorte de thérapeutique mentale visant à nous permettre de sortir de la mésestime de nous mêmes qui nous empêchait d’aller de l’avant.

Au plan politique, Césaire sut aussi assumer un grand nombre de combats, notamment celui de « l’Autonomie pour la Nation martiniquaise » tout en travaillant au quotidien pour que des générations de gens des campagnes, chassés par la fin de l’Habitation cannière, puissent trouver une existence digne de ce nom à Fort-de-France. Grâce à son action municipale, de véritables cloaques, des bidonvilles, ont pu être transformés petit à petit en quartiers vivables. Des écoles, des routes, des dispensaires, l’eau, l’électricité, le tout-à-l’égout y ont été apportés, dans des conditions financières difficiles, pour que les arrière-petits-fils des esclaves des plantations puisent enfin accéder à la dignité.

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Enfin, au plan mondial, Aimé Césaire a porté loin, très loin, la voix de la Martinique et de toute la Caraïbe. Et cela d’abord en Afrique où son ami Léopold-Sédar Senghor avait pris les rênes du Sénégal. Césaire, contrairement à ce que disent beaucoup de gens qui ne l’ont pas lu (ou peu lu), n’a jamais voulu nous inciter à retourner vivre en Afrique, il a voulu domicilier l’Afrique aux Antilles, ce qui n’est pas pareil. C’est-à-dire réinstaller en chaque Antillais la conscience de l’Afrique, la connaissance et le respect de ce continent d’où sont partis la majorité de nos ancêtres. Par le biais du SERMAC et du Festival Culturel de Fort-de-France, il a poursuivi obstinément cette domiciliation salutaire.

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Pour tout cela, tout Martiniquais, tout Antillais, a une dette énorme envers Aimé Césaire. Mais « être fils à jamais » du poète ne signifie pas s’interdire de porter le moindre regard critique sur sa vie et son œuvre. Cela ne signifie pas idolâtrer l’homme et l’œuvre. Les auteurs de la Créolité sont des fils rebelles de Césaire et on sait à quel point Césaire lui-même fut un rebelle ! Ne déclarait-il pas dans les années 80 au journaliste guadeloupéen D. Zandronis, dans le magazine « Jougwa » : « Je suis un Nègre-marron ! ». Il s’agit donc pour nous d’abord de reconnaître notre dette envers cet homme exceptionnel, cet homme sans qui rien n’eut été possible, puis, dans un second temps, de jeter un regard objectif sur ce que j’ai appelé sa « traversée paradoxale du siècle ».

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Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, j’ai à plusieurs reprises rencontré Aimé Césaire et discuté avec lui. J’ai même fait des enregistrements de nos conversations qui seront publiés prochainement dans un petit livre intitulé « Conversations avec le Nègre fondamental » qui sera publié chez K-Editions. Césaire, au contraire d’un certain nombre de thuriféraires incapables de citer un seul de ses poèmes de tête, m’a toujours reçu fort courtoisement, permettant même que nous soyons photographiés ensemble et me confiant des choses que l’on découvrira dans le livre en préparation dont je viens de parler. Il ne m’a jamais reproché d’avoir jeté un regard critique sur son œuvre et sur son action politique. Bien au contraire !

Césaire était un grand monsieur. Fort différent d’un certains nombre de gens qui l’entouraient et dont il était bien obligé de s’accommoder. Un homme qui appartient à la Martinique toute entière, à la Caraïbe, au monde entier, pas à un parti politique ! S’il est normal que ceux qui ont œuvré à ses côtés durant tant d’années soient les premiers à se revendiquer de lui, à honorer sa mémoire, il est aussi parfaitement normal que d’autres, comme moi, qui n’étaient pas sur les mêmes positions que lui, ni au plan littéraire, ni au plan politique, fassent entendre leur voix et clament à la face du monde à quel point il nous manque aujourd’hui. Césaire fut notre père à tous.

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Je retiendrai, enfin, l’immense mélancolie, rarement soulignée, qui traverse son œuvre poétique si géniale. Une mélancolie sourde, tenace, qui n’affleure jamais au premier plan, qui ne l’a jamais poussé à baisser les bras et à cessé d’agir, mais qui est là, omniprésente et qui nous révèle un homme certes préoccupé par le destin de son peuple ou de sa « race », mais s’interrogeant dans le même temps sur le sens véritable de l’existence humaine.

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Dans sa dernière œuvre publiée, « Moi, laminaire », en 1982, cette mélancolie toutefois se laisse voir au grand jour. Qu’on en juge :

« J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cent ans
j’habite un culte désaffecté… »

HONNEUR ET RESPECT SUR TA TETE, O NEGRE FONDAMENTAL !

Raphaël Confiant

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