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ODE À MADININA

Patrick Mathelié-Guinlet
ODE À MADININA

Deux textes poétiques pour manifester ma très vive réaction de colère au projet de la CACEM de la destruction annoncée de cet éco-système si précieux qu'est la mangrove de Port-Cohé au Lamentin (commune où par ailleurs je demeure). 

ODE À MADININA

 

Aujourd’hui je veux louer les beautés de la glaise

du sol de ce pays que, très humble, je baise.

Le foulant de mes pieds, je m’y sens à mon aise

et je suis en son sein tel tenon en mortaise.

 

Je dirai sans pudeur ce profond sentiment

qui, comme au premier jour, à nouveau me reprend

chaque fois que j’arpente la verdeur de ses champs.

La fraîcheur des rivières murmurant leur doux chant,

 

le parfum enivrant de ses fleurs chamarrées,

le spectacle des vagues et l’odeur des marées,

la chaleur du soleil qui fait ma peau bronzée…

tout ça peut paraître aux hommes billevesées.

 

Contre le bleu du ciel, de grands arbres dressés

à la cime ondulant sous l’alizé léger,

peuplés de chants d’oiseaux mélodieux et variés,

bordent la ravine discrète, un peu cachée.

 

Au fond s’écoule à l’ombre un frais filet d’eau claire

unissant son babil à celui des moineaux

qui viennent affranchir leurs ailes de la poussière

et mêler leurs couleurs aux rouges balisiers.

 

La plaine à l’infini son au-delà étale,

friselant de lumière, océan végétal :

tiges de canne fières où fond l’or du soleil

au zénith, épandant sur l’île son sommeil.

 

Le silence est parfois brusquement déchiré

par le long beuglement d’un taureau solitaire.

Derrière ce plateau respirant sans bouger,

cerclé par l’horizon de nombreux mornes verts,

 

on devine à l’odeur transportée par le vent

poussant vers les terres quelques nuages blancs,

invisible berger rassemblant son troupeau,

l’infini d’émeraude salée de la mer…

 

Accoudé au chambranle, y passant ma journée

comme en méditation, contemplant ces beautés

j’oublie tous mes soucis, j’oublie le temps qui passe

devant ces merveilles qui jamais ne me lassent !

 

La nuit tombe au rythme de tambours effrénés :

vertiges de madras des jupons relevés,

la danse révélant de noires nudités

des arômes du rhum et de sueur parfumées…

 

Au sein de la forêt mystérieuse et profonde

est un havre de paix à la splendeur magique

dans la lumière bleue du grand ciel des tropiques

que renvoie dans nos yeux le clair miroir de l’onde.

 

Le silence est troublé par les seuls chants d’oiseaux,

contrepoint harmonieux au murmure des eaux.

Des tourbillons d’écume accouchent d’arcs-en-ciel

dans la brume irisée par les feux du soleil.

 

Y butinent alentour colibris, papillons,

ajoutant au milieu de pourpres balisiers

la richesse infinie de leurs points colorés

comme touche finale à cette perfection.

 

Enivré des senteurs de ce jardin d’Eden,

je sens monter en moi une bouffée de peine

en songeant que bientôt, d’après ce qu’on m’a dit,

l’homme y fera pousser l’affreux béton maudit !

 

À ceux qui, surpris, font mine de s’étonner,

me voulant dans le rôle du poète cantonner,

à voix haute je n’ai qu’un conseil à donner :

“Messieurs les promoteurs, cessez de bétonner !”

 

Alors, dans le secret et la fraîcheur de l’ombre,

je me fais le serment, en dépit de leur nombre,

de contrer sans répit ces promoteurs immondes

afin de préserver la beauté de ce monde…

 

Patrick MATHELIÉ-GUINLET

 

MANGROVE

 

Mangrove où les mangles graves s’engluent

en semant à tous vents leurs pousses vagabondes

Mangrove où toute vie abonde

Marais chamarrés amarrés à la terre féconde

qu’un éternel remous de marées amères inonde

J’admire la lumière d’un soleil d’or blanc

qui se mire dans la mer-miroir peu profonde

Ecoute le chant d’amour que te murmure le vent

ramage dans les rameaux

marais-cage pour oiseaux

        crabes et coquillages

paludéenne faune et palétuviers sages

où le naissain essaime

et où les poissons s’aiment

        en son sein salvateur

Des nuages comme des anges de passage

flocons blancs allongeant leurs cocons

en longs bancs de coton

        lambeaux et filaments

             s’étirent infiniment

comme de jeunes chatons

que l’on a réveillés

d’une caresse d’alizé

        d’une paresse alitée

le pur effleurement

        d’une fleur de vent…

 

Patrick MATHELIÉ-GUINLET