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LE REGARD ANTILLAIS

Dominique Lancastre

Conférence tenue le 4.12.2013 au Salon International du livre de Martinique

Bonjour,

Je  vous remercie de votre présence à cette conférence sur le Regard antillais. Je vais tenter pendant les 20 /30 minutes qui m'ont été accordées dans le cadre du premier salon international du livre de la Martinique de vous plonger dans ce que j'ai appelé le regard antillais.

Tout d'abord pourquoi avoir choisi un tel sujet et dans quel but. Pour ceux qui ne me connaissent pas je vais donc me présenter. Je m'appelle Dominique Lancastre auteur guadeloupéen, je vis à Londres et à Paris. Je suis également personnel navigant commercial depuis 16ans pour la compagnie nationale britannique (British Airways). Je suis donc amené à parcourir le monde et parcourir le monde est un euphémisme. Je dirai plus que je quadrille ce monde. C'est donc en quadrillant le monde que je me suis mis à observer sans doute par curiosité le comportement de l'être humain en essayant de trouver des similitudes mais aussi des différences culturelles qui font de cette planète une belle planète et le monde dans lequel nous vivons un monde unique. Car, même si nous dormons, nous nous levons, nous mangeons et nous vaquons à nos occupations, il est évident que nous ne faisons pas les choses de la même manière selon l'endroit où nous nous trouvons dans le monde. Le monde créole a donc ses particularités et dans ces particularités je me suis intéressé à la façon dont nous nous voyons nous (monde créole) par rapport à l'extérieur en essayant de comprendre quelle est la place de l''Homme créole à l'heure actuelle dans le monde.

Le  Regard

Qu'est ce que le regard? Essayons donc de nous pencher sur  les différentes définitions  pour arriver au regard qui m'intéresse: Le Regard antillais.

Le regard selon mes recherches désigne le mouvement ou la direction des yeux vers un objet, et par métaphore, la capacité intellectuelle d'un individu à appréhender une situation. Le regard est un support de communication entre individus y compris chez de nombreuses espèces animales. Je ne vais pas entrer dans ce domaine-là mais on pourrait citer les gorilles. Dans le domaine universitaire le concept de regard renvoie à la manière dont  un individu ou un groupe d'individus perçoit et se représente son environnement et en particulier soi-même et les autres individus. Nombre de ces théories insistent sur la façon dont l'attitude du «regardant» ou même le seul fait d'être soumis au regard peut modifier le «regardé». Je vais donc revenir un peu plus tard sur ces définitions.

Dans le champ social, le concept du regard joue un rôle important pour certaines théories qui font un enjeu de pouvoir entre groupes sociaux. Ainsi selon certaines féministes, la manière dont les hommes regardent les femmes influence directement la manière dont les femmes se perçoivent elles-mêmes. Dans Une Femme Chambardée je brosse le portrait d’une société guadeloupéenne à travers le regard d’Héléna un personnage atypique peu bavard. Un conte philosophique d’après Jacqueline Couti enseignante-chercheure à l’université de Kentucky, à Lexington USA. Ce personnage atypique d’Héléna cadre parfaitement avec le sujet de cette conférence car ce n’est qu’à travers la façon elle regarde cette société qu’elle nous pousse à porter un regard sur nous- même. À ce sujet je me permets de vous citer une phrase du roman pour étayer ce concept féministe

«Ainsi naquit une mentalité féministe dans sa tête sans que toutefois elle adhère à un mouvement officiel. Elle côtoyait les hommes, mais les regardait avec méfiance en étant toujours sur ses gardes…» (Une Femme Chambardée, page 31 Editions Fortuna).

Pour les besoins de cette conférence je me suis un peu concentré sur le roman Une Femme Chambardée. Helena, la protagoniste de ce roman a la volonté de se reconstruire passé par de simples gestes. Elle (re)commence à se regarder dans un miroir et comprend à quel point elle s’est laissée aller. Il lui faut «défricher» ses cheveux hirsutes et les dompter, mettre de la vaseline sur des pieds dont les talons sont craquelés, sortir la robe des grands jours pour se rendre compte qu’elle tombe en lambeaux sans avoir vraiment servi.

