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UN CADEAU EMPOISONNE POUR MARQUER LE CENTENAIRE DU «COURS DE LINGUISTIQUE GENERALE»?

par Claire A. Forel https://www.letemps.ch
UN CADEAU EMPOISONNE POUR MARQUER LE CENTENAIRE DU «COURS DE LINGUISTIQUE GENERALE»?

Au moment où l’on célèbre le centenaire de la parution du célèbre «Cours», Claire A. Forel, professeur en didactiques des langues étrangères/Linguistique anglaise à l’Université de Genève, s’élève contre les insuffisances de la nouvelle édition proposée par Payot en édition de poche

Pour contrôler la pensée de la population, Big Brother, dans 1984, le roman d’Orwell, utilise, entre autres, les instruments de l’annulation et de la réécriture de l’histoire. Chaque fois que les conditions géopolitiques changent, le Ministère de la vérité – où travaille Winston – détruit la vieille histoire et récrit la nouvelle.

Est-ce à dire que Payot avec sa nouvelle édition du Cours de linguistique générale cherche à imiter Big Brother? Pas tout à fait, mais ce n’est guère mieux: il s’agit plutôt de faire fi d’un pan de l’histoire scientifique mondiale, vieille un siècle.

Notes de cours

Pour mémoire, rappelons que le linguiste Ferdinand de Saussure n’a jamais rédigé l’ouvrage qui l’a rendu mondialement célèbre, au point qu’il a été reconnu comme le père de la linguistique moderne et l’inspirateur du structuralisme. Ce sont ses élèves, Ch. Bally et A. Sechehaye qui ont produit le livre en collationnant et retravaillant les notes que les étudiants de Saussure avaient prises aux cours de leur maître, pendant les trois exercices (1906-7; 1908-9 et 1910-11) où il a professé cette nouvelle matière.

La nouvelle édition du Cours de linguistique générale (CLG) proposée par Payot en édition de poche avec une préface de Jean-Didier Urbain est une réimpression intégrale du CLG, mais qui ne respecte pas la numération des pages, pourtant jusque-là inchangée depuis deuxième édition de 1922.

Erreurs banales

Tous les savants utilisent cette numération: même les traductions, où la pagination a forcément changé, indiquent aux endroits adéquats, le numéro de page de l’édition de 1922. En outre, il y a dans la préface des erreurs banales que même le lecteur non-expert de Ferdinand de Saussure arrive à déceler. Par exemple, à la page 29, M. Urbain dit que Saussure a écrit un essai en 1859, on savait le savant précoce, mais quand même pas au point de rédiger un ouvrage à deux ans!

La chose la plus étonnante reste pourtant la Bibliographie sélective qu’on trouve après la préface. Celle-ci est divisée en trois parties: Ouvrages de Saussure; Ouvrages sur Saussure; Autour de Saussure. Si on est sélectif, on ne prétend pas à l’exhaustivité, mais on cherche plutôt à offrir des références bibliographiques choisies et essentielles. Or il y a des absences assourdissantes. Par exemple, dans la section Ouvrage de Saussure, seule la première référence donnée a véritablement été publiée par Saussure de son vivant, tandis que les autres sont intervenues après son décès; en plus la moisson est bien maigre par rapport aux nombreuses publications autour des «ouvrages de Saussure». Dans les autres sections, ni Bally ni Sechehaye, les éditeurs du CLG et successeurs de Saussure à l’Université de Genève ne sont mentionnés.

Image partielle

Pour ceux qui sont déjà familiers de l’histoire du Cours de Ferdinand de Saussure, la nouvelle édition de Payot ne pose aucun problème. Mais, pour qui ne la connaît pas, la nouvelle édition donne une image partielle et tout à fait restreinte à un seul point de vue.

Donc, c’est surtout par sens civique que je me sens en devoir de prendre ma plume et m’adresser aux lecteurs de ce quotidien, afin de dénoncer la naïveté avec laquelle cette publication a été préparée. J’ai un grand respect pour le travail des éditions Payot, et je ne cherche qu’à attirer leur attention sur cette initiative indigne de leur réputation. Pour l’instant, je vous conseille donc, chers lecteurs, de continuer à lire le CLG avec les notes et commentaires de Tullio De Mauro, fleuron de la maison Payot.

