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« Terre ceinte » de Mohamed Mbougar SARR

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« Terre ceinte » de Mohamed Mbougar SARR

Les médias nous donnent à voir des kyrielles de camionnettes véhiculant de jeunes hommes armés jusqu’aux dents, leurs bannières noires flottant sur fond d’horizon désertique. Ces nouveaux barbares nous sont montrés comme de fantomatiques pourvoyeurs de mort. Nous devons à Mohamed Mbougar SARR, écrivain sénégalais, d’en avoir une approche plus concrète. Celle des habitants d’une ville fictive en pays musulman appelée Kalep.

d’une ville fictive en pays musulman appelée Kalep.

 

Contrôlée par les islamistes cette ville est soumise aux lois et à la violence qu’ils imposent mais la plupart des habitants s’en accommodent ou collaborent. Le roman Terre ceinte (Présence Africaine, 2015) s’ouvre sur une scène d’exécution publique, celle de deux jeunes gens coupables de s’être aimés hors mariage. La foule exulte. Mais un témoin est révolté et il  va donc tenter de s’opposer au joug intégriste par le moyen d’un bulletin clandestin rédigé avec quelques amis.

 

Au-delà d’une intrigue bien ficelée, le roman invite à se poser des questions incontournables quand il s’agit de se confronter à un régime répressif.  Il y répond à travers les propos divers des protagonistes. C’est ainsi que les parents des deux jeunes suppliciés se demandent s’ils n’ont pas eux-mêmes conduits leurs enfants à la mort en raison d’une éducation trop laxiste. Dans une correspondance tenue secrète les deux mères s’épanchent au sujet de leur chagrin et de leurs remords. Les révoltés s’interrogent sur leur propre responsabilité en raison des dangers que leur résistance fait courir à leurs concitoyens. Ils réfléchissent également aux raisons de la servilité du peuple jugé versatile, uniquement guidé par ses intérêts immédiats donc non fiable. 

 

Les familles se déchirent au sein d’une ville repliée sur elle-même, triste et sans âme. Aucun aboiement ne trouble le silence qui plane sur elle  car tous les chiens ont été rassemblés et brûlés vifs. Les seuls bruits nocturnes attestent des rondes faites par les milices islamistes.  Le responsable politique de cette police est Abel Karim, dont l’auteur brosse un portrait fouillé.  Sa personnalité n’est pas celle d’un homme fruste, ignare, en proie à des pulsions relevant de la pure bestialité. Sa foi est étayée par une bonne connaissance des textes coraniques, il a réfléchi au sens à donner, selon lui, au fait d’être musulman. Il croit à une mission à accomplir pour obéir et plaire à dieu. Son intégrisme répond à sa volonté d’imposer une vérité unique, la sienne. Il sait convaincre, il est le maître de la parole face à une population qui trouve normal ou plus prudent de se taire

 

Mohamed Mbougar Sarr écrit dans un français précis non alambiqué. Il réussit à donner au lecteur le plaisir de lire en même temps que l’envie de comprendre ce qui génère et alimente l’intégrisme. En donnant chair et consistance à ses personnages, en les faisant échanger leurs réflexions sur des sujets d’actualité, l’auteur fait savoir que tout le monde peut se trouver confronté brutalement à l’intolérance, à la violence et au fanatisme.

 

Terre ceinte (Présence Africaine, 2015) a reçu le Prix Ahmadou Kourouma.  En 2017, M. Mbougar Sarr a publié Le Silence du chœur (Présence Africaine) mettant en scène les migrants africains en Sicile. En 2018, il a publié  De purs hommes (Editions Philippe Rey), il y traite de la question de l’homosexualité en Afrique.  Il avait remporté en 2014, le Prix Stéphane Hessel de la jeune écriture francophone pour sa nouvelle intitulée La Cale, dans laquelle se confie un médecin embarqué sur un bateau négrier. Il a très vite confirmé son statut d’écrivain.

 

 Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

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