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Les pays du Sahel : "L'Algérie c'est aussi notre affaire !"

Maix Somé
Les pays du Sahel : "L'Algérie c'est aussi notre affaire !"

L’Algérie, c’est aussi notre affaire !
La volonté du président Abdel Aziz Bouteflika de briguer un cinquième mandat a provoqué des manifestations monstres qui l’ont contraint à renoncer à son projet, sans pour autant exprimé clairement son intention de se retirer.

Pour le chroniqueur de Kaceto.net, ce qui se passe dans ce pays doit nous interpeller car notre sécurité en dépend !
Ce qui se passe aujourd’hui en Algérie est aussi important pour les pays du Sahel que ce qui s’est passé en 2011 en Libye. Seulement voilà. La France, notre épouvantail et notre bouc émissaire habituel se tient à bonne distance des événements en Algérie, si bien que sans notre prisme habituel, nous ne nous y intéressons pas suffisamment.
La France, elle par contre, même si elle se garde bien de s’exprimer publiquement, suit les choses de très près car comme nous, elle est impactée par tout ce qui se passe dans ce pays.
La France ne s’exprime pas publiquement car du fait de sa violente histoire commune avec l’Algérie, de la présence sur son territoire d’une importante population algérienne ou d’origine algérienne, mais également de « Pied-Noirs » et de « Harkis » chassés d’Algérie en 1962, sait que l’Algérie est un sujet de polémiques politicienne intérieure. Elle sait également que ce conflit latent peut très vite dégénérer en actes violents sur son territoire comme les attentats menés par des ressortissants algériens sur son territoire dans les années 90 l’ont montré.
Nous aussi, sommes directement impactés par ce qui se passe en Algérie.
J’étais à Ouagadougou lors du dernier Fespaco, qui coïncidait avec son cinquantenaire.
Peu de gens ont prêté attention à un événement qui s’est produit lors de cet événement culturel panafricain.
En effet, le ministre algérien de la culture est venu décerner le “Prix Miriam Makeba de la créativité artistique” au Fespaco en tant qu’organisation œuvrant avec brio au rayonnement du cinéma africain. Or, l’histoire de ce prix remonte à loin et éclaire les rapports de l’Algérie avec le continent, mais également avec sa diaspora à travers le monde.
Et depuis la demande d’adhésion du Maroc à la CEDEAO, l ‘Algérie semble avoir décidé de faire contrepoids à l’influence grandissante du royaume chérifien en Afrique sub-sahélienne.
L’histoire du “Prix Miriam Makeba de la créativité artistique”, même s’il a été créé par l’Algérie en 2017, remonte à loin. Organisé par l’Office national des droits d’auteur et droits voisins (Onda), le “Prix Miriam Makeba de la créativité artistique”, d’une valeur de 100 000 dollars vise à mettre en valeur les meilleures œuvres musicales, cinématographiques et littéraires, entre autres.
Miriam Makeba fut l’icône incontestée du festival PANAF, premier Festival culturel panafricain d’Alger 21 au 27 juillet 1969. Ce festival fut organisé par le ministère de l’Information algérien et l’Organisation de l’unité africaine (OUA), l’ancêtre de l’Union africaine.
L’Algérie avait fait du « Panaf » un événement culturel au service de la construction nationale et de lutte contre les dominations coloniales encore à l’œuvre dans les colonies portugaises (Mozambique et Angola) ou sud-africaines (Namibie), avec la participation de mouvements de lutte anticolonialiste africains : le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), le Front de libération du Mozambique (FRELIMO), la South-West African People’s Organisation (SWAPO) de Namibie, l’African National Congress (ANC) d’Afrique du Sud et la Zimbabwe African People’s Union (ZAPU) du Zimbabwe.
Patrimoine local du pays hôte, jazz, soul, musiques traditionnelles d’Afrique, de la Diaspora et des Caraïbes, le PANAF commémore un syncrétisme musical sans précédent. Mais il accueille surtout de grands noms : Barry White, Manu Dibango, Archie Shepp, Amílcar Cabral et les autres étaient tous là. Nina Simone enflamme la scène algéroise en reprenant pour la première fois « Ne me quitte pas » de Jacques Brel. Miriam Makeba icône incontestée du Festival, sera naturalisée algérienne en 1972.