Héléna essaie, en vain, de rafistoler des chaussures qui ont connu de
meilleurs jours. Elle souhaite être présentable pour obtenir un travail
de maison et ce faisant, prend conscience que par manque de soin,
elle est devenue le double grotesque d’elle-même. Se confronter à
son image ranime un ego défaillant. Le désir, voire la compulsion
antillaise de paraître n’est pas critiquée, bien au contraire, il s’avère
de la plus grande importance. Paraître, c’est être, surtout chez ceux
qui n’ont rien. Cet épisode de relooking pathétique et comique à la
fois met à nu l’âme d’Héléna. Se contemplant dans le miroir, elle
saisit l’image peu reluisante qu’elle offre au monde et se décide à
se reconstruire. Le regard de l’autre sera sans pitié mais elle s’en
moque. Son désir de protéger son fils et de subvenir aux besoins
de celui-ci, de retrouver une plus grande dignité ne passe pas par
le regard de l’autre mais par l’acceptation de soi.(Extrait Postface J.COUTI)

En psychologie on (les psychologues) a essayé de  trouver une symbolique du regard sans doute pour étayer les thèses des communications verbales et non verbales. Communications non verbale: silences, gestes, postures, expressions faciales, ton de la voix, rythme de locution, vêtements etc. etc. Je cite quelques exemples: Un regard qui diffère du sourire ébauché? Une absence de ridules au coin des yeux? C'est là l'indice d'un esprit calculateur, voire d'une personnalité cynique. Si quelqu’un rit à gorge déployée et que son regard est tourné vers le plafond, dites-vous que ce rire est sincère alors que les personnes qui écarquillent systématiquement les yeux chaque fois qu’elles font mine de s’étonner sont plutôt du genre bluffeur. Quant au regard fuyant, il correspond à la norme s’il croise celui d’un inconnu alors qu’un regard appuyé ou perforant est perçu par l’autre comme un viol de son territoire.

Ce regard est au centre de toutes les attentions depuis quelques temps en Guadeloupe et à la Martinique avec une recrudescence de la violence chez les jeunes et les moins jeunes. Un phénomène qui n’a pas échappé aux journalistes puisque de la métropole j’ai pu à maintes reprises lire les grands titres des journaux soulignant qu’aux Antilles on peut perdre la vie à cause d’un regard.

De même, il est rare que l’on accroche le regard d’un interlocuteur, connu ou inconnu, lorsqu’on lui adresse la parole, comme si l’on percevait l’offensive que cela sous-tend. Par contre, les mouvements oculaires traduiront la pensée. Le regard amoureux est à ce titre frappant car il transporte les mots échangés par les amants à un autre niveau de conscience.

En philosophie, les Grecs en particulier ont thématisé, notamment Platon, dans les différences du même et de l’autre, la question du regard. Le même et l’autre appartenait, pour Aristote à la table des contraires à partir de laquelle était mise en œuvre la dialectique (c’est-à-dire pour Aristote, l’étude des raisonnements «probables»).Cependant, il est nécessaire d’établir une distinction entre autre et autrui. Disons simplement que si tout autrui est un autre, l’inverse n’est pas vrai. L’autre, ce peut être un homme mais ce peut être aussi Dieu, un animal, voire un objet matériel tandis qu’autrui est toujours un individu humain. Lorsque Platon se demande «Comment si le tout existe, chaque chose peut exister séparément?», lorsque donc il pose la question de l’identité et de la différence, celle-ci a aussi immédiatement une portée morale et politique. Il en va de même pour Aristote lorsqu’il se demande si le rapport à autrui appartient à l’essence de l’homme? La question de l’altérité entre les hommes se posait avant tout pour les Grecs dans les termes de la vie sociale et politique (cf. l’exemple classique de l’étranger, du non-Grec considéré comme «barbare»). L’autre avait bien une dimension «humaine» bien qu’elle ne soit jamais celle de l’individu isolé.

Le Regard antillais

Toutes ces définitions nous indiquent l'importance du regard dans la vie quotidienne et nous poussent à un certain questionnement. Il y a dans le regard toute une connotation culturelle qui lui donne sa signification En tout cas  du point de vue de mes expériences et de mes propres voyages le regard a un lien direct avec le comportement des personnes dans l'environnement dans lequel elles cohabitent. Il est vrai que la façon dont les gens se regardent en Afrique, diffère avec le Brésil, les USA ou bien la Caraïbe. Le regard dans certaines traditions africaines peut être un signe de bénédiction, il peut être aussi un lien de pouvoir magique, hypnotique, de coercition, de fascination, de séduction. Aux Antilles le fait même de toiser autrui représente une provocation, un affront, ou une déclaration de guerre. (Voir La symbolique du regard d'Eric Mansfield)

Dans un article intitulé: L'antillais dans le Miroir: de la représentation dans la société martiniquaise publié par Laurette Célestine Triolé Maître de Conférence à UAG  elle dit: «Mieux se connaître, tel semble bien être le prérequis majeur lorsqu’on vise à mieux mobiliser toutes les dynamiques possibles culturelles, géopolitiques, psychologiques et économiques - pour mieux peser, voire résister aux obsessions et fantasmes de l’Autre quel qu’il soit.» Tache pour le moins difficile lorsque que l’on connaît la complexité du regarde antillais.

