Accueil

Les 20 « Glorieuses » martiniquaises

Yves-Léopold MONTHIEUX
Les 20 « Glorieuses » martiniquaises

Au lendemain des incidents de décembre 1959, faisant l’éloge funèbre de l’une des 3 victimes, l’écolier Christian MARAJO, le vice-recteur Alain PLENEL résumait les 3 jours d’émeutes par une formule qui fit florès, « Les Trois Glorieuses ». En 1979, Jean Fourastié allait créer la formule « Les Trente Glorieuses » pour décrire les progrès de la période d’après-guerre, de 1946 à 1975. Le rapprochement de ces deux chrononymes me conduit à vous proposer un troisième qui correspond bien, me semble-t-il, à la période de 1962 à 1982, les « Les Vingt Glorieuses martiniquaises ».

Si la croissance économique et l’amélioration des niveaux de vie ont toujours été sous-tendues par la dynamique démographique, la surpopulation est un facteur handicapant. C’était le cas de la Martinique qui détenait déjà le plus fort taux démographique de la Caraïbe et des DOM. Selon les chiffres officiels, la population de la Martinique est passée de 270 000 habitants en 1962 à plus de 325 000 en 1982[1], soit une augmentation de 55 000 en 20 ans ! Cette augmentation aurait été encore plus forte sans le départ d’une trentaine de milliers de Martiniquais, dont 15 300 au titre du BUMIDOM[2]. Ce freinage relatif de la « démographie galopante » ne fut en rien un immobilisme et encore moins un recul, mais juste un ralentissement. En effet, lorsque des membres d’une fratrie de 8 – 10 enfants partaient pour France, il en restait bien plus que le minimum requis pour reproduire les générations, augmenter la population et fournir les forces vives nécessaires aux activités. Jusqu’à tout récemment où la venue des Haïtiens est devenue un besoin économique, le développement de la Martinique n’avait pas manqué de bras. Sans doute, la matière grise avait-elle été insuffisante dans le secteur productif, l’élite s’étant presqu’exclusivement dirigée vers des métiers de fonctionnaires et les professions libérales.

Assimilationnisme et reconnaissance des spécificités

La mise en œuvre de la départementalisation s’est curieusement déroulée dans son double aspect assimilationniste et de reconnaissance des spécificités. Si l’assimilationnisme a concerné la citoyenneté des droits et des devoirs, l’activité économique, l’aménagement et le développement du territoire ont conduit l’Etat à prendre des mesures spécifiques en faveur des DOM. Ces deux circonstances institutionnelles et démographiques, l’une et l’autre et non l’une sans l’autre, sont parties du déclic des incidents de décembre 1959. L’ordonnance d’octobre 1960 concernant les fonctionnaires d’Etat[3], l’épisode de l’OJAM et la Fusillade du Lamentin n’en constituent, si l’on peut dire, que les répliques politiques de ce qui apparaissait comme une promesse de révolution par certains. Dès 1961, donc, les planètes s’étaient alignées pour mettre en œuvre les projets qui devaient conduire, le cyclone Edith[4] aidant, à une véritable transformation de la Martinique.

L’histoire de la Martinique n’étant pas faite que d’esclavage, il conviendrait d’enseigner aux petits Martiniquais les progrès sans précédent enregistrés pendant cette période à tous les niveaux de l’éducation, primaire, secondaire et supérieure. Les collèges cessaient d’être des cours complémentaires pour devenir l’étape obligée d’une scolarité aboutie. L’accession à cette étape avait été facilitée par la construction du lycée Frantz FANON, la création des lycées professionnels, le remplacement des classes de la Sixième à la Troisième du lycée par des classes de Seconde. Enfin, la création de l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG) terminait le parcours éducatif. On l’a vu, les jeunes qui avaient raté leur scolarité pouvaient compter sur les formations dispensées par l’AFPA et le service militaire adapté (SMA). Le SMA est aujourd’hui le seul organisme de formation agréé, l’AFPA ayant mis la clé sous la porte[5].  

Une période essentielle de l’histoire ignorée des jeunes Martiniquais.

Des générations d’élèves et d’étudiants ignorent que durant cette période la MARTINIQUE a connu une réforme foncière qui a véritablement transformé son paysage et permis l’entrée en propriété de milliers de petits agriculteurs et ouvriers agricoles. Cette opération avait fait fi de l’indifférence apparente du président de la chambre de l’agriculture de l’époque et de l’opposition ouverte des deux partis autonomistes[6]. Il est difficile de trouver mention de cette réalisation essentielle sur Internet qui, en revanche, consacre un large écho au « Manifeste pour une réforme foncière en Martinique » écrit en 2012 par le Guyanais Daniel Othily.  Ce vœu pieux eut plus de succès médiatique que l’authentique réforme qui a profité non seulement aux travailleurs de la terre mais aussi à des fonctionnaires, apparentés ou des membres de professions libérales qui en ont aussi fait l’acquisition. Ces derniers ne furent pas étrangers à la multiplication des gwo kayes[7] et au mitage de la campagne martiniquaise. En effet, les coups de main aidant, mais aussi grâce aux « 40% » et à l’abattement fiscal de 30%, ils allaient être, avec les sociétés d’HLM, les fers de lance de l’amélioration de l’habitat martiniquais, grâce à des entreprises, artisans et ouvriers martiniquais, tous formés aux Antilles-Guyane par le SMA et l’AFPA.

Des milliers de jeunes Martiniquais formés en Martinique pour la Martinique.

