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Carnaval 2013 "Touloulou"

LE TOULOULOU ET LE BAL PARE-MASQUE EN QUESTION

Aline BELFORT
LE TOULOULOU ET LE BAL PARE-MASQUE EN QUESTION

Voilà le dernier d'une série de trois articles d’Aline BELFORT, auteure du "Bal Paré Masqué" chez Ibis Rouge en 1998. Après "Le bal masqué" et "Le bal paré-masqué", aujourd'hui "Le touloulou et le bal paré-masqué en question".

La question de la territorialisation de l’origine tant du personnage carnavalesque qu’est le touloulou que de la manifestation festive qu’est le bal paré-masqué (en Guyane ou à Saint-Pierre en Martinique), est posée avec insistance depuis quelque temps, en Martinique.

Pour que le débat soit constructif, il devra résulter d’une analyse fondée sur des sources fiables (elles existent) et non sur un discours construit exclusivement sur l’imaginaire. Ce postulat est indispensable afin de lever toute ambiguïté sur le doute qui plane sur l’origine de ces deux pratiques festives.

Ainsi, cette approche nécessite d’une part une certaine connaissance de l’histoire de ces deux pays et surtout des flux migratoires qui ont affecté et affectent encore la Guyane depuis le rush aurifère (1855) car, dans la dynamique étonnante née du contact des cultures il est indispensable de repérer les éléments endogènes et exogènes au contexte guyanais. D’autre part, l’histoire propre au carnaval de ces deux pays doit aussi être sue par ceux qui souhaitent en parler.
La Guyane, espace multiculturel, s’inscrit dans le désir constant du respect des cultures spécifiques aux communautés qu’elle accueille mais aussi dans une démarche identitaire qui se traduit par la préservation de son patrimoine matériel et immatériel, dont le carnaval.

{{Le carnaval, temps de liesse, temps d’ivresse ;}}

Le carnaval est un ensemble de manifestations organisées, selon les pays, de l’épiphanie au mercredi des cendres ou pendant les jours gras. Période de liesse, de défoulement, de folles audaces au cours de laquelle la gestuelle débridée, l’expression verbale libérée, les déguisements les plus extravagants sont tolérés. Les tabous sont allègrement piétinés, surtout les tabous sexuels et la libido est en liberté.

Nombreux sont les écrits sur le carnaval (essais, poèmes, romans, chansons). Cependant, nous retiendrons les auteurs contemporains qui en ont étudié l’histoire et plus particulièrement ceux qui évoquent les touloulous, les masques et le bal carnavalesque.

En Guyane il s’agira de : Aline Belfort, Auxence Contout, Isabelle Hidair, Patrick Léon et en Martinique : Marie-Thérèse Lung Fu, Liliane Chauleau, Jack Corzani. Tous s’accordent à reconnaître que cette manifestation trouve son origine en Europe. Elle s’est créolisée sur nos terres en y intégrant des éléments propres à nos histoires. Citons J. Corzani « {d’un pays à l’autre, le carnaval a ses particularités} ».

{{De l’origine du touloulou}}

Cette expression aurait pour origine le mot « tourlourou » qui désigne populairement, d’après le Littré, le jeune militaire d’infanterie, le soldat. Il a pour synonyme bidasse, troufion…

La même source précise que le mot tourlourou a été attribué à un petit crabe de terre, un gérarcin, par les matelots les comparant aux « fantassins de l’armée de terre ».

Ce terme a été aussi donné aux Antillais ayant participé dans les tranchées, à la première guerre mondiale.

Les hommes voyagent et avec eux, les langues. Que l’expression « touloulou », présente en Guyane comme en Martinique, trouve son origine dans le mot « tourlourou », cette hypothèse est fort plausible. Notons qu’elle fait toujours référence à des personnes portant « uniforme ». Néanmoins, sa présence date d’avant la première guerre mondiale dans nos pays respectifs car, nous retrouvons ce terme dans les documents datant de la fin du XIX ème siècle (un journal en Guyane).

{{En Guyane}}

Qu’est-ce qu’un touloulou ? Cette expression désigne communément et pendant le carnaval, toute personne déguisée et masquée, quel que soit le sexe. Le touloulou est l’animateur de toutes les manifestations carnavalesques quelles qu’elles soient (bal, cavalcade…) et quel qu’en soit le lieu (salle, rue…). L’hypothèse peut être posée pourquoi ce nom a été retenu afin de désigner ce personnage carnavalesque ? Probablement par dérision considérant l’uniforme du fantassin comme un déguisement.

Aussi, la première référence écrite faite au touloulou l’a été en 1891 dans le journal « la Vigie ». A cette époque, la Guyane est une société de tradition orale et l’emploi de cette expression dans le langage courant est antérieur à l’écrit. Ce terme est en usage jusqu’à nos jours et n’a jamais connu d’éclipse.

Le touloulou, ce personnage gai et fantasque, malicieux et taquin, il s’est construit autour de l’anonymat. Il doit éveiller le questionnement, le mystère, la curiosité. Le touloulou peut être vêtu de vieux « rannyon » comme de costumes fastueux, il doit toujours porter le déguisement. Il peut s’inscrire dans un thème (historique...) ou un genre (dérision, parodie…) ou encore être uniquement dans la recherche esthétique. Le touloulou est l‘acteur principal tant des parades et calvacades que du bal paré-masqué. Il est à déplorer, cette absence du masque depuis quelques décennies dans les parades de rue.

{{En Martinique }}

L’expression « touloulou » est associée aux petits crabes rouges de terre. Regroupés, ils donnent l’impression d’un groupe de carnaval, de diables rouges, peut-être ? De plus, nous relevons dans les écrits sur le carnaval de Saint-Pierre qui se déroulait le dimanche après-midi, que le terme de « masque » est communément employé et jamais celui de touloulou. Le masque désigne les carnavaliers en général.

Nous retrouvons cette expression dans les écrits de Lafcadio Hearn qui a séjourné en Martinique de 1897 à 1890 « parmi les masques que porte la foule des danseurs, il y en a très peu de grotesques …ils déguisent parfaitement bien celui qui les arbore ». Pendant l’épidémie de petite vérole en 1897-1898, l’ardeur avec laquelle on festoyait pendant le carnaval n’avait pas faibli. Ce même auteur note à nouveau « la cohue des masques » qui se referme derrière le Prêtre portant le viatique à un mourant. Une nouvelle référence aux masques est faite par Lafcadio Hearn « La nuit tombe. Les masques se rendent en foule aux salles de bal ».

Marie-Thérèse Lung Fu mentionne Fernand Yang Ting qui dans son roman « Saint-Pierre» écrit en 1905, utilise le terme « les masques » afin de désigner les carnavaliers « La bourgeoisie effrayée…commence à se jucher sur le dos des chevaux … déroulant au milieu de la cohue de masques à pieds, la cohue de ses masques à cheval et en voiture ».
Elle rappelle celui du Vice-Recteur Louis Garaud décrivant avec enthousiasme et admiration le carnaval de Saint-Pierre en 1895 « C’est …à la batterie d’Esnotz que tous les quartiers déversent leurs masques ».

Une carte postale légendée « d’un jour de carnaval » rue Victor Hugo à Saint-Pierre, avant 1902, présente comme on peut le voir aussi sur les photos évoquant le carnaval en Guyane, en Louisiane, à Trinidad, des personnes portant le même style de déguisement et de masque.

Raphaël Tardon dans son roman « la caldeira » publié en 1948 évoque les masques participant au carnaval de carnaval de Saint-Pierre, « les groupes de masques isolés ou à pied ou sur un char, jouent de la flûte… ».

Nos constats jusqu’en 1902 (date de l’éruption de la montagne Pelé)

- L’expression tourlourou a été introduite par des personnes portant uniforme et voyageant (soldat et matelot).

- Le terme « touloulou », résultant de la créolisation du mot « tourlourou », il existe en Guyane comme en Martinique.

A l’origine, il recouvrait déjà dans chacun de ces espaces géographiques un sens différent : Le touloulou désigne le carnavalier en Guyane. Par dérision, l’association entre le déguisement carnavalesque et l’uniforme des soldats est probable. En Martinique, la désignation du crabe par ce terme, touloulou, vient des matelots comme nous l’avons désigné précédemment. Il porte en lui aussi la dérision.

- L’antériorité de l’expression « touloulou » en Guyane (1891) est avérée, il est toujours en usage. En Martinique, l’unique utilisation de ce terme a été trouvée sur une carte postale et son usage est absent du lexique carnavalesque. La légende « touloulou » y figurant peut s’expliquer par l’introduction du terme lors du retour de Guyane d’un certain nombre d’immigrés Martiniquais dans leur pays d’origine à la fin du XIX ème siècle, mais son usage n’a jamais été accrédité. Ce va et vient est une caractéristique des flux migratoires.

- Le mot « touloulou » est introduit dans l’île en 1976 avec le bal paré-masqué à l’initiative d’Albert dit Berly Glaudon et de sa sœur Ghislaine. On note cependant, une restriction du sens probablement pour une meilleure adaptation au contexte social et culturel afin d’ en favoriser l’appropriation. C’est ainsi, qu’à la différence de la Guyane, le terme touloulou ne s’applique qu’à une catégorie de carnavaliers : la femme déguisée et masquée évoluant dans un unique cadre carnavalesque : le bal paré-masqué à différencier du bal masqué.

- A Saint-Pierre, jusqu’en 1902, les carnavaliers ont toujours été communément appelés « masques » et non « touloulous ».

Un riche débat peut être engagé sur ce thème. Mais, il doit être fondé sur des sources tangibles et la reconnaissance d’un fait : que toutes les aires culturelles ont capacité à créer.

C’est bien le cas du carnaval dont l’objectif fédérateur nous permet tous et toujours et partout de participer avec volupté au chœur tapageur des chansons satiriques, de nous livrer sans retenue, corps et âme, au rythme endiablé de la musique carnavalesque, de prendre rendez-vous avec l’oubli des tracasseries de la vie quotidienne.

Sachez que la Guyane accepte volontiers l’emprunt du touloulou par la Martinique, même si l’emploi de ce terme est réducteur puisqu’il ne se limite qu’au bal paré-masqué. Car, nos pays ont une longue tradition d’échange dans la fraternité qui est à préserver.

Aline BELFORT

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