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Mada : le clip de Kalash en dit long sur le pays, sur lui et sur nous-mêmes !

Steve GADET
Mada : le clip de Kalash en dit long sur le pays, sur lui et sur nous-mêmes !

Plus je vieillis plus je regrette de ne pas avoir été plus sérieux dans mes cours de philosophie parce que mine de rien c'est un sacré outil pour aborder la complexité de la vie. Deux ou trois idées peuvent être vraies en même temps sans s'annuler pour autant. Difficile à accepter mais je veux essayer de le démontrer dans les lignes qui vont suivre.


Le clip Mada de Kalash révèle les divisions du pays mais également les fonctions des uns et des autres dans le pays. Certaines sont irréconciliables, d'autres oui. En fonction de qui regarde le clip, on repère des choses différentes. Les policiers qui regardent le font à partir de leur travail de terrain qui est de maintenir la l'ordre et la sécurité civile. S'ils voient des personnes avec qui leurs collègues ont déjà eu des ennuis, c'est normal qu'ils s'offusquent de voir ces mêmes bonhommes parader dans le clip de l'une des plus grosses stars antillaises du moment. C'est normal ! On devrait tous pouvoir comprendre ça. On devrait tous pouvoir comprendre que des attitudes qu'ils doivent régulièrement surveiller, combattre voire réprimer sur le terrain, quand elles sont montrées au vu et au su de tous, ne leur laissent pas un goût agréable dans la bouche. Les règles de la société sont pour tout le monde et personne ne devrait se penser au dessus d'elles. Cela devrait être valable pour les classes aisées autant que pour les classes populaires.

Ce qui est peut être discutable c'est l'opinion du policier sur l'artiste et sa façon de mettre tout le monde dans le même sac. Kalash n'est pas aimé de tout le monde et ça aussi c'est normal. Est-ce que cela lui enlève sa créativité, son antillanité et sa pertinence ? Non. C'est la vie. Je suis un intellectuel hip-hop c'est-à-dire que j'ai grandi avec la culture hip-hop. J'ai appris à m'exprimer grâce à elle, à prendre des initiatives en partie grâce à elle. J'ai réussi mes études supérieures en l'étudiant. La musique rap a été ma compagne pendant les bons et les mauvais moments. J'ai rencontré beaucoup d'ami.e.s très précieux grâce à elle. Je ne peux pas l'analyser et la comprendre come ceux qui ne la connaissent qu'au loin. Les cultures urbaines aujourd'hui, je les enseigne à l'université. Elles sont incontournables dans notre pays qui s'urbanise de plus en plus. Même si aujourd'hui, elles sont plus visibles et plus présentables, il ne faut jamais oublier que ce sont des expressions qui donnent une grande place aux personnes marginales, celles qui ne se reconnaissent pas dans la société dominante. Ce sont des expressions nées dans des espaces instables. Ces graines ne vont pas disparaître de si tôt donc ce n'est pas surprenant de voir des comportements qui offusquent certains d'entre nous dans ce clip. J'ai envie de dire "Mais oui, ça va avec!" et il faut regarder cette réalité en face si on veut la modifier.

Il faut aussi comprendre que ces artistes ont commencé à faire de la musique pour verbaliser leurs sentiments, leur vision du monde, par amour de la musique ou pour nourrir leur estime d'eux-mêmes. Très souvent, avant d'être connus, ils ne sentaient pas en phase avec la société. Les endroits où ils étaient soutenus et appréciés étaient souvent des endroits marginaux avec des personnes elles aussi marginales. Résultat, lorsque les artistes de musique urbaines deviennent très connus, ils emmènent avec eux la marge au centre. Tout le pays braque les yeux sur ceux qui étaient repoussés à la marge de la société. Cela se passe comme ça des Antilles aux Etats-Unis en passant par l'Europe, le continent Africain et les pays asiatiques. Imaginez un instant que vous ayez l'impression de ne pas être soutenu et puis un beau jour vous arrivez à vous réaliser à votre façon. Imaginez que les mêmes personnes qui ne vous ont pas soutenu au départ viennent vous faire la leçon en vous disant que vous avez une responsabilité. Avouons que cela peut vous frustrer dans le pire des cas, vous laisser indifférent ou vous faire éclater de rire dans le meilleur.

