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Matinik-Gwadloup : Térez Léotin et Max Rippon témoignent de leur combat pour la langue créole et la Créolité (1è partie)

Matinik-Gwadloup : Térez Léotin et Max Rippon témoignent de leur combat pour la langue créole et la Créolité (1è partie)

   Térez LEOTIN (Martinique) et Max RIPPON (Guadeloupe) sont deux acteurs incontournables de la scène littéraire créolophone dont l'audience a dépassé les frontières de nos îles. Auteurs de recueils de poèmes, de nouvelles et de romans depuis un peu plus de deux décennies, ils ont accepté de faire des entretiens croisés sur leur apport à la langue créole, sur leur militantisme en sa faveur et sur leur pratique littéraire et les difficultés qu'ils rencontrent.

   Ces entretiens ainsi que ceux d'Hector POULLET (Guadeloupe) et Raphaël CONFIANT) seront rassemblés le moment venu dans un seul et même ouvrage qui permettra aux jeunes créolistes d'avoir une vision plus claire des combats qui ont été menés pour permettre au créole d'atteindre sa "souveraineté scripturale" (Jean BERNABE)...

 

                                                                        ***

 

MONTRAY KREYOL : A quel moment avez-vous ressenti pour la première fois de l'intérêt pour le créole ? Est-ce dans l'enfance, l'adolescence ou l'âge adulte ?

 

T. LEOTIN :  Sans le savoir, depuis  ma plus tendre  enfance, j'ai été confrontée à la diglossie, ce phénomène de  domination linguistique.  Je suis en effet une des victimes de la langue de Molière qui m'était imposée et que je devais absolument parler aux risques de réprimandes, si je m'étais permise de fauter. J'avais l'obligation de pratiquer le français et aucunement de m'exprimer dans l'autre langue, celle que je côtoyais  quotidiennement cependant, celle des travailleurs de l'habitation, celle que ma mère, qui maîtrisait moins le français que mon père, nous parlait afin de ne pas s'exprimer dans un français truffé de créole, et aussi pour  préserver notre langage. Le créole faisait donc pleinement partie de mon environnement linguistique, sauf qu'il était  complètement prohibé, totalement interdit aux enfants que nous étions. Il faut dire qu'à l'époque mon père était géreur d'habitation. Il était de ces responsables qui avaient sous leur autorité les habitations des békés. Plus tard,  au déclin de la canne et avec elle les usines sucrières, il  deviendra enseignant.  Depuis l'enfance donc, sans trop comprendre grand chose, j'étais à l'école de la non reconnaissance de nos valeurs linguistiques et culturelles et puis par la suite, l'école de la République  qui préconisait "un bain de bon langage"  saura nous faire bien  inculquer qu'il y avait une langue "haute", une langue "propre ", et une langue de dalot, celle qui était réservée à la lie. Je n'avais pas encore pris conscience de la triste réalité, mais je constatais l'évidence sans trop réaliser, la portée de ce  mépris de nous-mêmes qu'on nous inculquait. J'aimais ma mère et je ne comprenais surtout pas pourquoi nous prenions des coups à parler sa langue qui était aussi celle de mon père dans leurs échanges. À mon adolescence, je commençai à me mettre en tête que l'on me faisait rejeter une partie de mon être.

 

M. RIPPON : Je n’ai jamais posé le problème du choix de la place du créole dans mon enfance, ni en tant que langue, ni en tant que mode de vie. Tout dans mon quartier, à la limite des bois, sonnait créole, et les mots pour dire chaque instant étaient adaptés à nous, dans cet entrelacs de portes bancales et de corridors sans bornes, ouvertes sur la savane. Par contre quand je rentrais à la maison, au terme des investigations des moindres halliers avec ma bande de copains, il fallait se défaire de tous ces extras de comportement, pour se conformer à la bonne voie que ma mère imposait, le seuil de la porte franchi.  Ma  mère nous imposait les bonnes manières qui se devaient d’aller de soi, avec le français pour base. Donc très tôt, j’ai campé chaque langue dans son lieu de tolérance, dans son utilité, car se tromper dans un sens ou dans l’autre s’était se faire mettre en scène par les copains, ou se faire remettre sèchement en place par les parents. Mon père lui, parlait le créole avec ses amis, moi de même avec les miens, mais pas devant lui. Les sphères étant établis, j’ai convenu que le français serait réservé pour les étrangers et qu’à mesure que l’on devenait familier, un peu de créole s’imposait. Cette ligne de démarcation a été si forte que je n’ai jamais échangé une conversation dans notre langue de l’intime avec mon père ou ma mère. Curieusement devenu même qui je suis, j’ai parlé devant eux avec mes amis, mais jamais à eux directement. Le comble. tout ce que je sais du fonctionnement de l’espace créole, qui m’a été transmis pas des parents,  s’est fait en me parlant en français, à leurs yeux, la passerelle de la réussite.

