Traditions orales aux Antilles Françaises

lundi 12 février 2007
 Diana Ramassamy

Les Antilles Françaises, la Guadeloupe et la Martinique sont passés du statut de colonies à celui de Départements Français d’Outre-Mer en 1945. Aujourd’hui, ces territoires, comprennent une population cosmopolite ainsi qu’une mosaïque de cultures. Leurs principales ressources économiques sont la banane, le sucre, le rhum et le tourisme. Leurs principales richesses culturelles restent la Culture et la langue Créole qui naquirent dans l’espace socio-économique de l’habitation, langue imprégnée des vagues humaines successives venues de par le monde. Cette langue ‘écho-monde’—comme dirait Edouard Glissant— reflète la diversité qui existe au sein de la population. Les Amérindiens, les Africains, les Blancs ou encore les Indiens, ont tous su à leurs manières enrichir le creuset antillais. Cette richesse culturelle fut transmise de génération en génération grâce au support de la mémoire et à la détermination des Créoles qui développèrent de nombreuses stratégies de survie face à la volonté annihilatrice des colons.

1.1. La langue créole - véhicule de l’oralité

Dès le XVIIIème siècle, l’idée la plus répandue est que les esclaves n’étaient pas en mesure de pratiquer des langues aussi complexes que le français et l’anglais. De cette prétendue incapacité a résulté le concept de la simplification qui caractériserait le créole. L’expression “français négrifié”, ordinairement employée à l’époque pour se référer au parler des esclaves, reflète bien cet état d’esprit. Le créole serait une version simplifiée et réduite du langage des maîtres. Ce seraient les maîtres qui auraient parlé “petit nègre” aux esclaves pour se faire comprendre d’eux et les créoles seraient la conséquence et le produit d’une série récursive d’imitations. Cette idée s’avère infondée, car si chaque européen avait improvisé sa propre version du “petit nègre”, comment expliquer alors le fait que tous les créoles francophones soient réciproquement intelligibles et semblables ? Le simple fait que les neuf dixièmes du lexique créole proviennent des langues européennes est devenue un prétexte pour ne leur reconnaître aucune valeur, si ce n’est la pire. Si la platitude de ce raisonnement devait faire office de loi, on serait en droit de dire que “le fait que les neuf dixièmes du vocabulaire français soient dérivés du latin signifie que le français n’est qu’une forme corrompue de la langue mère” (Valdman 1978:330). Or, il n’est à notre connaissance aucun linguiste qui évoque la langue française en ces termes. Longtemps considéré par le régime officiel comme une langue d’esclaves, le créole était aussi la déviation vers laquelle s’étaient tournés des hommes incapables de parler un français très évolué, comme l’exprima Elodie Jourdain dans sa thèse soutenue à la Sorbonne :

Fidèle miroir des âmes qu’il exprime le créole a les qualités et les défauts de ces populations de couleur qui se sont développées aux colonies sous l’égide de la France ; populations affinées au contact des blancs, mais gardant encore des naïvetés et des grossièretés dues surtout à leur ancienne condition sociale.

Nonobstant, le créole servit à rapprocher différentes cultures les unes des autres, ‘des migrants nus’ qui n’ont eu dès le début que leur mémoire. Lucie Pradel rappelle que :

Les esclaves n’emportèrent pas les supports matériels de leurs cultes, mais enfouirent dans leur mémoire des éléments essentiels : le souvenir des dieux, des contes, des légendes, des proverbes et des chants. (2000:10).

Il vint alors se réfugier dans les esprits tout ce que ces hommes ne voulaient pas dire dans la langue du colonisateur français.

2. Le conteur - maître de la parole créole

Les traditions orales, entendons par là au sens le plus large, l’ensemble des expressions orales s’appliquant aux interactions sociales fondamentales, normées par la société dans leur forme et leur usage. La littérature orale est une partie de cette tradition. On la définit souvent comme un ensemble de genres, mythes, proverbes, épopées, légendes, devinettes, fables,(…).Chaque culture possède ses genres propres, qui ne coïncident que rarement avec les catégories occidentales.