Elle mettait déjà le point sur un problème essentiel qui occupe certains esprits. Dans l'univers antillais où nous situons-nous? et qui sommes-nous? Lorsque nous employons le terme antillais pensons-nous à Haïti, à Cuba? Elle faisait déjà remarquer cette tendance à inclure la Guyane dans un environnement antillais alors qu'elle fait partie d'un continent. Toutes ces ambiguïtés nous montrent à quel point nous avons nous même des difficultés à nous définir et puisque nous avons des difficultés à nous définir, cela prouve à un certain point que nous avons du mal à nous regarder nous-même. Le Regard antillais est un regard beaucoup plus complexe qu'on peut l'imaginer et les définitions que j'ai donné au début de cette démonstration cadrent peu avec le monde antillais qui selon moi est en perpétuelle recherche d'identité.

J'ai commencé cette conférence en vous parlant de mon métier de Personnel Navigant Commercial car cela à toute son importance. Je vous avais promis de parler de mes propres expériences voilà une belle anecdote et une situation qui se répète pratiquement à chaque vol. Le fameux «But where are you from?» (Mais d’où êtes-vous?) qui me poursuit depuis 16 ans. La réponse eut été simple si mes interlocuteurs se contentaient de «I am from Guadeloupe» (Je suis de la Guadeloupe). Mais, ce n'est jamais le cas puisque l'on cherche toujours à savoir mes origines. Dès lors le fait de me poser cette question en permanence a changé le regard que je me porte sur moi-même. Les anglais n'ayant pas connu de processus de départementalisation et ayant accordé l'indépendance à nos voisins ont du mal à comprendre cette histoire de passeport européen émanant de la caraïbe et pour leur expliquer le pourquoi de ce passeport je me trouve dans l'obligation de revenir à la colonisation. Ce processus de retour en arrière montre à quel point l'antillais se trouve confronté aux regards des autres lorsqu'il est confronté à sa propre identité. Le peuple antillais refusant de se regarder lui-même est longtemps resté dans le dénigrement de soi, un dénigrement causé par l'esclavage et alimenté par la colonisation.

Un dénigrement qui a sans doute poussé Laurette Trioré à s'exprimer de la sorte: «Ainsi le Martiniquais ne se pense pas Noir: il se pense Antillais. Pour lui, le nègre vit en Afrique. Subjectivement, intellectuellement, il se comporte comme un Blanc. De ce fait, il ne saurait vivre son antillanité comme un secours, le dérivatif à une faiblesse qu’il craindrait d’affronter seul.» Ainsi perçue, elle serait, comme le dit Glissant «un refuge d’une autre sorte et remplacerait une démission par une autre. On n’est pas Martiniquais à force de se vouloir Antillais: on devient réellement Antillais à force de se vouloir Martiniquais». (Glissant 1981 : 280).

Madame Laurette s'est penchée sur le cas de la Martinique mais nous pouvons attribuer le même comportement dans les autres départements et également en Guadeloupe.

Cependant, avec le courant de la Créolité nous avons pu assister à un autre phénomène une prise de conscience marquée par la reconnaissance et l'appartenance à une souche commune. Bien que cette reconnaissance soit minoritaire il est bon de la signaler. Puisqu'elle a forcé l'antillais à avoir un autre regard sur lui-même qui a donné naissance à un discours politique ou idéologique revendicatif à des refus de tout ce qui peut rappeler l’ingérence française ou plus  largement l’influence  européenne, comme par exemple le refus de se défriser les cheveux pour les femmes, de donner à leurs enfants des prénoms français, tout ceci étant considéré comme un fait d’assimilation à la culture blanche; ou dans la revendication du statut et de l’utilisation de la langue créole, ou encore dans le choix d’un mode de vie ancestral en référence à l’Afrique mère, notamment dans le mouvement rastafari ou les milieux sympathisants. Il est vrai que le processus idéologico-historique, même s’il n’explique pas tout, éclaire en tout cas certains comportements et mentalités rencontrés dans la société antillaise.

