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LETTRE OUVERTE A MARCEL MANVILLE OU JUSTICE DE COULEUR ET DE CLASSE A LA MARTINIQUE

Raphaël CONSTANT
LETTRE OUVERTE A MARCEL MANVILLE  OU JUSTICE DE COULEUR ET DE CLASSE A LA MARTINIQUE

Mon Cher Marcel,

D’ici quelques semaines, il y aura 19 ans que tu es parti on ne sait où. Bientôt 20 ans et, crois-moi, il n’y a pas grand-chose de nouveau sous le ciel tropical de la colonie Martinique. Comme le dit Ferrat dans une chanson consacrée à Boris Vian, les « cons n’arrêtent pas de voler » et comme tu l’écrivais dans « Antilles sans fard », « la justice coloniale est toujours de couleur et de classe ».

 

Sans être exhaustif, un petit florilège :

 

En septembre 2015, rififi au Centre Hospitalier. Le 29 septembre 2015, un médecin, français, traite, en présence de témoins, un agent hospitalier de « sale noir » en plein réfectoire. Quinze jours après, un autre médecin français tient des propos racistes vis-à-vis d’une infirmière. Dans les deux cas, agent et infirmière déposent plainte pour propos racistes et harcèlement les 30 septembre, 16 octobre et 5 novembre 2015. Le Parquet, maintes fois relancé, n’a pas fait suite aux plaintes. Il faut croire qu’il est peu sensible aux insultes racistes quand ce sont les noirs qui sont visés. En revanche, l’infirmière et un responsable syndical ayant dénoncé ces scandales ont été poursuivis !

 

Justice de couleur !

 

Le même Parquet (indivisible comme la République) est pourtant très sourcilleux de la lutte contre le racisme quand les supposées victimes sont de couleur blanche. Ainsi, la secrétaire générale de la CGTM a été poursuivie parce qu’avec des dizaines de milliers de martiniquais elle avait repris en 2009 le slogan « Matinik sé ta nou, Matinik sé pa ta yo. An sel band béké épi volè ». De même un groupe de jeunes qui avait créé une association « koké ich béké » avait déclenché les poursuites dudit parquet.

 

Justice inégale !

 

Sache aussi que la Martinique compte en proportion deux fois et demie plus de prisonniers que la France mais, avec obstination sinon aveuglement, les magistrats continuent d’envoyer de nombreux jeunes martiniquais à Ducos. Récemment, il y en a eu un qui est parti au centre pénitentiaire car il avait traité les policiers de « Makoumè ». Il y a une semaine, le même jour, deux détenus se sont suicidés. Le Centre Pénitentiaire de Ducos serait, selon Observatoire International des Prisons, l’une des pires de France où les droits les plus élémentaires sont violés mais cela n’émeut grand monde chez nos herminés locaux. Pas plus d’ailleurs que nos politiciens. Bref, cela se dégrade.

 

Justice injuste !

 

On prétend lutter contre le trafic de drogue et la violence. En dépit d’une importante répression exercée par des magistrats qui, pour la plupart, ne connaissent la Martinique qu’en surface, délinquance et violence ne font qu’augmenter.

 

Là aussi, la politique de l’autruche est de mise.

 

Justice aveugle !

 

Dans le même ordre d’idée

 

Le 20/02/17, j’ai dû accompagner un salarié responsable syndical à la police. Cela faisait trois fois qu’il était convoqué. Sa DRH, française, d’une grande société de la place appartenant à une grande famille, a porté plainte contre lui car elle considère qu’il est menaçant. Face à nous, un galonné venu d’outre-mer, arrogant, prétentieux, insultant. Pour bien montrer de quelque coté il était, il a clairement dit qu’il refusait d’enregistrer une plainte pour harcèlement que voulait déposer le salarié. Cela a duré trois heures qui seront retirés de la paye du syndicaliste. Ce dernier, licencié, vient de recevoir une convocation devant le Tribunal correctionnel !

 

Justice de couleur et de classe !