Les traditions orales, à travers eux le créole, ont longtemps servi à exprimer et à maintenir la cohésion de la société antillaise. L’Antillais a construit son identité culturelle et linguistique dans l’univers habitationnaire qui fut le sien et qui le demeure, en un certain sens, encore aujourd’hui. L’habitation fut destruction et annihilation, les esclaves devaient vivre dans l’absolu négation de leurs origines. C’est dans ce contexte que naquit le conteur comme nous l’explique Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant dans l’ouvrage, Lettres créoles qui présentent le conteur comme le porte-parole d’un peuple opprimé :

“Admis, toléré par le système esclavagiste et colonial, notre conteur est le délégué à la voix d’un peuple enchaîné, vivant dans la peur et les postures de la vie.” (Chamoiseau, Confiant, 1991:22)

Dans le cadre d’une politique française de déculturation, les esclaves n’eurent pas droit à l’écrit. Le conteur se fit maître de l’inaudible et créa une "poétique du silence". Ils ne devaient en rien garder le souvenir de l’Afrique "sauvage" d’où ils furent arrachés, ni garder trace des récits de leur version de l’Histoire. C’est en réaction contre le système plantationnaire qui le fit naître que le conteur légitimera, l’histoire amérindienne et l’histoire nègre en contribuant à conserver vivante une autre version de l’histoire que celle qui nous est transmise par l’Histoire officielle.

Le devoir du conteur fut de conserver une histoire fardée, une histoire à restaurer et à force de paradoxes et de symboles, le conteur finit par cacher son message sous différentes couches de significations. Les contes s’infiltreront dans les consciences, diffuseront subrepticement les valeurs antillaises, qui s’érigeront en une contre-culture coloniale. Le créole sera alors l’outil, une des nombreuses preuves du pouvoir créatif du peuple antillais. L’histoire antillaise aura, donc, trouvé un véhicule dans le conte, mode oral d’expression du peuple créole. Le conte reste encore un message qui transmet la sagesse, le savoir et les secrets d’un groupe social, destiné à toutes les générations.

Le conteur était un personnage emblématique dans toute la Guadeloupe. Il s’agissait traditionnellement d’un homme jouissant d’une réputation de sage. Communément désigné comme le conteur du quartier, il savait attirer à la moindre occasion les petits et les grands autour de sa cour. La veillée mortuaire était son espace de prédilection. Il profitait de l’occasion pour rassembler, divertir et montrer la puissance du Verbe.

Dans la société contemporaine, on retrouve les conteurs aussi bien dans les campagnes les plus reculées que dans les écoles. Par exemple, l’un des conteurs guadeloupéens, les plus connus, Benzo, est un conteur-enseignant. Sa formation d’enseignant lui a permis non seulement d’affiner son contact avec les enfants mais aussi d’acquérir une solide expérience dans le domaine de l’éloquence. Son répertoire se compose de plus d’une centaine de contes et s’adresse aussi bien aux petits de la maternelle qu’aux personnes du troisième âge.

Aux Antilles, c’est la parole qui fait l’homme, c’est le conte qui fait le conteur, d’où l’expression ‘Maître de la parole créole’. L’Art du conteur réside, donc, principalement dans le Verbe. La beauté du conte s’exprime pleinement lors du dialogue entre le conteur et son public. le public n’est pas seulement un récepteur passif. Il réagit et participe à la narration. Le conteur dit Yé krik— Est-ce-que la cour dort ? le public répond Yé krak—Non, la cour ne dort pas ! Le conteur poursuit : si la cour ne dort, c’est Isidor qui dort, dans la cour de Théodore pour deux sous d’or ! Yé krik ! Yé krak ! Yé mistikrik ! Yé mistikrak !

L’existence de formules ritualisées au début des contes, accompagné ou non de devinettes, accroît le sentiment d’appartenance au groupe. Les exclamations Krik-Krak se retrouvent également au cours du récit, quand le narrateur veut relancer l’histoire, après un commentaire personnel, par exemple. Aussi, le conteur parsème - t’- il les contes de titim, (devinettes), de proverbes, s’attachant de cette manière, à donner une architecture spéciale à son rythme, et favorisant ainsi la réception et la mémorisation du conte.

Le conteur doit également posséder des qualités oratoires et des dons d’acteur qui lui permettent d’utiliser toute la potentialité de sa voix et de son corps. Il imite la voix de ses personnages (la grand-mère ou le petit garçon), les cris des animaux ainsi que les bruitages pour lesquels il utilise des onomatopées. Ils sait aussi mimer les gestes et les attitudes des différents personnages soulignant par la même occasion leurs défauts et leurs qualités.

2.1. Créolisation du répertoire

Le répertoire des contes antillais fait apparaître de nombreuses influences aux origines encore mal définies. Les contes ont subi pour la plupart un phénomène de créolisation : les personnages ont été adaptés à leur nouvel environnement : par exemple, on retrouvera le pélikan à la place de l’aigle.