Opération de réduction historique

Mais revenons à mon point de départ: j’avais dit annulation et réécriture d’une histoire. Eh bien, de cette histoire, brièvement résumée ici dans l’encadré qui suit, il ne reste presque rien dans la nouvelle édition. Donc annulation.

Par contre dans la préface rédigée par Jean-Didier Urbain, l’histoire du CLG et des idées de Saussure a été reconstruite à partir d’un seul point de vue, celui qu’on peut lire dans Saussure au futur publié par François Rastier. Bien entendu, la lecture de F. Rastier est une des lectures principales dans le panorama des études saussuriennes. Toutefois, réduire une histoire ainsi complexe à un seul point de vue est une opération de réduction historique. Donc réécriture.

En vous saluant, chers lecteurs, on peut dire que la valeur d’un cadeau n’est pas le même selon le point de vue de qui le fait et de qui le reçoit.

Pour plus d’informations

Après la deuxième guerre mondiale, le Genevois Robert Godel a montré ce que beaucoup de savants avaient pressenti, c’est-à-dire que la forme donnée au Cours de linguistique générale par les éditeurs, Bally et Sechehaye, n’était pas fidèle aux leçons de Saussure.

Dans les années soixante, de nouvelles éditions seront proposées, toutes dotées d’un paratexte pour montrer les problèmes philologiques et théoriques de ce livre. Même Payot, en 1972, avait décidé de remplacer son édition – sans notes – du CLG par celle que Tullio De Mauro avait préparée pour la traduction italienne.

Facettes originales de la pensée de Saussure

Entre 1968 et 1974, une édition critique préparée par le Bernois Rudolf Engler donnait à voir, face aux passages du CLG, les notes des étudiants – et parfois de Saussure lui-même – qui avaient permis de les rédiger, dans une édition publiée en Allemagne par Otto Harrassowitz. Mais c’est seulement le début de l’histoire. A côté du CLG, d’autres manuscrits de Saussure paraissent: par exemple, les anagrammes par Jean Starobinski, en 1971 ou les légendes germaniques par A. Marinetti et M. Meli en 1986. Les savants commencent à s’apercevoir que toutes les facettes de la pensée de Saussure ont quelque chose d’original.

Dès les années quatre-vingt-dix sont sorties plusieurs publications des manuscrits liées à la pensée de Ferdinand de Saussure et l’on peut voir que des savants du monde entier s’y sont intéressés.

Nombreuses publications

E. Komatsu, par exemple, publie les notes d’un ou deux étudiants de chacun des cours donnés par Saussure (1993, 1996 et 1997); des notes de la main de Saussure (conservées à Havard!) ont été publiées par M. Marchese sous le titre de Phonétique en 1995; Bouquet S. et Engler R. publient en 2002 des manuscrits retrouvés dans l’Orangerie de la belle demeure de la Tertasse, où habitait Saussure; R. Amacker mécontent du travail accomplit en donnait une nouvelle version en 2011; le Professeur J. Joseph de l’Université d’Edinbourg a produit une monumentale et très remarquable biographie du maître genevois en 2012, juste avant le centenaire de sa mort; d’autres savants comme le Normand P.-Y Testenoire.

La Florentine F. Murano ou l’Argentin E. Sofia, publient d’autres manuscrits encore. Sans oublier les septante ans de publication des Cahiers Ferdinand de Saussure, ou les nombreuses thèses doctorales portant sur l’œuvre du linguiste genevois par de jeunes chercheurs du monde entier. Enfin, notons que la meilleure manière de montrer la vivacité des études saussuriennes est le congrès international sur le CLG organisé par les universités de Paris (juin 2016) et Genève (janvier 2017). On peut en trouver le programme sur le site www.clg2016.org, où figurent aussi les liens renvoyant à toutes les initiatives organisées pour honorer le centenaire de ce livre.

 

Claire A. Forel, professeur en didactiques des langues étrangères/Linguistique anglaise à l’Université de Genève.