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NI LE CAPES NI L'AGREGATION NE SUFFIRONT A SAUVER LE CREOLE

Raphaël CONFIANT
NI LE CAPES NI L'AGREGATION NE SUFFIRONT A SAUVER LE CREOLE

   Voici donc qu'est créée une agrégation de créole ! Après celle de breton, d'occitan, de tahitien ou de corse. Cette bonne nouvelle, qui suit d'une quinzaine d'années celle du CAPES de créole, est peut-être une fausse bonne nouvelle.

   Un écran de fumée visant à faire oublier que les langues dites "régionales" ne sont qu'un enseignement optionnel, aucunement obligatoire donc, dispensé dans les quelques établissements qui en font la demande et qui, d'une année sur l'autre, peut disparaître de l'emploi du temps des élèves. Plus pervers encore : puisque ces CAPES sont bivalents (créole/anglais, breton/mathématiques, occitan/histoire etc.), les chefs d'établissement ont alors beau jeu d'imposer aux certifiés de Langues régionales un enseignement quasi-complet dans ladite valence. Au lieu donc de faire 9h de créole, corse, breton ou basque et 9h d'anglais, de mathématiques ou d'histoire par semaine, les malheureux certifiés se voient parfois contraints d'accepter de dispenser 18h hebdomadaires d'anglais, de mathématiques ou d'histoire.

   Cette mauvaise plaisanterie est courante s'agissant de la langue régionale la plus menacée à savoir l'occitan, mais elle concerne de plus en plus les autres et forcément le créole. L'Etat jacobin fait mine de céder aux revendications linguistiques locales, se donnant bonne conscience et surtout le beau rôle, tout en reprenant par derrière de manière hypocrite ce qu'il a dû céder. En attendant, la France, grande donneuse de leçon de démocratie à travers le monde, n'a jamais ratifié la Charte Européenne des Langues Régionales et Minoritaires !

   Pour en revenir à la création toute récente de l'Agrégation de créole, il faut rendre à César ce qui appartient à César : dès 2010, le professeur Jean BERNABE, fondateur des "Etudes créoles" au sein de notre université, était en contact avec des collègues de breton, d'occitan, de basque, de corse et de catalan qui réfléchissaient à la possibilité de mettre en place ce concours. Quand il nous en parla au sein du GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créole), j'avoue m'être montré sceptique. Nous venions de sortir d'une longue bataille de six ans pour amener le Ministère de l'Education Nationale à créer un CAPES de créole, bataille menée tout à la fois contre l'Etat jacobin mais aussi contre des créolistes fortement opposés à ce CAPES qu'ils jugeaient prématuré.

   Jusqu'au bout, ces opposants luttèrent pied à pied, imaginant toutes espèces d'échappatoires plus ou moins farfelus : création d'une épreuve de créole au sein du CAPES de Lettres Modernes ; création de 4 CAPES de créole (un pour la Guadeloupe, un pour la Guyane, un pour la Martinique, 1 pour la réunion) etc...Finalement, le Ministère accepta un CAPES unique et dans la foulée, différents membres du GEREC, qui n'avaient pas attendu la décision ministérielle pour se mettre au travail, publièrent une dizaine de "GUIDES DE PREPARATION AU CAPES DE CREOLE", cela en l'espace d'une année et demie.

   Mais, ces grands naïfs que nous étions, entièrement préoccupés par la fabrication d'outils permettant de préparer ce concours et peu habitués à arpenter les couloirs ministériels et à magouiller, ne virent pas venir le coup : nous avons été exclus__y compris Jean BERNABE, ce qui est un scandale__du jury du CAPES de créole pendant les...10 premières années. Et qui squatta ledit jury pendant tout ce temps d'après vous ? On vous le donne en mille : ceux qui s'étaient battus contre ce concours, trouvant que "le Ministère est allé trop vite" !!! Evidemment, ces personnes n'avaient publié aucun manuel permettant de le préparer. Cette forfaiture sera racontée dans le détail très bientôt dans un ouvrage intitulé Histoire du GEREC en cours de rédaction par cinq anciens membres des GEREC-Guadeloupe, GEREC-Martinique et GEREC-Guyane.