Les contes créoles mettent en scène un certain nombre d’animaux, comme Konpè lapen, Konpè Zamba, Konpè Zarényé (Anansi dans la Caraïbe anglophone) ou encore konpè Makak. Ces personnages d’animaux manifestent un anthropomorphisme plus ou moins prononcé et sont caractérisés par des traits encore plus codifiés que ceux qui définissent les humains. En général, Lapen symbolise la ruse et la débrouillardise, mais chaque personnage du conte peut avoir une signification différente selon ses actions et fonctions dans le conte. Les contes et légendes font apparaître un certain nombre de créatures surnaturelles dont les plus notoires sont :

- Le soukounian : Aux Antilles Françaises comme dans la Caraïbe anglophone, ce mot désigne un être qui s’assouvit la nuit du sang des humains ou des animaux, se dépouillant de sa peau qu’il dissimule sous un rocher ou accroche à l’aide d’un clou à un mur de sa maison. Le soukounian se métamorphose en boule de feu et illumine le ciel en se déplaçant. Il s’introduit le soir au domicile de ses victimes par les fissures ou les trous des serrures. Au matin, les bleus laissés sur ses proies attestent de son passage. Derrière le soukounian se cache généralement une femme car selon les initiés seuls les seins de la femme peuvent se transformer en ailes de soukougnian.

- La diables :Contrairement au soukounian, la diablesse est d’une grande beauté. Elle cache pourtant un pied de cheval, de vache ou cabri sous sa robe qu’il lui arrive de soulever dans un éclat d’exubérance. Elle attire les hommes avec lesquels elle s’amuse avant de leur casser le cou, en les précipitant du haut d’une falaise ou les abandonner dans un lit d’épines. On la rencontrait dans les bals, près des ponts marchant seule la nuit ou près des rivières où elle se livre à des lessives énormes de linges blancs.

- ti sapoti : les ti-sapoti ont la forme de petits lutins qui se déplacent en groupe dans les bois. Ils se plaisent à jouer des tours : prétextant une faiblesse physique , ils demandent à ceux qu’ils ont abordé de les porter, mais deviennent de plus en plus pesants dans les bras de leurs porteurs. Ils aiment torturer la tranquillité des demeures la nuit par leurs cris et leurs vacarmes.

- manman dlo : On aperçoit Manman dlo au bord des rivières, près des chutes d’eau selon certains témoignages, elle serait d’une extraordinaire beauté et se laisserait admirer lorsqu’elle peigne sa longue chevelure. Si l’on se réfère à certains contes, manman dlo peut aussi bien avoir une attitude bienveillante qu’une attitude malveillante.

Selon les conteurs, le conte n’est pas une invention mais une histoire transmise de génération en génération.D’une manière générale, le conteur tient son enseignement des aînés, ces hommes et ces femmes qui, fidèles à la tradition, transmettent les coutumes, les croyances, les rites, les secrets des plantes médicinales et les contes. Ils peuvent être considérés comme des mentors dont s’inspirent en grande partie les conteurs. Le conte a d’abord été appris et c’est en transmetteur de récit que le conteur se présente à son public. Le conteur devient le porte parole du groupe, il est le gardien d’un imaginaire collectif auquel son art s’ajoute.

Le conte sera sans nul doute ambigu, le réel et l’irréel se côtoieront, la véracité et le fiction s’uniront. Á la fin d’un certain nombre de contes, le conteur simule sa participation à l’histoire pour conclure par une formule finale ; « Yo ban mwen on sel kou pié é an vini touvé mwen sisé la ka rakonté zot kont – lasa ! "c’est un coup de pied qui l’a envoyé là (…)". Par ce procédé, le conteur établit un lien entre l’histoire et la narration entre Histoire et fiction, en faisant croire à l’auditoire que, ayant été témoin ou acteur même manqué de l’histoire, il est autorisé à en faire une narration authentique. Dans d’autres contes, le conteur se présente simplement comme un témoin de l’histoire :" C’est en passant par là que j’ai été témoin de cette histoire". Cette ambivalence du conteur laisse au public le choix de l’interprétation, de l’imagination, en l’obligeant par la même occasion à réfléchir au sens caché des propos tenus.

3) Conte et traditions - le conte parole de nuit

C’est le soir, quand la lune marrone dans les bois que le conteur divulgue sa parole, le conte est parole de nuit. Les contes étaient généralement dits le soir au cours des veillées mortuaires. Le conteur conviait la famille et les proches à surmonter leur chagrin en leur insufflant une joie de vivre inhérente à la philosophie, à la sagesse des conteurs antillais. Les anciens ne permettaient pas que l’on dise les contes le jour en invoquant des motifs d’ordre superstitieux, par exemple la crainte d’être transformé en bouteille.

