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SOUVENIR DE PONDICHÉRY (4)

par Gerry L'Étang

Un mois et demi à sillonner les routes poudreuses de l’Arcot et du Thanjavur m’avait épuisé. J’avais vainement cherché dans des villages d’immigrants indiens de Martinique des rites d’immolation, et mon nouvel interprète s’était révélé peu fiable. Au lieu de restituer fidèlement le propos de mes informateurs, il en rajoutait. Les mythes récoltés, traduits du tamoul, étaient finalement douteux. Il faudrait tout vérifier, éventuellement recommencer. C’est donc dépité, pressé de quitter l’Inde, que je laissais ma base de Pondichéry, dans cette même Ambassador qui m’avait véhiculé jusque-là.

Parti à deux heures du matin, je parviendrais à l’aube à Madras où m’attendait une chambre dans un Guest House sur Anna Salai. Je devais y passer une longue journée avant de prendre un vol pour Paris, d’où je repartirais aussitôt vers la Martinique.

Quand j’arrivai, il faisait encore sombre. Un vieillard avançait lentement au milieu de la chaussée, forçant l’Ambassador à rouler à son train. Chaque pas lui coûtait un effort démesuré. Avec ses lunettes rondes, son châle, ses jambes nues, avec le bâton sur lequel, courbé, il s’appuyait, il ressemblait à Gandhi. Un Gandhi exténué, dolent, en haillons. Quand la voiture tourna vers l’impasse de l’hôtel, il se rapprocha du trottoir, tomba. Je demandai au chauffeur de s’arrêter. Il fallait lui porter secours. Il m’invita plutôt à en informer le personnel du Guest House qui s’occuperait de cela plus efficacement. Ce que je fis en remplissant ma fiche d’identification, avant de monter me coucher.

Je me réveillai quinze heures après. Il faisait toujours nuit. Je téléphonai à la réception réserver un auto-rickshaw en prévision de mon départ pour l’aéroport, puis allai à la fenêtre. Les lampadaires d’Anna Salai éclairaient la brume de Madras, pollution en suspension. On était dimanche et l’artère principale de la ville, allègre lorsqu’elle grouillait de monde, était maintenant sinistre. Il émanait de ce boulevard dépeuplé, du béton encrassé qui séparait ses voies et des feuilles de papier que soulevait un vent lourd, une tristesse infinie. L’homme tombé était encore sur le bord.

Je descendis à l’accueil signaler une fois de plus que dehors quelqu’un avait chu, et pensai, pour motiver le réceptionniste, devoir préciser: «Il ressemble à Gandhi». Une voix forte répondit: «Pour les étrangers, tous les vieux de l’Inde ressemblent à Gandhi!». Elle provenait d’un canapé élimé du fond du hall où était affalé un Tamoul imposant. Je ne relevai pas. L’employé, conciliant, assura: «Nous avons déjà appelé l’hôpital». Comme j’insistais, il ajouta: «Je vais rappeler».

Il était à présent minuit. L’auto-rickshaw dans lequel j’avais chargé mes bagages m’emmenait rejoindre mon avion. Á la sortie de l’impasse, la pétarade du tricycle dispersa l’essaim de mouches qui couvrait désormais l’homme tombé. Et tandis qu’elles s’y posaient de nouveau, ce pays me parut impitoyable. Mais peut-être n’était-ce là que son sens de la fatalité.

 

 

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