 

MONTRAY : Est-ce que lorsque vous étiez à l'école on vous a interdit de parler créole ? Avez-vous assisté à des brimades envers des enfants créolophones ?

 

T. LEOTIN :  C'est au collège que le souvenir de  la lutte anti créole  est pour moi le plus crucial. En cinquième, notre professeur de français, en bon disciple de Jules Ferry qu'il était,  se portait  garant de la  bonne propagation de la langue française. L'homme avait instauré un système de jeton. Il était remis au fautif qui devait s'en débarrasser en trouvant à son tour un "coupable de flagrant délit de créole"  et ainsi de suite, le dernier à l'avoir devait rédiger 150 fois : Je dois parler français à mes camarades. Un pensum. J'ai failli avoir à le rédiger, si je n'avais trouvé à mon tour un réfractaire à la langue française. Mais aussi délateur que fût ce jeton, il n'empêcha nullement au créole de " courir son courir" dans la cour, ni d'aller de bouche en bouche pour libérer l'expression qui attendait patiemment  la cour de récréation. Je me souviens encore d'une rectification de la mère d'une enfant  qui portait correction au  langage de celle-ci  alors qu'elle disait "chatournié" au lieu de "chatouiller". La mère la corrigea en lui répliquant qu'il était plus correct de  dire "chatourier". Aucun professeur  ne désavoua cette dame devant son enfant. Diplomatie qu'une forme de pédagogie impose.

 

M. RIPPON : Bien entendu quand j’étais à l’école, seul le français avait droit de cité dans cette enceinte, cour de récréation comprise. Ce que je qualifie fort justement de brimades aujourd’hui, me semblait normal à l’époque. C’étaitpour notre bien, comme le disait un de nos maîtres, qui passait son temps à nous décoller le cuir chevelu, le matin avec un peigne en fer, forgé tout exprès.

Même plus tard au lycée Carnot, les punitions pleuvaient pour un mot en langue indigne prononcé dans la cour de récréation. Je pense à nos combats pour que la bouche dise en français,  une pensée murie en créole.

Je me souviens aussi au primaire, l’agacement qui habitait la maîtresse devant un récitant trop ancré dans son créole pour mémoriser et réciter Victor Hugo.

 

MONTRAY KREYOL : quand ont débuté vos tout premiers mots écrits en créole ? Avez-vous d'abord essayé d'écrire en français ?

 

T. LEOTIN : J'ai participé avec d'autres à l'élaboration du journal créole Grif an tè, 1977-1982. Il était rédigé en créole,  nous écrivions donc  en créole en tenant compte des exigences graphiques d'alors,  par la suite, j'ai publié mon premier ouvrage An ti ziédou kozé tout en créole lui aussi. Il me faut avouer que j'ai été fortement influencé par un petit ouvrage  "La  charte  culturelle créole" de Jean Bernabé et ses collaborateurs, que  je venais de lire et je voulais, comme ils le préconisaient permettre à la langue créole d'accéder à une dimension universelle. Mes autres ouvrages sont à la fois en créole et en français. Actuellement, j'écris avec la langue qui m'inspire, sur le moment, créole ou  français, peu importe et je traduis ensuite en voulant préserver les niveaux de langue.

 

M. RIPPON : ’ai débuté directement en créole, car mon mentor,  Guy Tirolien m’avait appelé et sommé d’épouser cette langue, que je maniais bien oralement, selon lui,  mais dont je n’avais aucune aptitude ni besoin à l’écrire. Il me citait Césaire qui disait que le suc de la poésie se trouve dans l’espace des plantations, dans ce langage créole qui n’est pas écrit. C’est ce défi de Tirolien qui m’embarque dans la poésie créole.  Le reste s’est fait tout seul, car je veux encore traire mes émotions et servir la culture créole. Je reconnais un bel accueil de ma production qui m’oblige à poursuivre. Je dirais même que mon ouvrage Marie la Gracieuse est un texte créole qui se sert de mots français comme conducteur. C’est pour cela que j’ai inventé le terme de Racontage, pour ne pas accepter d’être l’auteur d’un Roman, dans l’esprit convenu.

Le reste est question de rencontres avec Confiant qui est venu au lancement de Pawòl Naïf, sur proposition de Maryse Condé, car en ce temps-là, je ne connaissais personne dans le milieu. Puis mes échanges avec Jean Bernabé ont conduit à un partage universitaire (DULCR) qui a été souligné par sa préface de « Feuilles de Mots ».

 

MONTRAY KREYOL : avez-vous montré à vos proches (parents ou amis) vos premiers écrits en créole ? Quelle a été leur réaction ? Vous ont-ils encouragé ou pas ?