Désormais, les jeunes générations de conteurs osent conter au grand jour, même dans un cadre scolaire. Les raisons pour lesquelles le conteur ne devait pas conter le jour restent encore non-élucidées. Serait-ce dû aux traditions esclavagistes qui permettaient aux esclaves de se rassembler à la tombée de la nuit lorsqu’un deuil frappait l’habitation ? Car sur l’habitation, la mort d’un esclave représentait la perte d’un outil de travail, mais pour le conteur l’occasion était donnée d’établir une cohésion dans ces groupes disparates d’hommes et de femmes. Ou doit-on établir un rapport avec les coutumes africaines qui interdisent elles aussi que l’on dise les contes le jour ? Il existe au sein des traditions africaines des interdictions qui visent, elles aussi, à établir un ordre strict dans le domaine du conte : le jour est réservé au travail économique et le soir à la distraction et aux enseignements. Si l’on rompt cet enchaînement ancestral, les anciens prédisent de nombreux fléaux comme la famine ou le risque d’inondation. Cette règle se rapporte manifestement à une obligation de morale sociale : elle empêche la distraction au moment où le travail est indispensable.

3.1. Quand l’oralité rejoint l’Histoire

Le conte se voudra surtout traduction et interprétation de l’environnement socio-historique antillais. Le matériau du conte peut être une réalité sociale, dont le conte entreprend sous une forme voilée et symbolique de donner le sens. Le Diable qui épouse la plus jolie fille du quartier représente le plus souvent l’homme blanc, généralement lépreux, qui souhaite échanger contre sa richesse la beauté juvénile de sa victime. Pour tester son prétendant la jeune femme devait lui piquer le bras à l’aide d’une aiguille pour voir la couleur de son sang. Les contes, en laissant transparaître une morale sociale, régissent en quelque sorte un savoir-vivre dans la communauté. Cette morale apparaît notamment dans le comportement des personnages. La nature de la faute commise, son apparence anodine peuvent cacher au niveau symbolique, la transgression grave d’un interdit ou d’un tabou. Par exemple, l’histoire relatant les malheurs d’une jeune fille désobéissante qui mange du gibier un vendredi Saint illustre, en partie, les règles à ne pas transgresser.

Malgré l’importance de l’enseignement contenu dans les contes, les contes oraux dits en créole furent qualifiés de naïf par les chercheurs. On retrouve très souvent les contes antillais dans des collections qui s’adressent principalement aux enfants. Malheureusement en vulgarisant un genre spécifique (le conte créole) dans la littérature enfantine, le message que contient celui-ci perd une grande partie de sa signification puisqu’à l’origine il se destinait, dans l’obscurité de la nuit, à un public d’adultes. Le créole, langue de prédilection des conteurs, joue un rôle substantiel dans les sociétés antillaises puisqu’il assure une continuité, à travers les âges, aux contes aux proverbes, aux chants ; il permet par là même de conserver la mémoire vive d’un peuple trop longtemps oublié par l’histoire. L’habitation n’a pas su juguler la langue créole ni empêcher la formation d’un peuple créole mais elle a créé l’inattendu. Ainsi, même sous le joug d’une puissance coloniale, le peuple antillais a su créer sa propre identité à travers l’utilisation du créole. Car les esclaves ont conservé le concept de la parole comme puissance capable de déclencher les forces de l’univers. On retrouve aux Antilles cette indubitable soif de parole qu’illustre l’expression créole Pawòl a nèg pa ka bout qui manifeste l’insatiabilité du peuple antillais vis à vis de la Parole. Le conte créole regorge de Pawòl vwé ( Parole-vérité) du peuple ; Et bien qu’officiellement minoré, le créole continuera, en dépit des pressions intégrationnistes, à façonner les imaginaires antillais.


Documents joints

Traditions orales aux Antilles Françaises
Traditions orales aux Antilles Françaises

Annonces

Brèves

1er janvier 2013 - DÉDICACE D’UNE FEMME CHAMBARDÉE EN MARTINIQUE

Dominique Lancastre auteur d’Une femme chambardée sera en dédicace samedi 5 janvier 2013 : de 10h (...)

13 février 2011 - HOMMAGE D’HENRI PIED

Edouard, c’est de cette page la plus secrète de nous-mêmes, et qui nous a indélébilement liés, et (...)