Ces deux organismes ont eu une fonction essentielle dans la formation des jeunes adultes dont le nombre fut infiniment supérieur à celui des départs au BUMIDOM. La grève annuelle du bâtiment regroupant des centaines de participants, ainsi que d’autres rendez-vous revendicatifs ont témoigné de l’importance du rôle joué par le monde salarié et ouvrier, en particulier. L’industrie sucrière fut avantageusement remplacée par des métiers agricoles moins exigeants, comme ceux de la banane, et par une industrialisation diversifiée moins lourde comme le bâtiment ou le tourisme, et l’apparition de nouvelles unités de production comme la SARA, la cimenterie où les menuiseries.

Les infrastructures et équipements ont connu un essor déterminant pour l’aménagement du territoire. Ce fut le percement de routes nouvelles comme celle qui va du LAMENTIN à STE ANNE par STE LUCE, notamment entre RIVIERE PILOTE et LE MARIN (œuvre du SMA). Ce furent les travaux d’amélioration de la route du nord-caraïbe, c’est la route inachevée, dite « de la banane », entre Jeanne d’Arc et LE MARIGOT, stoppée net en 1981 ; mais aussi les rocades notamment de FORT-DE-FRANCE permettant d’éviter l’asphyxie des centres-villes. Un homme a été l’artisan de ces réalisations dont aucune ne porte le nom, Michel RENARD[8], maire et conseiller général. Un patronyme qu’ignorent les Martiniquais de moins de 50 ans.

Citons la création des centres culturels dont le SERMAC[9], une production littéraire riche avec des écrivains de talents[10], la naissance de l’Ecole de la créolité, des succès sportifs sans précédent, l’abondance des paillotes et des bals. Autant d’activités annoncées et rapportées par le quotidien FRANCE-ANTILLES[11], le témoin essentiel depuis 1964 de la vie du Martiniquais et de son évolution. Tous ces éléments attestent d’une vitalité de la jeunesse qui répondait bien mal aux accusations proférées par les idéologues.

Le mot d’Alain PLENEL avait reposé sur un fait divers, « un incident de ville de garnison qui a dégénéré », écrivais-je. Peut-être le haut-fonctionnaire engagé préfigurait-il la tranche de vie la plus dynamique que la Martinique ait connue et que, comme pour lui faire un clin-d’œil, j’ose nommer les « Vingt Glorieuses ». Le score de 80% des suffrages remportés en MARTINIQUE par Valérie Giscard d’Estaing à l’élection présidentielle de 1981 peut être regardé comme la réponse des Martiniquais à la politique qui avait été menée dans l’île au cours des deux décennies.

Fort-de-France, le 25 septembre 2019

Yves-Léopold MONTHIEUX




[1] En 1962 eut lieu le premier recensement moderne d’après-guerre. Il fut amélioré en 1982. Il serait néanmoins malhonnête de ne pas imaginer une possible marge d’erreur de 5% environ.

[2] 15 300 titres de transports délivrés, dont quelques retours définitifs ou en séjour pour des raisons familiales.

[3] Ordonnance n°60 – 1101 du 15 octobre 1960 relative au « rappel d’office par le ministre dont ils dépendent, des fonctionnaires de l’Etat en service dans les DOM et dont le comportement est de nature à troubler l’ordre public ». Quatre fonctionnaires martiniquais ont été victimes de cette ordonnance, tous membres du parti communiste martiniquais, dont Georges MAUVOIS.

[4] En 1963, le cyclone Edith fut une véritable catastrophe. Les maisons en matériaux légers furent durement endommagées et on peut fixer à cette date la disparition définitive des cases en paille en Martinique.

[5] L’association pour la formation professionnelle des adultes (AFPA) qui faisait partie du bouquet décentralisé remis aux collectivités locales a connu un lent dépérissement jusqu’à sa disparition en 2017.

[6] Le PPM et le PCM s’étaient prononcés contre l’initiative du gouvernement. Le maire communiste du Lamentin, Georges GRATIANT, invitait les agriculteurs à ne pas acheter les terres des Békés. Tandis que sur les conseils du député-maire de STE MARIE, Camille PETIT, près d’une trentaine de petits agriculteurs Samaritains sont entrés en possession d’une centaine d’hectares au quartier Bois-Rouge, entre Le LAMENTIN et DUCOS. Beaucoup de Lamentinois ont regretté d’avoir suivi cette consigne.

[7] Mot à mot : grosses maisons

[8] Michel RENARD était président du Fonds d’investissement routier (FIR). En 1983 l’entretien du domaine routier sera confié à 3 niveaux de collectivités. Michel RENARD avait été le précurseur ou à l’origine de plusieurs organismes de gestion collective (eau, regroupement de communes, …).

[9] Créée au début des années 1970, l’Office municipal de l’action culturelle (OMDAC) de FORT-DE-FRANCE devient le SERMAC (service municipal de l’action culturelle).

[10] Patrick CHAMOISEAU (prix Goncourt) et Raphaël CONFIANT sont connus dans le monde entier.

[11] Classé à droite, le quotidien FRANCE-ANTILLES créé à l’initiative du général de Gaulle, président de la République, a été l’un des journaux régionaux les plus lus de France. Il avait été surnommé par dérision FRANCE-MENTI dans les milieux politiques de gauche. Mais, bien plus qu’à la politique, son succès tenait à son accompagnement quotidien de l’évolution de la société martiniquaise.

 

Pages