Accueil

LE QUOTIDIEN "FRANCE-ANTILLES" DANS LA TOURMENTE

LE QUOTIDIEN "FRANCE-ANTILLES" DANS LA TOURMENTE

   Ce samedi 28 septembre, le directeur général de FRANCE-ANTILLES, Frédéric VERBRUGGHE, a publié, sur une page entière, une "Adresse aux Martiniquais".

   Cette adresse est sous-titrée "L'Avenir de France-Antilles se jouera dans les 30 prochains jours" et le texte lui-même, remarquablement argumenté s'agissant des difficultés de la presse quotidienne, laisse toutefois quelque peu songeur. Et cela pour plusieurs raisons, la première étant qu'aucun journal quotidien n'a plus été rentable depuis l'invention de la radio, puis de la télévision et enfin de l'Internet. Plus été rentable sur ses seules ventes, s'entend. Tant que ces trois outils de communication modernes n'existaient pas, la presse écrite disposait du monopole de l'information. Dans le Saint-Pierre d'avant l'éruption de la montagne Pelée, il y avait ainsi deux quotidiens : Les Antilles appartenant aux Békés et Les Colonies appartenant aux Mulâtres (notamment au célèbre avocat Marius HURARD). A l'époque, la guerre entre ces deux ethno-groupes était féroce si bien qu'un "coup de journal" pouvait vous valoir de recevoir "un cartel" c'est-à-dire un carton d'invitation-sommation à la fameuse "Allée des duels" du magnifique Jardin botanique de Saint-Pierre. Cette tradition a d'ailleurs continué puisque lorsqu'après l'éruption, Julien CONFIANT, par ailleurs conseiller général, prit la succession de Marius HURARD à la tête des Colonies au début du XXe siècle, il recevait au moins un cartel tous les quinze jours si bien que le gouverneur de l'époque dut exiler cet infatigable bretteur en Guyane, puis à la Dominique où il décéda.
   La naissance du journal "JUSTICE" de la Fédération de la Martinique du Parti Communiste Français, devenu Parti Communiste Martiniquais, quoique hebdomadaire, jouera aussi un grand rôle dans la presse écrite à une époque où l'industrie sucrière était encore relativement florissante et les travailleurs de la canne mobilisés derrière la CGT et les Communistes. "JUSTICE" fêtera d'ailleurs très bientôt son 100è anniversaire, ce qui en fait le plus ancien journal encore en activité de toute la Caraïbe ! Toutefois, à partir des années 80-90 du siècle dernier commencera une décrue de l'influence communiste suite à l'effondrement du système plantationnaire et la perte par le PCM de quasiment toutes ses municipalités. En dépit de tout, ce journal continue vaillamment sa route et s'est considérablement amélioré du point de vue technique. Mais pour combien de temps encore ?
   Le PPM (Parti Progressiste Martiniquais) a eu aussi son journal "LE PROGRESSISTE" dans lequel d'aucuns notèrent, non sans malice, qu'Aimé CESAIRE n'écrivait jamais. Cet hebdomadaire connut aussi son heure de gloire pendant les années du césairisme triomphant et de la possession de la plus grande ville du pays. Surtout de ses 3.000 employés municipaux qui furent, des années durant, d'excellents distributeurs du journal aux quatre coins de Fort-de-France. Aujourd'hui, contrairement à "JUSTICE", le journal du PPM a disparu des kiosques et des librairies. Il n'existe plus que sur le Net, par le biais du système CALAMEO, très connu à Trénelle et à Volga-Plage (interdit de rire !).
   Enfin, né en 1981 de la volonté et l'énergie d'Henri PIED, médecin et ancien de l'OJAM, et de collaborateur tels Alfred FORTUNE, Michel PONNAMAH, Guy CABORT-MASSON, Raphaël CONFIANT, Tony DELSHAM, Pierre PINALIE ou encore Patrick CHAMOISEAU (pour ne parler que des tout premiers rédacteurs), l'hebdomadaire ANTILLA se maintient depuis plus de trois décennies, ce qui est un véritable exploit quand on voit le peu de publicité qui lui est confié. Sa qualité technique est devenu irréprochable et il a continué dans la voie de l'ouverture à toutes les sensibilités politiques du pays. Mais, là aussi, pour combien de temps encore ?
