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Vivre-femme au temps de l'Amiral Robert et du Gouverneur Sorin

Corinne Mencé-Caster
Vivre-femme au temps de l'Amiral Robert et du Gouverneur Sorin

   Un bonheur à crédit An bonnè asou karné krédi, dernier roman de Térèz Léotin, en version bilingue français-créole, publié chez Exbrayat, nous entraîne dans la Martinique de l’Amiral Robert et la Guadeloupe de l’Amiral Sorin, durant la seconde guerre mondiale, telle que celle-ci a pu être vécue aux Antilles dites françaises.

   L’incipit du roman met en scène l’annonce d’une mort –celle de Vincenne Frémont- dont nous allons suivre le parcours existentiel de « déveine »-. Cette entrée en matière dont l’originalité doit être soulignée, notamment par le rôle dévolu à la cloche Sébastopol, a pour effet de plonger le lecteur dans la réalité de la petite commune du Saint-Esprit. Toutefois, l’auteur tient d’emblée à nous rappeler que cette bourgade de l’intérieur des terres martiniquaises n’est pas coupée du monde, puisque ladite cloche « avait été ramenée de la guerre de Crimée à laquelle avait participé un contingent de soldats martiniquais/ dayè sé apré ladjè la Krimé étila an koutenjantman solda matinijé té monté goumen, ki yo té ramennen’y isidan» (p. 8-9).

   Cette incursion dans l’histoire martiniquaise, notamment dans ce qui la relie aux grandes guerres européennes, est une constante du roman de Térèz Léotin qui vient ainsi colmater certaines lacunes de la mémoire historique de ses compatriotes. Les Martiniquais ont payé le tribut des guerres lointaines ; ils ont un vécu insulaire de ces conflits au point que l’expression An tan Wobè (ou Sorin) évoque une période de noire misère, de queues interminables pour trouver de quoi se nourrir, de subterfuges pour effectuer les activités les plus strictement nécessaires (se laver, faire sa lessive, etc.) :

   « La pénurie était de rigueur. Tout le monde s’en plaignait. La nature toujours secourable vola au secours de ses enfants, et l’on fit le coco donner de l’huile pour subvenir aux nécessités premières, se muer aussi en en de beaux savons bien bleus.

   […]/Pa té ni hak, pa djè té ni granchoz pou koré lestonmak ou. Toutt moun té ka mété lanmen an tett. Lanati ki toujou enmen vini pòté yich li soukou volé rédé’y,é moun travay kokosek fè’y bay lwil, pou sé primié nésésité a ; i bay savon bien blé […] » (p. 27-28).

   L’écriture souvent ironique et tendre de l’auteur contribue ainsi à installer le lecteur dans un univers où le manque de tout se trouve inévitablement associé à la débrouillardise et à l’inventivité pour survivre, dans une lutte quotidienne où la seule lumière semble venir de l’espérance en Dieu et en l’amour conjugal et filial.

   Vincenne Frémont qui connaît une misère matérielle quasi continue ne semble pas non plus avoir droit au bonheur sentimental dont elle a tant rêvé. À la violence symbolique que constituent ses diverses errances entre Marie-Galante et la Guadeloupe, puis entre la Guadeloupe et la Martinique –elle finira ses jours dans la petite commune du Saint-Esprit-, s’ajoute la violence physique qu’elle subit de la part de son compagnon de route, en proie à l’alcoolisme.

   Fidèle à une tradition d’écriture féminine antillaise qui remonte à Simone Schwarz-Bart dans Pluie et vent sur Télumée Miracle, Térèz Léotin réussit à tisser dans cette trame faite d’éléments historiques et d’éléments du vécu antillais, les croyances d’ordre magico-religieux qui rendent plus supportable l’existence des maléré (des pauvres) comme on dit en créole. Ces croyances leur permettent, en effet, de s’imaginer être la cible, moins d’un destin implacable, que d’ennemis proches d’eux qui, à la première occasion, se vengent des onces de bonheur dont ils peuvent jouir. Ainsi Vincenne, qui finit par se persuader qu’Olanier, son concubin, est victime d’un sort jeté par son ancienne maîtresse, devient ainsi une grenouille de bénitier.

   Enfin, il paraît important d’insister sur le travail remarquable d’écriture dans les deux langues : le français et le créole, effectuée par l’écrivaine. Soit en réalité la mise en œuvre d’un double roman. 

   Térèz Léotin dont la fidélité à la langue créole se doit d’être soulignée joue ainsi un rôle déterminant dans le maintien d’une langue créole qui conserve son autonomie par rapport au français et qui peut justement lui « tenir tête » dans un face à face fécond.

   Un bonheur à crédit An bonnè asou karné krédi, à savourer sans modération !

   Corinne Mencé-Caster

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