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« Nous avions un rêve » de Jake LAMAR (Payot-Rivages Thriller)

« Nous avions un rêve » de Jake LAMAR (Payot-Rivages Thriller)

   Melvin Hutchinson est un Afro-américain au parcours exemplaire. Ses parents l’ont élevé dans la conscience de sa valeur. A la veille de son départ pour l’université, sa mère, institutrice, le met en garde contre les noirs qui essayeront de le détruire plutôt que de voir un des leurs réussir, et elle accompagne ce conseil d’une interdiction, celle de ne jamais lui « ramener une blanche ». Melvin emprunte le chemin ainsi tracé.

   Brillant avocat, il épouse Dorothy, une jeune fille laide mais intelligente et noire, capable de le soutenir dans ses ambitions. Melvin et Dorothy ont une fille, Abigail, la prunelle de leurs yeux, qui perd la vie lors d’un parcours de rafting, effectué en compagnie d’un boy-friend blanc. L’autopsie révèle la présence de cocaïne dans son sang. Melvin pense au suicide mais une considération le retient : « Les noirs ça ne suicident pas ». Promu juge dans une cour fédérale, il se distingue par son combat en faveur de la peine de mort par pendaison, notamment pour les vendeurs de drogue. Melvin est habité par une obsession, être « l’incarnation de la justice et de l’ordre pour tout le pays. » Il se lance à corps perdu dans la politique. Excellent orateur, il transporte les foules. Aux yeux de celui que l’on appelle le « roi de la corde », les criminels n’ont pas droit à la miséricorde humaine car ils sont jugés inaptes à la rééducation. Le mieux dit-il, dans ses discours, est de les expédier devant le Créateur qui verra ce qu’il peut faire et d’ajouter : « Aidons-les à le rejoindre ! » Mais dans le même temps, un sentiment de culpabilité commence à le ronger ; la mort de sa fille lui apparaît comme le châtiment infligé en punition d’un péché commis autrefois, « la seule bévue qu’il avait commise en toute une vie de conduite irréprochable ». Promu attorney général, autrement dit ministre de la justice, Melvin se trouve être le responsable des Centres de Rééducation des Toxicomanes et c’est là, lors d’une visite, que le passé va ressurgir.

   Dans ce roman foisonnant se croisent, de façon plus ou moins lâche, les destinées de nombreux personnages. L’auteur  y explore une grande variété de rapports humains, ceux entre noirs et blancs, entre hommes et femmes, jeunes et vieux, parents et enfants, maris et femmes, beaux-parents, gendres et brus. L’approche de la question raciale est nuancée. Jake Lamar stigmatise la part de responsabilité des noirs dans le coup d’arrêt donné au rêve d’intégration. L’étude psychologique est fouillée, celle de la société américaine ne l’est pas moins : communautarisme exacerbé, intolérance, conservatisme triomphant, violence, politique répressive cruelle…  Le roman prétend parler d’une Amérique à venir, mais ce pays ressemble, déjà, à celui dont les médias nous renvoient des échos au quotidien et qui préfigure ce que risquent d’être les autres pays occidentaux demain.

                 Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

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   ENTRETIEN avec Jake Lamar 

 

   Marie-Noëlle RECOQUE : Votre roman est paru aux Etats-Unis, en 1996 ; il stigmatisait alors les dérives  qui risquaient de se produire ultérieurement dans votre pays. A sa sortie en France, dix ans plus tard, en quoi l’actualité vous a-t-elle déjà donné raison ?

   Jake LAMAR : Pendant l'écriture du livre j'ai exagéré juste un peu la rhétorique politique de l'époque contre le crime et la délinquance. Dans le roman, les citoyens sont prêts à céder leurs libertés au nom d'une guerre contre la criminalité. Aujourd'hui, avec "la guerre contre le terrorisme" on voit les politiciens utiliser une rhétorique dure pour exploiter la peur des citoyens.

   M.-N. R : Votre personnage Melvin Hutchinson, le premier attorney général noir des Etats-Unis,  prétend « être l’incarnation de la justice et de l’ordre pour tout le pays »;  pourquoi est-ce son rêve à lui ?

   J.L. : Melvin est un homme très ambitieux. Il réalise que dans un pays très conservateur, il peut accéder au pouvoir en étant l'incarnation de la justice et de l'ordre.

   M.-N.R : Lors d’une conférence, Melvin Hutchinson se fait conspuer par un étudiant qui le traite d’Oncle Tom. Cette fracture entre les générations existe-t-elle dans la réalité ?

   J.L. : Ce n'est pas seulement une fracture entre les générations mais entre les noirs qui cherchent l'assimilation et les noirs qui sont plus séparatistes. Et oui, cette fracture existe dans la réalité.

   M.-N. R : Aux Etats-Unis, blancs et noirs vivent une ségrégation, revendiquée par les uns et les autres, qui relève plus, comme vous le montrez, du milieu carcéral que d’un espace respectif de liberté. Que leur apporte le communautarisme ?

   J.L. : Pour les gens qui l'embrassent, le communautarisme apporte un sens de sécurité, une espèce d'autodéfinition facile. Il y a beaucoup de confort dans la mentalité du "c'est nous contre eux".

   M.-N.R. : En créant des personnages comme Seth et Willow, vous avez  rompu avec la convention tacite qui faisait qu’un auteur noir ne se mettait pas  à travers ses personnages, dans la peau d’un blanc. Vous a-t-on traité, comme Emma dans votre roman, d’  «artiste cherchant à échapper à sa race» ?

   J.L. : Je suis fasciné par les êtres humains et je n'hésite pas à essayer d'imaginer la réalité de personnages qui ne sont pas du tout comme moi. Pour moi, ça c'est une partie de l'aventure de l'écriture. Je ne suis pas traité comme Emma exactement. Mais on m'a critiqué pour ma présentation de personnages noirs qui ne sont pas très sympas. Ma réponse est que je suis dur avec tous mes personnages, les noirs comme les blancs, les femmes comme les hommes.

   M.-N. R : A la fin Melvin Hutchinson constate que tous les combats menés depuis Martin Luther King, ont abouti  à « une rage à l’état pur », une violence « statique ». A quoi correspond cette « guerre sans objectifs » ?

   J.L. : Sans un leader comme King, le discours racial est défini par la colère entre les noirs et les blancs. D'une certaine manière, le rêve de King est mort avec lui.

 

                Propos recueillis par Marie-Noëlle RECOQUE

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