Vendredi, j'ai parlé du clip avec des jeunes que j'accompagne dans le cadre d'un contrat avec la ville de Fort-de-France. Ces garçons, pour la plupart originaires de quartiers populaires, ont vu des choses que je n'avais pas vues de prime abord. Connaissant les visages de beaucoup de personnes dans le clip, ils y ont vu un symbole d'unité. Ils m'ont expliqué que plusieurs quartiers étaient représentés, des quartiers qui ne s'entendent pas à la base. Mais dans le clip, des figures de plusieurs quartiers étaient ensemble. Comme mes étudiants à l'université avec qui j'ai parlé du clip aussi aujourd'hui, ils ont reconnu en Kalash un artiste qui n'oublie pas d'où il vient, un artiste qui proclame avec fierté son identité martiniquaise. Quelqu'un qui aurait pu se laisser engloutir par le star system et la vie parisienne mais qui fait le choix encore et encore de rester authentique. Ils ont aussi reconnu que Kalash n'a rien inventé et que le clip montre des comportements qui existent. En réalité, on voit ce que notre vécu nous permet de voir dans ce clip. Notre génération, notre vécu, notre position sociale, notre jugement critique et notre profession sont des lunettes qui nous aident à déchiffrer les images.

C'est la raison pour laquelle, nous devons tous faire un pas l'un vers l'autre et favoriser le dialogue. Tirer au bazooka les uns sur les autres sur les réseaux sociaux ne fera qu'empirer la situation. On aura peut-être le sentiment d'avoir dit haut et fort notre opinion mais après que se passera t-il ? Un prochain clip et ce sera reparti pour un tour ? Il nous faut partager notre opinion mais également chercher utiliser ce moment pour apprendre les uns des autres.

Les artistes émettent des discours et fabriquent des représentations donc ils doivent s'attendre à ce que la société réagisse. La société fabrique des classes sociales différentes, notre pays abrite des générations différentes donc elle doit s'attendre à des différences de réalité et d'opinion. Ces réalités et ces opinions ne peuvent pas rester cachées indéfiniment. Il nous faut avoir des moments et des espaces où on peut évoquer ces phénomènes sans tabou. Des espaces où on peut se parler entre êtres humains, entre personnes qui partagent un avenir commun, entre personnes qui aiment le pays, qui veulent le voir devenir plus fort, plus juste et plus aimant avec tous ses enfants. On doit apprendre à voir les artistes pour ce qu'ils sont, des leaders d'opinion que ça plaise ou pas. En tant que leaders d'opinion, on doit pouvoir les voir comme des partenaires pour affronter nos défis communs. Avec le temps, l'âge, les responsabilités et l'expérience, les êtres humains évoluent. Les artistes aussi doivent apprendre à mieux mesurer l'impact de leur créativité et les responsabilités qui vont avec. La censure n'est pas la bonne solution. Nous ne sommes pas en Chine.

Nous n'avons pas besoin de plus de tension entre les forces de police et la jeunesse du pays.  Nous n'avons pas besoin d'aliéner nos artistes et notre jeunesse. Nous avons besoin d'espace pour construire une meilleure vision de nos quotidiens respectifs et pour déconstruire ce qui doit l'être. A l'image des graffitis qui habillent les dents creuses dans la ville, les cultures urbaines peuvent être des partenaires pour un meilleur vivre-ensemble. Je me rappelle quand je vivais en Jamaïque, les artistes comme Vybz Kartel ou Capleton venaient au campus pour prendre la parole dans des amphis, expliquer leur processus créatif et répondre aux questions de l'assistance. Nous devrions nous en inspirer. C'est-à-dire avoir des espaces et des moments d'échange où les artistes ne seraient pas seulement des artistes mais des Martiniquais, des Guadeloupéens, des êtres humains. Tout comme nous. Tout comme les policiers, les responsables politiques, les étudiants, les jeunes du pays et le reste des membres de la société. Des êtres humains vulnérables qui partagent leur vision et leurs motivations. Tout le monde en ressortirait grandi et plus humble. Parce que finalement, Mada ou Gwada, on aime notre pays chacun à notre façon. Maintenant ce qu'il nous reste à faire, c'est de prendre le temps d'écouter les paroles, trop vite éclipsées par les images...

Steve GADET, enseignant-chercheur spécialiste des cultures urbaines.