   Passons ! L'Histoire jugera...

   Revenons à l'agrégation de créole sur laquelle Jean BERNABE avait commencé à réfléchir dès 2010 avec ses collègues d'occitan, de breton, de corse etc. Gageons d'abord que le même coup qui s'est produit pour le CAPES de créole se reproduira et que certains (les mêmes sans doute !) tireront la couverture à eux et s'en déclareront les initiateurs. Mais bon, dans nos pays, la malhonnêteté intellectuelle n'a pas de limites. Sa sé ti zafè ki la ! comme on dit en créole. J'ai donc été sceptique parce que J. BERNABE et moi avions, y compris sur le CAPES, un gros point de désaccord : il était persuadé que par le biais de l'école et de l'université, on pourrait enclencher un processus de recréolisation linguistique alors que moi, je penchais plutôt pour une politique linguistique ou plus exactement pour une action visant à amener nos élus à définir une politique de la langue. Chacun de nous avait ses arguments et ne rejetait pas ceux de l'autre et c'est d'ailleurs pourquoi je me suis autant battu aux côtés de BERNABE, R. DAMOISEAU, G. L'ETANG, M. DISPAGNE et bien d'autres pour la création du CAPES. Mais même après l'obtention de ce concours, je doutais fort que l'école et l'université puissent à elles seules être capables de sauver cette langue en perdition qu'est le créole.

   Faisons une petite parenthèse : les langues régionales de l'Hexagone subissent depuis un siècle et demi une déperdition quantitative c'est-à-dire que le nombre de locuteurs diminue d'année en année au point que certains linguistes considèrent que le breton ou l'occitan sont quasiment des langues moribondes. A l'inverse, le créole subit plutôt une déperdition qualitative qui fait que son lexique et sa syntaxe sont bousculés jour après jour par le français jusqu'à produire parfois un charabia innommable :

 

   . "Bomaten-an, nou kay diskité de la grille des salaires...".

 

   . "Man ka inscrit kò-mwen en faux kont bagay-tala."

 

   . "Lé kadav des chien ka pit sur l'autoroute"   etc...

 

   Mais le créole subit aussi une déperdition quantitative puisque d'une part, les locuteurs unilingues (qui ne savent parler que le créole) ont quasiment disparu à compter de années 70-80 du siècle dernier et que de l'autre, un nombre croissant d'enfants, surtout dans certaines classes sociales, sont élevés sans aucun contact journalier avec la langue dont ils n'auront plus tard qu'une compétence passive. C'est ce qui a conduit BERNABE a créer le concept de langue matricielle par rapport à celui de langue maternelle. Chez ces créolophones passifs, en effet, le créole est toujours présent, mais comme enfoui en eux, dans leur inconscient, et ne jaillit que dans les moments d'émotions fortes (colère, vidé de carnaval etc.). Le problème est alors de savoir si cette langue matricielle perdura d'une génération à l'autre. En fait, c'est peu probable et cela constitue sans doute le premier pas vers une mort annoncée. Autre question : l'école et l'université sont-elles capables de ralentir, voire d'inverser, ce processus mortifère ? BERNABE pensait que oui, moi pas.

   A mon sens, seule une politique linguistique forte émanant de nos collectivités locales pourrait y parvenir. On en a moult exemples à travers le monde : celui du Québec où grâce à la fameuse Loi 101, le français a été imposé partout, y compris dans les enseignes des magasins (sous peine d'amendes !), chose qui, au bout de quatre décennies, a permis à ce qui était en train de devenir du frenglish de revenir à un état de langue plus acceptable ; celui de la Catalogne espagnole où le catalan, interdit sous le régime fasciste du général FRANCO, a presque damé le pion à l'espagnol, rendant du même coup encore plus pathétique la situation de la Catalogne française où, jacobinisme oblige, l'idiome a presque disparu. Mais attention, il faut garder à l'esprit que l'action des hommes sur la langue est aléatoire et que même avec une politique linguistique sérieuse comme dans ces deux pays, on n'est pas sûr du tout d'avoir gagné la guerre. On gagnera sans doute des batailles, mais pas forcément la guerre. Pourquoi ce terme de "guerre" se demandera le profane ? Cette expression, forgée par Louis-Jean CALVET désigne les situations de diglossie, celles où deux (ou plusieurs) langues de statut inégal cohabitent au sein du même écosystème linguistique. BERNABE la traduit la même idée à l'aide d'un dicton créole : "Dé mal-krab pa ka viv adan an menm tou" (Deux crabes mâles ne peuvent se partager le même trou). Autrement dit, fatalement, le pot de fer finira par faire éclater le pot de terre. Si rien n'est entrepris pour protéger ce dernier...

