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RÉINVENTER LA TRACE : SAINT-JOHN PERSE SELON CHAMOISEAU, OU « L’INDÉCHIFFRABLE ÉCLAT D’UNE LONGUE INTUITION »

On l’a encore récemment constaté, le thème de l’appartenance créole de Saint-John Perse a été l’un des pôles critiques les plus investis des études persiennes lors de ces dernières années. On a effectivement beaucoup écrit sur le sujet, jusqu’à parfois surévaluer cet aspect de l’œuvre. Au cours de tout ce processus dont on pourrait sans peine retracer les grandes étapes, les racines créoles de Saint-John Perse ont pu être remises à l’honneur, et les rapports connus ou inavoués du poète d’Eloges avec sa Guadeloupe natale, réévalués.

Dans le même temps que s’effectuait ce salutaire bilan, les écrivains antillais continuaient quant à eux de mener avec l’œuvre du grand béké un dialogue littéraire constamment revivifié, dépassant les données d’une simple investigation critique. Du reste, qu’il s’agisse d’une revendication ouverte ou d’un tribut dissimulé, les Lettres créoles d’aujourd’hui sont redevables d’un héritage tant anthropologique que proprement littéraire, qui les place sous la lumière de filiations lointaines ou proches, en tout cas agissantes jusque dans la création elle-même.

Le cas du regard que portent les tenants de la Créolité sur Saint-John Perse est certainement exemplaire de ce mouvement dynamique de rejet et de réappropriation dont ont fait l’objet certains « aînés » de la littérature antillaise, entendus dans un sens large (de la veine coloniale aux adeptes de la Négritude). Mais il ne faudrait pas croire à l’étanchéité de cette poursuite de la réappropriation littéraire, avec le moment de la réévaluation critique : de manière générale, tout porte à penser que les deux phénomènes ont été contigus, cas limite où la conscience herméneutique a rencontré l’inconscient créateur. En fait, la progressive évolution du regard critique porté sur la question de la créolité de Saint-John Perse est allée de pair avec l’intensification du dialogue réinvesti par les écrivains eux-mêmes avec une œuvre qui n’a plus seulement fasciné, et est sortie d’une sphère patrimoniale pour à nouveau habiter l’horizon de la création littéraire. Il faut également y voir l’effet d’un moment clé de la littérature antillaise de ces dernières années, qui est en cela fidèle à ce qu’elle a toujours été : un maelström, un alambic bouillonnant de mille forces contraires, laissant libre cours aux redéfinitions conceptuelles, aux examens renouvelés ; ce moment a été celui de l’émergence de la Créolité, portée sur les fonts baptismaux en 1989 par Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant dans le manifeste inaugural du mouvement, l’Eloge de la Créolité. [1]

Avec parfois l’insolence que peut conférer la position des vainqueurs, les tenants de la Créolité ne se sont pas privés dans les années qui suivirent, de convoquer à la barre de l’histoire culturelle antillaise, les précédents d’une quête identitaire tâtonnante, qui aurait finalement débouché sur des réponses, une solution affirmée, grâce à l’aboutissement créole. La Négritude elle-même, ne fut-elle pas, sous les coups de boutoirs de Raphaël Confiant, reléguée à un simple stade de cette évolution, ce dernier ayant choisi le quatre-vingtième anniversaire d’Aimé Césaire pour lui adresser une cinglante diatribe en bonne et due forme ? Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle [2] : acte d’accusation en main, avec le talent de polémiste qu’on lui connaît, l’attaque fut virulente et parfois outrancière, mais ô combien féconde. La place de Glissant comme précurseur du mouvement, alors même que l’intéressé a toujours refusé le magistère du maître à penser, fut dans le même temps clamée à chaque fois que l’occasion s’est présentée.

Prônant une ouverture toujours plus ample sur le « Tout-Monde », l’auteur de La lézarde s’est toujours tenu en amont des soubresauts, proclamant les vertus de la « créolisation », plutôt que le chant figé de la créolité : le mouvement plutôt que le résultat, le processus plutôt que l’usufruit. Il était alors prévisible que Saint-John Perse fasse également partie de ce vaste examen des racines, la position de sa parole comme son parcours, interrogeant à nouveau cette société créole dans ses fondements et son histoire culturelle. Dans cette perspective, il ne s’agissait plus seulement de savoir comment accueillir la revendication de l’ordre colonial qui fut pendant longtemps l’obsédant nœud gordien de la réception antillaise de l’auteur d’Eloges, mais de s’interroger aussi sur ce que pouvait apprendre d’elle-même une société au miroir de celui que les chantres de la Créolité tenaient pour « l’un des fils les plus prestigieux de la Guadeloupe ». [3] Dans ce concert fécond, on a déjà abondamment parcouru la richesse du rapport à Perse qu’entretient Edouard Glissant qui, reconnaissant qu’il avait « longtemps habité la clairière de [ses] mots », a suscité à juste titre l’attention des critiques quant à la présence des traces persiennes dans son écriture et son imaginaire. Plus récemment encore, certains panoramas ont été établis, tant il paraît utile d’être à l’écoute des productions les plus récentes des écrivains antillais, pour qui ce dialogue avec l’œuvre de Saint-John Perse n’a jamais été interrompu. [4] {{(...)}}

{{ Loïc Céry}}
– Article paru dans Calliope,
_ Archive de Littérature et Linguistique,
_ vol. 5, N° 3, juillet 2002

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