On pourrait dire donc que le phénomène de créolisation du monde a permis d'effacer peu à peu cette honte de l'antillais de son identité et de la façon dont il se regarde et dans la façon dont il regarde les autres. Les cultures antillaises sont par la force des choses des cultures composites et, pendant longtemps, on a considéré le composite comme une tare, une lacune pour citer E.Glissant. On assiste aujourd'hui à une autre vision et c'est la pensée inverse. Le fait même d'être ici à vous parler de ce regard antillais est la preuve d'une très grande conscience de la nouvelle génération de l'importance de cette identité et de l'importance de la manière dont elle se regarde actuellement. Ce salon en est la preuve Salon internationale du livre de la Martinique: Les Mondes Créoles. Le thème est important car il rentre directement dans la façon dont nous antillais prenons une autre direction. Une direction qu’Édouard Glissant avait déjà souligné:

«il y a aux Antilles une expérience tremblante du composite, du choc des cultures et de leur intrication, qui fait qu'aujourd'hui un Antillais se sent peut-être, plus qu'un Français, un homme du monde — pas au sens mondain du terme mais au sens cosmique.»

On ne peut nier en parallèle une forme de recherche de reconnaissance identitaire chez l'antillais qui cherche à attirer l'attention sur l'importance des qualités spécifiques qu'il représente collectivement et individuellement. Vous n'avez qu'à observer autour de vous  au quotidien pour attester de ce comportement où tout est dans le paraître. Le «J'ai donc je suis» fonctionne encore bien dans la vie quotidienne aux Antilles. Dans une société ayant subi l'influence forte de la colonisation cette attitude est tout à fait normal puisque le modèle imposé est de celui  qui colonise. Il faudra un certain temps pour que ce regard, cette façon de se voir soit totalement indépendante de ce discours. Établir un système de circulation harmonieuse entre des champs culturels qui ne seront pas intégrés les uns aux autres mais qui s'accepteront les uns les autres comme le faisait remarquer E/Glissant est une autre  façon de nous voir et de voir l'avenir. Cette circulation harmonieuse entre des champs culturels changerait considérablement la manière dont nous percevons nos voisins de la Caraïbe. Étonnement le regard que le Martiniquais a sur le Saint Lucien et que le Guadeloupéen sur les Dominicains, et les Martiniquais et Guadeloupéens sur les Haïtiens ressemblent étrangement au regard de la Métropole sur ces îles françaises. Le processus de créolisation aura sans doute raison de ce regard condescendant envers les autres îles voisines. Nous sommes encore bien loin de cette prise de conscience collective qui éviterait des situations très déplorables comme le regard des Dominicains sur les Haïtiens. Phénomène qui pour nous Martiniquais Guadeloupéen paraît inconcevable car nous sommes jamais allés aussi loin dans les dérives de domination, d'intolérance qui empêchent de regarder l'autre de le reconnaître à travers nous-même.

Sources et autres documents

  • Eric Mansfield, La Symbolique du regard - regardants et regardés dans la poésie antillaise d'expression française Martinique, Guadeloupe, Guyane, 1945-1982.
     
  • Simon.G,  Le Regard, l’être et l’apparence dans l’optique de l’Antiquité, Paris, Seuil, 1988.
     
  • Laurette Celestine-Triolé, L’Antillais dans le miroir: de la représentation dans la société martiniquaise, Université des Antilles et de la Guyane, Pointe à Pitre.
     
  • Dominique Lancastre, Une Femme Chambardée, Editions Fortuna, 2013.
     
  • Ouvrages spécifiques / référence /  Regard.
    • Le solipsisme et l’existence d’autrui selon Descartes.
    • L’intersubjectivité selon Husserl.
    • L’être selon Heidegger.
    • Le regard selon Sartre.
    • La reconnaissance selon Hegel.
    • Le visage de l’autre chez Levinas.
    • Platon  Le sophiste.
    • Sartre Huis clos, l’être et le néant.
    • Heidegger, Etre et temps.
  • L'altérité est un concept philosophique signifiant «le caractère de ce qui est autre» ou la reconnaissance de l’autre dans sa différence, aussi bien culturelle que religieuse. (Wikipédia)

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