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Les "Indiens" d'Oklahoma récupèrent leur territoire ancestral

Raphaël CONFIANT
Les "Indiens" d'Oklahoma récupèrent leur territoire ancestral

   Il y a 31 ans de cela, en 1989 donc, Edouard GLISSANT se voit décerner le prestigieux Puterbaugh Prize par l'Université d'Oklahoma, aux Etats-Unis.

   Je n'avais jamais entendu parler de cette distinction littéraire auparavant et me renseignant, je me rends compte qu'elle avait déjà couronné des écrivains aussi renommés que José-Luis BORGES, Octavio PAZ, Mario Vargas LLOSA ou encore Michel BUTOR. De plus, il s'accompagnait de la somme non négligeable de 50.000 dollars. Mieux encore : le Prix Puterbaugh était réputé être l'antichambre du Prix Nobel de Littérature. Or, au cours des trois années précédentes, le nom de GLISSANT avait figuré en bonne place sur la liste des nobélisables. 

   Je tente alors de convaincre le directeur de RFO (aujourd'hui MARTINIQUE 1è) d'envoyer une équipe pour couvrir l'événement. Il me regarde, perplexe, cherche une carte des Etats-Unis et me désigne l'état d'Oklahoma. Presqu'au centre des Etats-Unis ! A l'époque, en 1989 donc, on imagine bien que s'y rendre, non seulement serait un long périple, mais surtout coûterait les yeux de la tête. Je lui explique l'intérêt de ce prix littéraire et il finit par céder. Nous partons, petite équipe de quatre personnes, qui, effectivement fera presqu'une journée entière en avion de Fort-de-France à Puerto-Rico, de Puerto-Rico à Miami, de Miami à Atlanta, d'Atlanta à à...Chicago, tout au nord du pays, pour ensuite redescendre jusqu'à Oklahoma-City. Avec d'interminables escales entre chacune de ces villes évidement.

   Nous avions quitté la Martinique à 8h30 du matin et sommes arrivés à destination peu après minuit. Nous sommes logés sur le campus de l'Université d'Oklahoma où doit se dérouler la remise du Prix Puterbaugh. Dans le couloir du bâtiment, des Asiatiques partout ! Cela m'étonne un peu mais le lendemain matin, je le suis encore davantage. Il y en a encore plus sur le campus, à la cafeteria, près des amphis. J'interroge finalement un étudiant blanc qui me répond, étonné par ma question : "Mais ce sont des Indiens !". Des "Native Americans". Je suis stupéfait : je pensais qu'ils avaient presque tous été exterminés tout comme leurs lointains cousin des Caraïbes et que le peu qui en restait croupissait dans des réserves. Or, j'ai là, face à moi, des jeunes gens, bien bâtis, apparemment bien nourris, actifs, joyeux, arborant la tenue habituelle des étudiants "yankees" blancs ou noirs : Nike aux pieds, casquettes à l'envers, tee-shirts portant le nom d'équipes de basket de la NBA. 

   Ils préparaient le Congrès annuel des étudiants "indiens" !

   La cérémonie de remise du Prix Puterbaugh à E. GLISSANT est magnifique. Petit cadeau : on lui a même fait venir de Dallas "Miss Black America". J'oublie mes "Indiens" sur le coup. L'équipe de RFO filme la manifestation aux côtés d'autres grandes chaines de télé américaines. Je me surprends à me dire en mon for intérieur "Mon Dieu, faites que cette année, il obtienne le Prix Nobel !", oubliant (ou sans doute troublé par "Miss Black America") que je suis athée. Sylvie GLISSANT, l'épouse, est là, présente, attentive et gaie comme à son habitude. J'éprouve de la fierté pour ma minuscule Martinique reconnue au coeur même du pays le plus puissant du monde. Mais je n'oublie pas cette fois que les universités américaines sont des isolats, des sortes de bulles, entourés par un océan d'inculture, de brutalité capitaliste et de racisme. 

 

 

   Le lendemain, je retrouve mes "Indiens" partout sur le campus, encore plus nombreux que la veille. Certains arborent même des couvre-chefs en plumes et des vêtements autochtones quoiqu'il fasse un peu frisquet à mon goût. GLISSANT emmène la petite délégation martiniquaise visiter un musée étonnant, celui du "LONG TRAIL". Le long sentier en français, celui qu'empruntèrent les Indiens à mesure qu'ils étaient repoussés par la Conquête de l'Ouest. Une statue nous fait un choc : celle d'un cheval fourbu, les genoux des pattes avant repliés et sur lui, un Indien tenant une lance, penché vers l'avant lui aussi, l'air accablé, voire désespéré. L'Oklahoma fut donc l'ultime refuge des "Native Americans", l'endroit où ils se retrouvèrent tous mêlés, Sioux, Cherokees, Comanches, Hopis, Cheyennes et autres. Un peu comme furent mêlés, en Martinique, Wolofs, Bambaras, Ewés, Fons et Peuhls. 

 

 

    Brutalité sans nom de l'Histoire, de ce passé que, disait DESCARTES, "même Dieu ne peut pas changer".

   Sur le campus de l'Université d'Oklahoma, leurs descendants de cette fin du XXe siècle semblaient vivre dans leur monde à eux, tout entiers occupés à la préparation de leur congrès. Pas un regard, pas un mot, pour nous, Noirs et Blancs ! Mais aucune hostilité non plus. Simplement une souveraine indifférence. "Ils sont toujours comme ça !", me fait un prof blanc. "Ils considèrent que l'Oklahoma est à eux et à eux seuls. Mais observez-les bien, la plupart s'expriment en anglais, regardent la télé, mangent dans les fast-food et se comportent comme n'importe quel Américain ! A mon avis, en moins d'une génération, la revendication indienne va s'éteindre...". J'en éprouve de la tristesse. L'image de l'Indien accablé sur son cheval fourbu du musée me revient. 

   31 ans plus tard, aujourd'hui donc, en ce début du mois de juillet 2020, nous réalisons que nous nous étions trompés. Lourdement trompés. Loin d'avoir disparu, la revendication indienne s'est construite au fil des décennies, patiemment, obstinément, sans poings levés à tout bout de champ ni manifestations criardes. Et cela a fini par payer ! La Cour Suprême des Etats-Unis vient de reconnaître près de la moitié de l'Etat d'Oklahoma comme territoire indien, "native american", presque quatre siècles après la conquête européenne. 

   Cette grande victoire, qui n'est qu'un début, aurait enchanté Edouard GLISSANT...

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