L’Etat algérien souhaitait faire du Festival un levier d’envergure pour conforter sa construction nationale et renforcer son rôle de locomotive du continent.
Augurant une nouvelle étape du projet dé-colonial, le président Houari Boumediene, dans son fameux discours sur l’africanité, a ainsi déclaré : « Notre continent aux trois-quarts libéré, mais en pleine possession de son destin, entreprend, certes, avec ce premier Festival culturel panafricain, de réussir le plus grand rassemblement des arts et des lettres de l’histoire qui soit à l’échelle d’un continent et à la mesure de la totalité de ses expressions. Il entreprend, par là-même également, une étape nouvelle dans la lutte conséquente contre toute forme de domination (La Culture africaine, 1969). »
Le symposium, intitulé « La culture africaine : ses réalités, son rôle dans la lutte de libération, dans la consolidation de l’unité africaine et le développement économique et social de l’Afrique » constitue le cœur du festival.
Ce petit rappel historique nous montre que la recherche de leadership continental de l’Algérie ne date pas d’hier. Elle est structurante pour comprendre pourquoi sa rivalité avec le Maroc, liée à son soutien au Front Polisario explique bien des choses sur le continent, notamment au niveau des organisations sous-régionales, de l’OUA devenue UA au G5 Sahel.
Une partie de l’explication de la déstabilisation des états du Sahel se trouve en Algérie, car le terrorisme au Sahel est un sous-produit de la guerre civile algérienne.
En effet, le 11 janvier 1992, les forces armées algériennes menèrent un coup d’État visant à empêcher le Front islamique du salut (FIS) de remporter les premières élections multipartites après l’indépendance du pays.
Ce qui aurait pu être le début d’un printemps algérien – des années avant que quiconque n’ose parler d’un pseudo printemps arabe – a déclenché à la place une guerre civile cruelle et sale pendant une décennie.
Le meurtre, la torture, les disparitions et le massacre de villages entiers devinrent monnaie courante. On estime que 150 000 personnes furent tuées dans ce qui est aujourd’hui un chapitre largement oublié dans l’histoire de l’Algérie.
Au début, la lutte fut dominée par le Mouvement islamique armé (MIA), qui était lié au FIS. Mais bientôt, le mystérieux Groupe islamique armé (GIA) fit son apparition.
Opérant et autour d’Alger, c’est surtout le GIA qui commit les atrocités les plus horribles. Les décapitations, par exemple, se produisaient régulièrement en Algérie bien avant que l’État islamique (EI) ne les filme et choque le monde à travers YouTube.
Bien qu’officiellement « islamistes », il est aujourd’hui douloureusement clair que le GIA fut infiltré par les services secrets algériens. Plusieurs anciens officiers des renseignements algériens l’ont admis.
L’objectif des atrocités était de montrer les islamistes algériens sous un mauvais jour, de briser leur base de soutien et de forcer le peuple algérien à choisir le régime militaire comme le moindre de deux maux.
Le pays est toujours régi par un triumvirat composé de l’armée, du FLN (le parti de l’indépendance) et des services de sécurité. Bien que l’état d’urgence ait été levé en 2011, ce sont eux qui décident des principales politiques, attributions de postes et sphères d’influence du pays.
La corruption est endémique en Algérie. En 2010, le scandale de la Sonatrach a éclaté. Responsable d’environ 98 % des recettes en devises étrangères du pays, la compagnie pétrolière publique algérienne a excellé dans les pots de vin et les dessous-de-table pour les personnes liées à ceux au pouvoir.
Une entreprise italienne, par exemple, aurait payé 207 millions de dollars pour obtenir un contrat de 8,4 milliards de dollars. L’autoroute principale du pays reliant l’Est et l’Ouest est considérée comme la route la plus chère jamais construite au monde.