Mieux, le 22 novembre 2016, un directeur d’une grande entreprise de l’ile se rend au commissariat pour déposer plainte pour vol contre une salariée, laquelle, c’est un détail, a plus de vingt ans d’ancienneté et est secrétaire du comité d’entreprise depuis naninanan. Le patron considère qu’il a la preuve du vol au travers d’un montage d’une caméra de vidéosurveillance dont il avoue lui-même qu’il en a fait un résumé ! Il dépose plainte après que la salariée a, selon lui, avoué le vol mais refusé une rupture conventionnelle (ça, Marcel, c’est nouveau, un dispositif mis en place sous Sarkozy, président de droite de 2007 à 2012) sans paiement d’indemnité (logiquement, l’indemnité est obligatoire). Le Parquet accueille la plainte sur la base de pièces que, quelques semaines plus tard, même l’inspecteur du travail ne prendra pas au sérieux en refusant la demande de licenciement du patron (décision implicitement confirmée par Paris). Quand j’ai accompagné cette salariée en garde à vue, j’ai rencontré un enquêteur, natifnatal, mal dans sa peau et pour le moins gêné qui ne cessera de répéter : « je ne fais que mon travail ». Entre le dépôt de la plainte, la mise en garde à vue de la salariée syndicaliste (jamais condamnée et gravement malade) et la convocation par le Parquet devant le tribunal correctionnel, il s’est déroulé 27 jours ! La justice sait être rapide contre les petites gens et pour les employeurs !

Justice expéditive de patrons pour les patrons.

En sens inverse de cette célérité, deux cas aux antipodes.

Comme tu ne peux pas le savoir de là ou tu es (même s’il est vrai qu’on te dit en pays de vérité), dans le cadre du néolibéralisme, l’état français a privatisé ce qu’on appelait les « PTT ». Il y a La Poste et France Télécom. Ceci a créé deux monstres d’inhumanité en relations sociales. Ainsi à France Télécom, il y a eu « une épidémie » de suicides de salariés, ce qui a obligé à ouvrir une information. A la Poste où l’argent est roi, la situation n’est pas meilleure. Les salariés ont le sentiment d’être devenus des « pompes à fric » qu’on jette après usage. En Martinique, cette souffrance au travail n’émeut guère les autorités. Et la justice joue aux petits singes africains : elle ne voit pas, n’entend pas et ne parle pas !

Le 27 février 2014 ? D, salarié de La Poste, a déposé plainte pour harcèlement dans le cadre de son travail. Le parquet a classé sans suite sa plainte le 10 octobre 2014 au motif que les faits « n’ont pu être clairement établis ». D. a donc dû saisir le doyen des juges d’instruction le 20 aout 2014. Quatorze mois plus tard, on lui infligera une consignation de 1500 euros et un juge sera finalement désigné en novembre 2015 ! Ce dernier lancera une commission rogatoire en mai 2017 ! Autrement dit, plus de trois ans après le dépôt de la plainte, D commence à attendre ! Il est dépressif et sous anti-dépresseur.

Le cas de M. G, lui aussi salarié de La Poste, est quasiment similaire. Il a déposé plainte pour harcèlement et délit d’entrave à ses fonctions de membres de CHSCT en février 2014. Le parquet la classe sans suite le 18 novembre 2014 au motif, pour le moins surprenant, qu’il n’était « pas utile de faire juger cette affaire » ! Là aussi, il a fallu que G paie de sa poche pour voir un juge d’instruction être désigné. Mais en passant le procureur a mis sous le tapis le délit d’entrave. Courageusement, juste avant son départ, le juge d’instruction désigné a prononcé une mise en examen de l’employeur en février 2017 !

Justice de classe ?

Comme tu le vois, rien n’a vraiment changé. Il y a toujours les colons qui viennent nous diriger et nos (sinon plus) batraciens et larves pour qui la verticalité est une position inconnue. Et les maîtres continuent à dominer et à se pavaner.

Pour t’illustrer où nous en sommes, je te dirai qu’on vient d’ouvrir une exposition des œuvres de René Corail à la fondation Clément. Oui, notre Khokho national, ancien prisonnier politique de l’OJAM, chez le chef de file des békés !

Il y aurait encore beaucoup à dire mais j’arrête provisoirement sinon ou kaï fè an congésyon !

Le combat pour la liberté et la dignité est toujours en cours.

Sel bon nouvel mè bagaï la rèd !

A bientôt

                                                                           Raphaël CONSTANT

                                                                           Avocat et Militant

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