   Or, nos élus (es) politiques, toutes tendances confondues se sont-ils (elles) jamais intéressés (es) à la question linguistique ? Force est d'admettre que non. Et ceux qui la prennent en compte__en général les indépendantistes__se méprennent sur plusieurs choses importantes. Par exemple, ils s'imaginent que faire un journal-radio sans préparation écrite est bénéfique pour le créole. Or, malheureusement, c'est exactement l'inverse ! Et pourquoi ? Parce que les médias audio-visuels n'utilisent pas l'oral, contrairement à ce que l'on imagine, mais l'écrit oralisé. Même les émissions de variétés les plus basiques, qui ont l'air d'être les plus spontanées, utilisent des "conducteurs" c'est-à-dire un déroulé écrit quasiment minute par minute de l'émission et la blague que sort l'animateur a été préparée à l'avance et il sait à quel moment précis il doit la sortir. On est donc à cent lieues de l'oralité quotidienne ! Or, nos journalistes et animateurs de radios créolophones n'ont aucune conscience de ce phénomène et viennent nous parler de la crise au Venezuela ou de la dernière sortie de TRUMP dans un mélange effroyable de créole et de français qui cause un tort énorme au créole car il finit par influencer les auditeurs au fil des années. A force d'entendre marteler "Man ka pansé que i pé ké vini jòdi-a", TI SONSON finira automatiquement par intégrer cet horrible "que" dans son créole. Et ce n'est qu'un exemple entre mille ! Comme fossoyeurs de la langue, on ne fait pas mieux.

   Une politique linguistique digne de ce nom exige la mise en place d'un Office de la  Langue, ce qui a été fait en Corse, à la Réunion et à Tahiti. Cet organisme, dépendant de la ou des collectivité (s) locale (s), mais autonome, a pour mission de faire de la planification linguistique. Cela va de la signalétique bilingue à la fabrication d'ouvrages, de DVD et de CD-ROM permettant aux jeunes enfants notamment, de se réapproprier la langue de manière ludique. Des stages de formation de personnels administratifs, de journalistes, de publicitaires etc. à l'écrit dans la langue aux stages d'immersion linguistique pendant les vacances scolaires. De la surveillance des médias officiels afin qu'ils respectent leur cahier des charges lequel prévoit, dans les régions où existe une langue locale, de lui accorder un certain temps d'antenne. D'organiser des rencontres, séminaires et colloques avec nos frères créolophones de la Caraïbe et nos cousins créolophones de l'Océan indien etc...etc...

   Bref, un Office de la Langue Créole pourrait entreprendre un certain nombre d'actions visant à lutter contre la décréolisation et c'est dans cet esprit que je l'ai fait inscrire, en tant que membre du parti "Martinique-Ecologie", dans le programme du "Gran Sanblé" publié en novembre 2015, juste avant les toutes premières élections territoriales. Cela fait donc presque quatre ans.  Depuis, je n'ai pas de nouvelles. Je ne vais pas résister à dire une méchanceté : certains (es) oublient que leurs grands-mères amarreuses de canne et leurs grands-pères coupeurs de canne ne parlaient qu'une langue et une seule : le créole. Ne serait-ce que par égard pour leurs ancêtres, ils et elles pourraient avoir un minimum de respect pour ce dernier. Mais bon...

   En tout cas, force est de constater que c'est l'Etat français qui, pour la deuxième fois avec cette agrégation (la première fois c'était avec le CAPES), vient au secours de notre langue en train de sombrer dans la décrépitude. C'est tout simplement affligeant !

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