Cependant, pendant que des pays comme la Tunisie et l’Égypte étaient confrontés à des soulèvements populaires en 2011, l’Algérie est restée relativement calme ces dernières années. Un mélange de réformes politiques minimales et une augmentation des dépenses du secteur public semblent avoir suffi à maintenir les gens satisfaits et éloignés de la rue.
Pourtant, comme à la fin des années 1980, le prix du pétrole a chuté et l’Algérie est confrontée à une crise économique croissante.
En 2015, les exportations ont quasiment diminué de moitié, la monnaie locale a diminué en valeur, tandis que le déficit budgétaire a presque doublé et le chômage des jeunes a augmenté à près de 30 %.
La question était : pour combien de temps ? En termes de liberté, de représentation équitable et de répartition égale, quasiment rien n’a changé dans le pays depuis la fin des années 1980.
Et c’est cette Algérie là qui chapeaute les accords sur le conflit Touareg au Nord du Mali et du Niger depuis la première révolte Touarègue :
• la rébellion touarègue de 1962-1964 au Mali ;
• la rébellion touarègue de 1990-1996 au Mali et au Niger ;
• la rébellion touarègue de 2006 au Mali ;
• la rébellion touarègue de 2007-2009 au Mali et au Niger ;
• la rébellion touarègue de 2012 au Mali.
A chaque fois, c’est à Alger que se signent les accords de paix…
L’Algérie est également le pays d’origine des principaux leaders d’AQMI :
• Abdelmalek Droukdel, numéro un d’Aqmi ;
• Yahia Djouadi, leader de "l’émirat du Sahara" ;
• Abdelkader Mokhtar Belmokhtar, leader de la katiba "El Moulathamoun" ;
• Abdelhamid Abou Zeïd, responsable de la katiba "Tareq Ibn Ziyad", ou "El Fatihine" ;
• Yahia Abou El Hammam, lieutenant d’Abdelhamid Abou Zeïd.
A part Abdelmalek Droukdel, ils ont tous été repoussés au Nord Mali à la fin de la guerre civile algérienne, où ils se sont intégrés aux populations locales, ont géré leurs trafics dont celui de la drogue et des otages occidentaux, noué des alliances pendant 20 ans avant d’attaquer le Mali dès que l’opportunité s’est présentée avec la disponibilité de l’arsenal libyen après la chute de Kadhafi…
Abdelhamid Abou Zeïd, Yahia Djouadi, Yahia Abou El Hammam ainsi que plusieurs de leurs alliés maliens ont depuis été tués par Serval/Barkhane.
Abdelmalek Droukdel et Abdelkader Mokhtar Belmokhtar sont introuvables.
Leurs alliés maliens Iyad Ag Ghali, Amadou Koufa se promèneraient dans la zone frontalière Algérie-Mali…
Il est évident qu’une partie de la clé du problème de l’extrémisme violent que nous vivons au Sahel se trouve en Algérie. Exactement comme une partie de la solution de l’équation afghane se trouve au Pakistan.
Le DRS algérien utilise en effet le Sahel comme profondeur stratégique, exactement comme L’ISI Pakistanais procède avec l’Afghanistan.
Voilà le pays qui est en train de vivre son deuxième printemps démocratique, instruit de l’amère expérience du premier. Et voilà pourquoi nous devons nous y intéresser. Ce qu’il adviendra du système sécuritaire algérien lors des bouleversements en cours aura forcément des conséquences sur les réseaux narco-djihadistes du Sahel. Nous avons vu les conséquences de la désorganisation du système sécuritaire burkinabè en 2015…
L’Algérie fait partie de l’Union Africaine. Celle-ci doit absolument veuillez à ce que la volonté du peuple algérien soit respectée, et que les choses s’y passent de manière paisible et organisée car si le chaos s’installe en Algérie, nul n’y échappera !
Et pour une fois, la marge de manœuvre de la France est très faible dans ce qu’il se passe dans une de ces anciennes colonies. L’UA a donc réellement une carte à jouer.
Maixent SOME
Analyste politique
Kaceto.net

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