 

T. LEOTIN : Mes proches et amis sont encore et ont toujours été mes premiers lecteurs. Ils savent que le créole est pour moi une langue que je veux préserver et que je voudrais voir  parvenir au sommet de la reconnaissance , et ils m'encouragent. Il y en a d´autres,  pas trop nombreux, heureusement, qui me disent que "je perds mon temps avec mon créole, que je suis têtue, une vraie "Doña Quijota", d'autant que pas grand monde  ne sait  lire ce créole que je m'entête à honorer." Loin de m'y encourager, ils me répètent que j'ai une assez belle plume en français pour que  je commette la grande erreur ou la faute de réduire mon lectorat en écrivant aussi en créole. Je crois farouchement que si l'homme n'avait pas cru en ses rêves, s'il ne s'était permis de vivre  l' utopie, c'est sûr que jamais personne  ne serait monté sur la lune.

Je veux ici ajouter que le créole est ma langue  de même qu'il est aussi la langue de ses autres locuteurs qui devraient eux aussi l'aider à sortir du mépris  que l'on n'arrête pas de lui faire subir. J'aime que l'on reconnaisse mon geste qui est aussi un geste militant puisque j'ai choisi de  mettre ma plume au service de la langue créole et  je n'en fais ni une mode, ni une langue de circonstance.  Il m'est insupportable, et je n'apprécie pas que  certains s'adressent à moi en créole tout simplement puisqu'ils savent qu'ils parlent à Térèz Léotin,  j'ai souvent droit à des propos récurrents dans le genre : "Sa'w fè timafi, sa ka maché ? Sa ka tjenbé ? "  une interpellation au contenu plutôt factice, qui ressemble plus à de l'ironie, à une moquerie qu'à une reconnaissance langagière, encore moins une valorisation de la langue. Cela semble avoir l'apparence d'une certaine tendance folklorique ridicule dans laquelle certains voudraient  me cantonner.

 

M. RIPPON : J’avoue être bien entouré avec des amis qui soutiennent mon engagement.   Un lectorat s’est crée, et fort heureusement il se développe. Je suis en phase avec mes écrits. Par ce biais, je contribue, à nous maintenir…

 

MONTRAY KREYOL : lorsque vous avez commencé à écrire en créole, aviez-vous déjà lu des auteurs créolophones soit anciens (G. de Chambertrand, Gilbert Gratiant, Georges Mauvois etc.) soit plus anciens que vous (S. Rupaire, H. Poullet, R. Confiant, Monchoachi etc.) ? Quelle influence ces auteurs ont-ils eu sur votre écriture ?

 

T. LEOTIN : Avant de faire paraître mes premiers ouvrages,  j'avais étudié, au collège,  dans l'antour  des années 66, un texte ( S'il nous fallait courir maman)   de Gilbert Gratiant, en français bien entendu. (Ce texte se trouve en créole et français dans l'ouvrage Fab konpè zikak). Notre professeur, Solange Fitt-Duval, femme d'avant garde, était communiste,  elle nous apprit certes Gratiant mais aussi Zobel, Tardon, Césaire, auteurs décriés pour l'époque, aussi Aragon, mais  par prudence, pour ne pas perdre sans doute son poste d'enseignante, elle ne s'aventurait pas du tout, dans les dédales créoles, et il n'a donc pas été question qu'elle nous fasse entendre  lecture de la version créole "Si kouri vini manman" mais elle nous en parla. Je savais donc que le créole pouvait s'écrire. Plus tard, étudiante. je choisis de préparer un  DULCR (Diplôme Universitaire en Langue et Culture Régionales) afin de mieux maîtriser la graphie et la structure grammaticale, sous la houlette de Bernabé, Fontès, Stephenson, Prudent, Confiant, Damoiseau. Ils nous familiarisèrent avec   les auteurs créoles, les anciens, ceux qui, du temps de "la genèse",  ont revalorisé la culture créole.  Lafcadio Hearn par exemple  mais aussi  j'ai pu  prendre conscience du fléau de la manipulation du créole,  lorsque j'ai lu  les Bambous fables travesties en créole par un commandeur,  d'un certain Marbot. J'ai  aussi lu Atipa de Parépou,  Frankétienne, les nouveaux  auteurs qu'ils soient de Guadeloupe, (Rupaire) Martinique, (Ju baré de Confiant) Guyane ou Haïti. Il faut dire qu'issue de Grif an tè, j'avais été, si je puis me permettre cette expression,  à bonne école, et en marronne, l'enseignante que j'étais, apprenait déjà  à ses élèves à faire la différence entre les deux domaines linguistiques. Une fois la circulaire Savary sur les langues régionales adoptée en juin 1982, j'ai pu, à l'IUFM avec Henri Melon, professeur d'École Normale, écrivain martiniquais et homme de théâtre,   apprendre à apprécier les ressources de la poésie, celles des images, des expressions créoles.  J'ai à mes débuts peut être, connu l'influence de mon compatriote spiritain Monchoachi surtout dans son ouvrage, Bel bel zobel . Je reconnais ses grands talents  de poète.

J'aime écrire, et sans d'autre prétention que la revalorisation de la langue créole,  je cherche simplement à allier prose et poésie dans mes ouvrages.

 

(à suivre)

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