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Un roman qui annonce, dés 1924, les idées de la négritude, du féminisme et de l’intersectionnalité.

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
Un roman qui annonce, dés 1924, les idées de la négritude, du féminisme et de l’intersectionnalité.

Suzanne Lacascade (1884-1966) est martiniquaise par sa mère et guadeloupéenne par son père, un médecin de la Marine qui fut député de son pays natal puis gouverneur de Mayotte et Tahiti. Cette enseignante n’a écrit qu’un seul roman, Claire-Solange, âme africaine.

 

Epuisé, il a été réédité par Les Editions Long Cours (Le Gosier, 2019) et c’est heureux car on s’aperçoit que ce « premier roman écrit par une Antillaise », noire, annonce les idées à venir des courants de la négritude, du féminisme et même plus près de nous de l’intersectionnalité, à savoir un concept sociologique et politique s’intéressant aux multiples discriminations et dominations croisées pouvant frapper une même personne ; ici, l’héroïne est stigmatisée  en tant que femme, en tant que noire, en tant que colonisée.

A noter la dédicace :

 

« A mes aïeules d’Afrique,

A mes grands-mères créoles. »

 

Née en 1894, Claire-Solange est la fille d’un officier colonial blanc et d’une mulâtresse morte peu de temps après sa naissance.  Le père et la fille, qui vivent en Martinique, viennent rendre visite à leur famille parisienne propriétaire d’un hôtel particulier cossu. Très vite Claire-Solange déclare son hostilité à tout ce qu’elle découvre. On la trouve d’humeur agressive, glorifiant sans cesse la race noire. Ne clame-t-elle pas : « Je suis africaine. Africaine par atavisme et  malgré mon hérédité paternelle ! Africaine comme celle de mes aïeules dont nul ne sait le nom sauvage et que la traite fit échouer esclave aux Antilles, la première de sa race. » Ces propos choquent d’autant plus que son père, un homme du nord de la France, abonde dans son sens. Il raconte « l’horreur des immigrations par contrainte qu’instituèrent les gros propriétaires après l’abolition de 1848 pour recruter de la main d’œuvre à prix dérisoire. »

 

Les parents parisiens comprennent mal l’obstination de la jeune fille à se dire mulâtresse alors que la littérature présente ce type de sang mêlé comme abject car, dit-on,  porteur des tares cumulées de sa double origine. Ils ne comprennent pas non plus cette propension du père à glorifier le sang noir de sa fille qu’en tant que blanc, il ne lui a pourtant pas transmis.

 

 Confrontée à des prises de position antisémites, la jeune Martiniquaise demande : « Comment pourrai-je mépriser une autre race opprimée que la mienne, moi qui suis nègre ? »

 

Claire-Solange a l’âme africaine mais elle sait qu’elle n’appartient pas à l’Afrique. Elle se proclame nègre mais aussi créole dans sa façon d’être, de penser et de parler. On lui dit qu’en France « la question de couleur compte si peu ». Pour la jeune fille, il en va autrement en Martinique et d’expliquer : « Créole : né aux colonies, exemple : bœuf créole, cheval créole, liriez-vous dans un dictionnaire. Mulâtre vient de mulet, veut dire incapable de créer une famille. Les Blancs aiment à nous donner ce nom et nous l’acceptons en riant, moi du moins comme preuve de leur suffisance. Ils se réservent le mot créole tout comme à des bœufs. » Et d’enfoncer le clou en ajoutant que le préjugé de couleur empêche les béqués de recevoir les mulâtres comme elle, et que ceux qui « se sont baptisés blancs sur un boucaut de sucre, jadis» ont la même attitude.

 

Claire-Solange est attirée par Jacques, le blanc  qui la courtise, mais son égoïsme la rebute. Lui qui ne conçoit pas de quitter Paris ne comprend pas pourquoi Claire-Solange voudrait retourner vivre dans son pays. Elle exprime sa colère contre « cet égoïsme masculin ». Plus tard elle lâchera : « Les femmes souffrent trop vraiment ! » Elle pense que rien ne peut la retenir en France, pas même l’amour d’un homme.

 

Mais la guerre est déclarée en 1914. Jacques est mobilisé. On observe alors un changement d’attitude chez Claire-Solange qui détonne par rapport à celle qu’elle adoptait jusqu’alors. Déjà on avait noté l’effet produit sur elle par un séjour dans le Nord, le pays de son père. Ce pays lui avait plu et elle avait déclaré : « Je me sens fière de lui appartenir un peu. » Claire-Solange admet qu’elle aime Jacques. Elle se dévoue auprès des blessés venus du front et sa compassion pour eux lui fait porter un autre regard sur une autre France, celle représentée par son père et qu’elle veut bien choisir comme patrie d’adoption. Une manière pour elle d’échapper, sans doute, à l’inconfort de ne pas réussir à bien se situer en tant que femme noire originaire d’un pays colonisé. Elle sait qu’elle est créole mais elle veut quand même affirmer sa présence au monde dans un pays qui n’est pas le sien.

 

Pour Valérie K. Orlando, professeure à l’Université du Maryland, préfacière de cet ouvrage : «  L’œuvre reste un pur commentaire sur l’état des choses perçues par une femme créole de l’élite martiniquaise à l’orée du XXe siècle, époque imprégnée de guerre, de colonialisme, de racisme, d’idéalisme bourgeois. L’ouvrage n’ouvre aucune voie vers l’émancipation raciale. Son héroïne échoue à vaincre l’emprise de la domination masculine comme à forger une argumentation solide contre la théorie assimilationniste coloniale. »

 

 

Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

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