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L’EXECUTION DE LA NEGRESSE GERTRUDE

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
L’EXECUTION DE LA NEGRESSE GERTRUDE

La tragédie de mai 1802 marquant, en Guadeloupe, la fin de la résistance héroïque de Délgrès, Ignace et leurs compagnons est suivie du rétablissement de l’esclavage aboli en 1794 et d’une effroyable répression. Des rescapés des troupes vaincues par les soldats de Napoléon, devenus des « marrons », se réfugient dans les forêts de Petit-Bourg, Juston, les Mamelles, Bergette. Traqués par les « chasseurs des bois », certains restent longtemps insaisissables. En 1818, pour ne donner que cet exemple, une prime est offerte pour la capture de Macochy chef d’un camp de marrons d’importance. C’est en 1826, qu’au terme de 25 ans de marronnage, il sera pris et mourra dans la geôle de Basse-Terre.

Sur les habitations, dans les ateliers, la résistance s’organise d’autres manières. Les propriétaires de terres et d’hommes réduits en esclavage sont sur le qui-vive. C’est dans une  atmosphère troublée que se déroulent en 1821, l’arrestation et le procès de Gertrude dite l’empoisonneuse de Petit-Bourg.

Ary Broussillon, sociologue guadeloupéen et historien, se propose d’évoquer pour nous toute l’affaire. Dans son introduction, il nous explique que le 14 juin 1821, une sorte de pétition est adressée par des propriétaires au gouverneur de la Guadeloupe, pour protester contre le nombre croissant d’empoisonnements mettant à mal leur cheptel d’animaux et d’esclaves et on comprend bien que la coupe est pleine parce que la mort frappe également des membres de leurs familles. En effet meurt en 1816, le propriétaire de l’habitation Grippière (31 ans) puis en 1820 succombe son successeur (34 ans).

Sur l’habitation Clermont, François de Fougières, le propriétaire, a perdu son épouse Claire de Bragelongne âgée de 19 ans puis son beau-frère. Des esclaves considérés comme  responsables de ces morts sont alors arrêtés dont la dénommée Gertrude. Elle passera en jugement le 17 janvier 1822 et sera condamnée à être brûlée vive sur la place de l’église de Petit-Bourg. Puis une décision prise en appel adoucira si on peut dire, la peine en préconisant de pendre Gertrude avant de livrer son corps au bûcher et ses cendres à tous vents.  Pourquoi cet atermoiement, se demande l’auteur, n’aurait-on pas eu la preuve de sa culpabilité ? Il note  qu’à aucun moment il n’est fait mention du nom des blancs que Gertrude était supposée avoir fait passer de vie à trépas. Toujours est-il que le 8 février 1822, la sentence sera exécutée.

C’est un jour de pluie. On traîne sur la place pour frapper les esprits, 500 esclaves censés retenir la leçon. L’abbé Fabre reste seul en tête-à-tête avec la dite empoisonneuse qui ne fait que clamer son innocence. Un autre acteur du drame, le Commandeur du quartier déclare : « Cette femme avait le courage de la résignation. » Avant de monter vers la potence, Gertrude demande à manger et dévore du pain, un morceau de poulet, le tout arrosé de vin. Le procureur s’offusque de cette arrogance, il explique que c’est avec « une résolution même insultante » qu’elle est montée à l’échafaud. A noter que des étrangers, une dizaine d’Américains sont présents afin d’assister au spectacle.

Qui était Gertrude ? Ary Broussillon nous indique une piste établie à partir d’actes notariés. En 1790, Gertrude (25ans) est l’objet d’une transaction commerciale. Le baron de Bragelongne qui vient d’acheter à la veuve Dupré une partie de son exploitation caféière lui vend 5 esclaves valant en tout 8120 livres, au prix sacrifié de 4000 livres. Gertrude à elle seule est estimée à 2200 livres. Sa fille Perrine (8ans) vaut 1320 livres. Les autres esclaves cédés ont 2 ans, 7 ans et un bébé d’un mois valant 100 livres. Au terme de toute une série de tractations, de créations de sociétés et de rachats de parts, Gertrude finit, semble-t-il, par échoir au marquis de Fougières, un propriétaire de sinistre réputation.

Selon l’auteur, Gertrude et sa fille étaient sans doute des esclaves domestiques chez la veuve Dupré et elles voient d’un mauvais œil leur rétrogradation à un statut inférieur chez le marquis. Car si on en croit le professeur Ricord, témoin à charge « presque tous les empoisonneurs se trouvent dans la classe des individus qui se croient au-dessus de la condition de nègre de jardin » et d’ajouter que les esclaves des champs traitaient, ces nègres ayant une certaine idée de leur valeur de « philosophes » et de « contrôleurs ». Le « filozòf » et « kontrolè » créoles ne datent pas, on le voit, d’aujourd’hui.

Selon les dossiers de l’instruction, Gertrude a avoué avoir empoisonné deux bœufs et quatre esclaves. Comment ? Avec le produit utilisé devant elle par le Dr Ricord sur un cochon et un jeune chien qui en sont morts. On peut s’étonner du manque de prudence du médecin dans un monde où les colons ont la terreur du poison. Qui est le Dr Ricord ? Un médecin renommé ayant beaucoup publié qui se livre à des expériences sur des animaux dans le cadre de ses recherches concernant les poisons d’Amérique. Son point de vue fut décisif dans le procès.

Gertrude empoisonneuse ? Oui. Et Ary Broussillon de souligner qu’ « en situation d’esclavage, l’inhumanité habite le cœur des maîtres et des esclaves ». Triste évidence en effet qu’une esclave puisse comme l’esclavagiste considérer ses semblables en tant que cheptel ou  « biens meubles » du propriétaire. Gertrude, martyr ? Sans doute car poussée au crime par un système ignoble. Aujourd’hui, Gertrude, pourvoyeuse de mort dans une volonté de résistance à l’oppression, est réhabilitée. Une stèle ravive son souvenir ainsi qu’une statue réalisée par Rovélas. Et Ary Broussillon, qui a été maire de la commune, l’évoque dans un ouvrage paru aux éditions Nestor. Impossible, après lecture, de passer devant l’église de Petit-Bourg, sans avoir une pensée pour Gertrude.

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES