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Le théâtre de Gerty Dambury : un marronnage au féminin

Le théâtre de Gerty Dambury : un marronnage au féminin

« Tu n’es pas ma destination finale » dit Gilette à son fils, Christian dans Trames, une des dernières pièces de Gerty Dambury qu’elle a elle-même récemment mise en scène et créée au Musée Dapper à Paris. Une courte phrase qui retentit avec violence tant elle semble hérétique dans une société où la maternité se veut le destin absolu de la femme, une phrase qu’une spectatrice avait justement relevée lors de la présentation de Trames au Musée Dapper.

Pourtant la phrase est à double sens, elle dit bien sûr le refus d’une assignation à la condition de mère, mais elle parle aussi d’un voyage, d’un parcours, d’un devenir même qui ne suit pas l’ordre des choses, qui prend un chemin de traverse, pour s’enfoncer dans l’inconnu au nom d’une impérieuse soif de liberté, un impérieux désir de construire son identité humaine et d’inventer un horizon inouï. Cette phrase me paraît très emblématique de ce rêve qui a porté les esclaves marrons. Les Marrons ont en effet refusé d’admettre que les terres d’Amérique, la plantation du maître et la procréation étaient leur destination finale. Admettre que son devenir ne se limite pas à la chair de sa chair, à la transmission de son sang, mais qu’il y a une autre œuvre à accomplir est emblématique de cette hérésie qui caractérise l’engagement au féminin pour une société conservatrice. Gilette n’est pas une femme de théâtre et ce serait très réducteur de voir en elle une projection de Gerty Dambury elle-même. Pourtant chez la sociologue qui collecte ces paroles de femmes et témoigne à travers l’histoire de chacune de l’histoire de la Guadeloupe, la dramaturge qui, elle aussi, fait entendre des voix n’est pas si loin. Et quand les chemins de traverse sont des plateaux de théâtre, l’hérésie sent vraiment le souffre !
Le nécessaire pas de côté
Il est d’abord intéressant de remarquer que les œuvres de Gerty Dambury évoquent toujours une traversée, un au-delà qui se structure entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique ; Lettres Indiennes fait le détour par l’île de la Réunion, Trames évoque le voyage de Gilette en Afrique jusqu’à Tombouctou où elle tombe amoureuse d’un Africain, le père de son fils. Cette tension est en lien avec l’enfance, les origines, une certaine quête identitaire, un rêve de retour aux sources. Le pas de côté aide au déplacement de la conscience, à porter un autre regard sur soi. Dans le parcours personnel de Gerty Dambury l’expérience du voyage, son départ de la Guadeloupe à l’âge de 12 ans ont été essentiels.
Gerty Dambury quitte la Guadeloupe pour des raisons familiales, à la fin des années 60. Ce sera un départ précipité sans réelle préparation, sans « au revoir ». Ses parents s’installent en région parisienne où se déroule son adolescence et se construit sa révolte aussi. Elle fait l’expérience d’une France qui dans les années 70 a fait table rase de l’histoire coloniale, mais qui ouvre des yeux étonnés sur ses immigrés au travail dans les usines, sur les chantiers. Ce racisme qui suinte, qui habite l’ombre, Gerty Dambury y est confrontée à l’école, sur les quais du métro… Ce racisme qu’elle ne peut pas ne pas entendre à l’égard de ceux qu’on appelle les « bicots », les « bougnoules »… et c’est ainsi qu’elle tournera toute sa recherche intellectuelle et sensible vers la découverte de l’autre : études d’anglais pour se rapprocher peut-être de l’Amérique de Martin Luther King ou de Rosa Park, et apprentissage de l’arabe par solidarité avec les jeunes immigrés qu’elle a côtoyés à l’école et dans sa cité, dont elle ne comprenait pas la langue et dont elle avait la curiosité de partager l’imaginaire. Puis il y aura le retour en Guadeloupe dans les années 80 et le théâtre qui s’impose dans sa vie. Aujourd’hui elle vit à nouveau en région parisienne, après une boucle de vingt ans sur sa terre natale.
Or, la phrase de Gilette dit la nécessité du voyage, du détour, du pas de côté. Prendre la plume, c’est accepter de se déplacer, de se déporter par rapport à cette destination naturelle conçue et imposée par la société et son carcan d’idées reçues, d’habitudes et de contraintes. Cette phrase dit le marronnage que représente le choix de l’écriture pour une femme qui ne conçoit plus son accomplissement, sa finitude dans la maternité et la transmission du sang. Choisir le théâtre, c’est tourner le dos à l’ordre rassurant de la maison et de la famille pour s’enfoncer dans l’inconfort et l’obscurité de la forêt.
Refus de l’enclos identitaire
Mais le marronnage ici n’a pas seulement à voir avec la condition féminine, il touche à une question ontologique issue de l’histoire coloniale et de l’esclavage. Refuser la destination qu’impose l’ordre des choses, c’est refuser l’identité qu’impose le maître, c’est refuser une définition préconçue de soi. En 1991, Gerty Dambury affirmait ses craintes d’être piégée par les étiquettes identitaires, confiant un vœu à Suzanne Houyoux : « j’espère sincèrement, dit-elle, (…) qu’on ne nous enfermera pas dans une spécificité antillaise de notre écriture, comme s’il était donné d’avance et pour toujours que nous serions arrêtés au même point » (1). Elle rejoint à l’époque les dramaturges africains qu’elle rencontre à Limoges au à La Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, ces écrivains du carrefour qui se définissaient comme de « vilains garnements iconoclastes », ceux que l’on a appelés « les enfants terribles des Indépendances », autrement dit Kossi Efoui, Caya Makhélé, Koffi Kwahulé. Gerty Dambury défend elle aussi cette idée d’une identité en devenir, une identité à construire et résolument changeante et miroitante, parce qu’avant tout vivante et pétrie de diversités. Et la vraie liberté est bel et bien de pouvoir dépasser l’inspiration de ses origines pour se frotter à d’autres sources.
Refuser de voir dans son fils ses limites c’est s’ouvrir justement à l’altérité, ne pas rester entre soi, c’est se contraindre au dépassement, sauter l’enclos.
Porter une autre maternité, celle du viol
Si la destination finale de Gilette n’est pas son fils, c’est peut-être qu’elle porte un autre enfant, un enfant fantôme celui-là, l’enfant mort des traumatismes du passé, cet enfant issu du viol de l’esclavage et que la société antillaise n’est pas parvenue à mettre au monde.
Impossible de construire un devenir, un avenir sans faire le détour par le passé et ses meurtrissures, impossible d’aller de l’avant en gardant l’enfant mort du secret enfoui. Gilette doit en somme accoucher du jumeau mort de Christian, cette ombre qui l’obsède. Depuis son séjour en Afrique où il avait tenté de vivre avec son père, Christian porte un secret qui noue toute communication avec sa mère, ce secret a trait à sa représentation identitaire et à l’estime de soi. La reconstruction identitaire ne peut s’accomplir par un simple retour utopique aux sources, le voyage en Afrique ne suffit pas. L’Afrique ne peut non plus être la destination finale. Le pays d’origine est encore à construire et il est peut-être dans la création justement, dans l’art et le théâtre même.
La plupart des pièces de Gerty Dambury reposent sur une dramaturgie du secret et de la réminiscence. Son théâtre est avant tout un théâtre hanté qui accouche de fantômes, comme si le choix du rituel dramatique servait à convoquer les spectres qui peuplent inconsciemment les âmes.
Chez Gerty Dambury, le traumatisme du passé remonte à la surface comme ces cadavres que la mer finit par rejeter sur la grève. Que ce soit dans Enfouissement, Reflux ou Trames, les fantômes habitent son théâtre, comme ce nègre marron mort noyé qui vient parler à l’oreille de Salustre dans Reflux, comme ces femmes dont Gilette dans Trames collecte les témoignages et qui finissent par peupler son existence au point de la couper de son propre fils. La société antillaise est marquée par le poids d’un passé traumatique qui est écrit au fond des corps et traverse les êtres à leur insu. (2) Or ce passé, il ne faut pas le nier ou tenter de le refouler au plus profond, mais au contraire accepter sa présence, le laisser faire résurgence. Le théâtre, art de la porosité, permet ce dégorgement, cette régurgitation, ce « reflux » selon le titre même du texte de Gerty Dambury. « Vivre ensemble… toi et moi… que tu acceptes ma présence en toi », tel est le projet d’avenir de l’Etranger dans Reflux, autrement dit ce fantôme d’esclavage qui devient l’ombre de Salustre.
La poétique qui nourrit l’esthétique de Gerty Dambury relève de la comparution, elle se fait exhumation nécessaire pour accomplir enfin le deuil, Trames dit encore cette nécessité d’ouvrir le tombeau et de descendre au plus profond de gratter en somme pour trouver la trame.
Parce que le Théâtre est un art du dévoilement de la mise à jour, il permet d’articuler le silence des douleurs et fait entendre une musique improbable celle des âmes, cette polyphonie humaine d’impossible écoute. Pas de dialogue : « le théâtre de Gerty Dambury dit l’incommensurable distance qui sépare des êtres voués à la solitude » (3) selon Stéphanie Bérard et les répliques s’inscrivent dans un « polygone du sourd » comme l’explique Christiane Makward. Failles et fissures creusent les échanges, mais ouvrent aussi à d’autres voix, aux voix lointaines du passé. Les paroles ne communiquent pas, ne s’entendent pas, mais les voix construisent le chaos du monde et c’est l’écoute de cette cacophonie qui monte de la tombe et traverse les humains qui permet d’embrasser l’humanité et de se reconstruire une identité d’homme. La destination finale de l’identité retrouvée n’est sans doute ni l’Afrique, ni l’Europe, ni le fils, ni l’enfance, mais le territoire même de la création, ce territoire de la porosité.

1. Suzanne Houyoux, « Entretien avec Gerty Dambury, Pointe-à-Pitre, juin 1991 », in Susanne Rinne et Joëlle Vitielo, dir., Elles écrivent des Antilles, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 271.
2. Sylvie Chalaye, « Pour une poétique des corps en écritures », Nouvelles dramaturgies d’Afrique et des diasporas : cantate des corps, sonate des voix, L’Esprit Créateur, Fall 2008, vol. 48, n° 3, Johns Hopkins University Press, 2008, p. 3-16.
3. Stéphanie Bérard, « Percussion et répercussion des voix dans le théâtre de Gerty Dambury, in Sylvie Chalaye dir., Nouvelles dramaturgies d’Afrique et des diasporas : cantate des corps, sonate des voix, L’Esprit Créateur, Fall 2008, vol. 48, n° 3, Johns Hopkins University Press, 2008, p. 79.
///Article N° : 9364

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