   Autant dire donc que "FRANCE-ANTILLES" a pu occuper toute la place pendant plus d'un demi-siècle, sans aucun concurrent (hormis, celle plutôt brève de l'"ECHO DES ANTILLES) pour la simple raison qu'un quotidien, non seulement touche un public plus populaire et donc plus vaste qu'un hebdomadaire, mais aussi au fait qu'il a su longtemps dissimuler son affiliation politique. Combien d'Antillais et de Guyanais savent, par exemple, qu'il fut créé sur décision du Général DE GAULLE en personne ? Certes, on se doutait bien que la "Mère-Patrie" était derrière ce quotidien et les esprits les plus éclairés finirent par le qualifier de "FRANS-MANTI", mais pour le gros de la population, il a bénéficié d'une image de relative neutralité. Image renforcée quand, à partir de la nomination d'Henri MANGATTALE comme directeur de la rédaction, et la marginalisation progressive des journalistes "métros", le journal s'est effectivement amélioré et a cessé d'être l'outil de propagande de la Droite française et des Békés. Ces dernières années d'ailleurs, le contenu du quotidien et sa qualité rédactionnelle ainsi que graphique s'est considérable améliorée et il a cessé d'être l'organe exclusif du courant assimilationniste, ouvrant ses pages-débat à toutes les tendances politiques. Et c'est précisément à ce moment-là que les difficultés sont apparues. Le lectorat devenait vieillissant et les nouvelles générations ne s'informaient que par le biais des sites gratuits de l'Internet. Il est ainsi rarissime de voir un jeune de moins de 40 ans avec un FRANCE-ANTILLES à la main.
   Comme tous les journaux-papier du monde entier, il a dû s'ouvrir à cette nouvelle technologie et offrir à ses lecteurs une version en ligne mais l'étroitesse du marché fait que le nombre d'abonnés nécessaires pour pouvoir rentabiliser celle-ci est un obstacle rédhibitoire. Entre annonces légales et publicité, le journal a pu tenir cahin-caha, mais l'heure de vérité a fini par sonner : on apprenait que FRANCE-ANTILLES était désormais en cessation de paiements. Son directeur l'a confirmé dans son "Adresse aux Martiniquais". Aucun repreneur à l'horizon, affirme-t-il ! Nous disions notre étonnement, au début de cet article, pour la raison que partout à travers le monde capitaliste et notamment en France, la presse-papier est désormais aux mains de capitaines d'industrie ou du commerce. Soit comme propriétaires soit comme actionnaires majoritaires, ce qui est le cas de maints hebdomadaires français également.
   Or, en Martinique, les détenteurs de capitaux, Békés pour la plupart, une fois St-Pierre rayée de la carte, se sont progressivement désintéressés de la vie politique, intellectuelle et culturelle pour se concentrer dans l'économique. S'ils ont confié de la publicité à FRANCE-ANTILLES pendant des décennies, c'était parce que ce journal défendait sans nuance l'assimilation et le capitalisme. Mais sans doute estiment-ils aujourd'hui que le travail a été accompli, que le lavage de cerveaux a été réussi et qu'il n'est plus nécessaire d'avoir un journal-papier à leur botte. Car enfin, soyons sérieux, monsieur le directeur de FRANCE-ANTILLES, ce n'est pas les TI SONSON, les smicards et les chômeurs, qui pourront sauver votre journal et votre adresse aurait dû plutôt s'intituler "Adresse aux détenteurs de capitaux martiniquais".
   Nous vivons en système capitaliste que nous le voulions ou non et les règles du marché capitaliste sont implacables. Aucune coopérative de presse n'a jamais pu exister en son sein et cela se voit avec les graves difficultés que traverse depuis plusieurs années le quotidien communiste français "L'HUMANITE", le seul à ne pas être inféodé aux puissances d'argent. Il en va de même en Martinique : seuls les détenteurs de capitaux peuvent vous venir en aide sachant qu'un journal-papier, dans le monde actuel des nouvelles technologies de l'information, ne peut être rentable. Tout juste peut-il se trouver à l'équilibre du point de vue financier. Il est évidemment plus rentable d'investir dans la vente de fromages, de champagne, de voitures, de matériel de sport ou de bricolage.
   Allez, messieurs les Békés et autres nantis de couleur, un petit effort pour sauver VOTRE journal !... 

Pages