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« Pourquoi êtes-vous pauvres ? » de William T. VOLLMANN

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« Pourquoi êtes-vous pauvres ? » de William T. VOLLMANN

William T. Vollmann est un écrivain-voyageur états-unien dont la curiosité humaniste flirte avec celle du sociologue. Il a parcouru le monde en posant sur son chemin la question : « Pourquoi êtes-vous pauvres ? »

Dans des atmosphères et des décors extrêmement bien rendus, il convie le lecteur à faire connaissance avec des miséreux et marginaux de tous ordres, dont il nous brosse les portraits. Ils précisent par ailleurs, longuement, les circonstances dans lesquelles il les a rencontrés. Les personnes interviewées étant rémunérées, on peut se demander si elles ne sont pas tentées d’en donner pour son argent à l’étranger de passage. L’auteur le sait et fait en sorte, dans la restitution des propos échangés, de cerner les cas possibles d’insincérité comme il tient compte de la subjectivité de ses interprètes. Ces interlocuteurs, qu’il a  tous photographiés, nous deviennent familiers et leurs confidences touchent davantage qu’un état des lieux brossé froidement par  une quelconque organisation caritative. Mais l’ouvrage dense, détaillé, mêle les genres, oscillant entre la fresque romanesque, la réflexion philosophique, le récit de voyage, l’essai sociologique. Il faut vouloir s’y atteler.

Ce qui frappe le plus souvent dans les réponses collectées c’est leur inconsistance mais on comprend bien que ces pauvres gens occupés à survivre ne méditent pas sur leur sort. Dans l’ensemble, ils s’abandonnent à l’évidence d’une destinée irrémédiablement vouée à l’échec : ils sont pauvres, il n’y a rien à dire au-delà de ce constat, rien à chercher à comprendre et rien à y faire. Les causes invoquées sont en rapport avec la fatalité souvent religieuse. Quant à ceux qui les observent, ils dénigrent ces pauvres jugés inaptes à toute forme d’avancement. « Il y a des gens ici, dit Léonard l’Américain, l’Etat leur donne 1500 dollars par mois parce qu’ils ont deux enfants et ils ne s’en sortent pas. » Pour lui c’est une question d’attitude mentale. Même l’auteur en arrive à se demander si la caractéristique essentielle de l’extrême pauvreté ne serait pas « l’acceptation de la défaite ».

 

Ce livre nous amène à revoir notre propre définition de la pauvreté. Faut-il penser comme les chrétiens et les communistes, qu’est pauvre quiconque est plus pauvre que nous? Les Nations Unies proposent des critères où la pauvreté va de pair avec l’illettrisme, l’exclusion. William T. Vollmann y ajoute d’autres dimensions comme la dépendance, l’aliénation.  Il insiste beaucoup sur l’invisibilité des pauvres par le truchement de la ségrégation entre classes sociales. Les pauvres d’eux-mêmes se font souvent discrets, et quand ce n’est pas le cas, l’interdiction de la mendicité sur la voie publique permet de ne pas attenter au confort moral des plus riches. Pour l’auteur les pauvres les plus invisibles  sont les mendiantes voilées rencontrées en Afghanistan ou au Yémen. Un des paramètres de la pauvreté qu’il développe également est celui de la vulnérabilité, il stigmatise par exemple les effets nocifs produits sur la santé des plus pauvres par les industries polluantes, abus commandés par les attentes des plus riches.

Mais la pauvreté n’est pas toujours facile à quantifier. L’élément subjectif est aussi important que l’économique, tout dépend de la représentation qu’on a de soi, des éléments de comparaison dont nous disposons. Ainsi pour Nina la Russe, le fait que tous vivaient autrefois dans le même dénuement que sa famille lui faisait penser qu’il n’y avait là rien d’anormal. Par ailleurs tout est relatif. Julio le Mexicain estime, par exemple, qu’il n’est pas pauvre étant donné qu’il n’est pas voleur et qu’il a de quoi se saouler.

Lire cet ouvrage oblige le plus favorisé à s’interroger sur le regard qu’il porte sur la pauvreté. A-t-il le droit de dire qui est pauvre et qui ne l’est pas au-delà du ressenti des principaux concernés? Peut-il porter un jugement de valeur sur les stratégies mises en œuvre par les plus démunis (alcoolisme, prostitution, délinquance…)? Peut-il, par ailleurs, en toute légitimité, opérer une discrimination en donnant au mendiant courtois ce qu’il refuse au clochard agressif ? William T. Vollmann, en ce qui le concerne, se prononce pour une attitude saine, respectueuse du fait que les pauvres rencontrés de par le monde ne sont ni plus ni moins humains que lui.

  Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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