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Le pouvoir à la jeunesse

Arnold Antonin (in "Le National")
Le pouvoir à la jeunesse

 Arnold Antonin, réalisateur infatigable et auteur d’une œuvre bien étoffée et engagée, a toujours porté une parole juste et responsable sur la société haïtienne. Du constat aux propositions, Arnold Antonin a été de tous les combats utiles. Joël Lorquet a rencontré Arnold Antonin pour parler du pays et de son avenir. Entretien.

 

Le National: Pourquoi d’après vous Haïti est-elle toujours sous-développée après 216 ans d’indépendance ?

Arnold Antonin : Il faut se rappeler que tous les pays de l’Amérique latine et la plupart de ceux de la Caraïbe sont, eux aussi, des pays en voie de développement ou des pays sous-développés pour employer ce terme, c’est à dire des pays aux indices de développement humain plutôt bas. Même s’il y a de grandes disparités entre eux.

Pourquoi Haïti, après avoir été la première nation de toute la région à s’être libérée du colonialisme, se retrouve- t-elle aujourd’hui la dernière de la liste, le seul PMA ? En fait on pourrait définir Haïti comme un pays en voie de sous-développement croissant. Peut-être pour cette raison même qu’elle a été la première nation indépendante d’esclaves victorieux de l’Histoire. En disant cela, je vois tout de suite, excusez le jeu de mots, deux réactions bien connues et bien réactionnaires : on a eu notre indépendance trop tôt (des Antillais me l’ont sorti à plusieurs reprises) ; les Blancs nous font encore payer le prix de cette insulte, explication favorite de certains Haïtiens paresseux.

Je crois que notre situation socio-économique est le résultat de plusieurs processus qui nous ont emmenés à fonctionner sur un mode entropique. Il y a à cela des raisons historiques, des raisons socio- politiques, qui n’ont pas évidemment été les mêmes à travers le temps. Mais il y a une constante : c’est l’impunité et la corruption, liées à une petitesse de vision de nos élites qui jure avec celle des libérateurs, en particulier avec celle de Dessalines qui a osé penser qu’on pouvait devenir un pays indépendant et y est arrivé. Il y a des raisons culturelles aussi certainement. Je pense à la pensée magique et à la pensée circulaire qui font que, faute d’idées nouvelles, nous revenons toujours à nos vomissures, comme dirait Leslie Manigat.

Notre guerre de libération de 12 ans, sur ce petit territoire, a été une guerre de terre brulée, qui a fait table rase de toutes les infrastructures et de tous les capitaux de la période esclavagiste et des résultats de l’accumulation antérieure. Imaginez l’Afrique du Sud où L’ANC aurait dû tout détruire au moment de l’Indépendance. Cette guerre et les caractéristiques qu’elle a prises nous ont été imposées par la perfidie et l’intransigeance des colonialistes malgré la souplesse de Toussaint et de Dessalines lui-même et des libérateurs en général. Aucun pays latino-américain n’a subi de pertes matérielles de cette envergure moins encore les Caribéens. Il nous a fallu repartir de zéro.

Il fallait construire les bases matérielles d’une nation, mais aussi ex nihilo les institutions d’un État inédit, en butte à l’hostilité active des puissances esclavagistes. On se tourna vers les modèles connus : l’empire, la république, le royaume. Jusqu’à présent, le monde n’est pas sorti de ces modèles plus ou moins abâtardis. En fait on reproduisit le système colonial malgré quelques innovations. Seuls les anciens marrons et les anciens soldats essayèrent de construire une économie et une société différente. Il y eut un pacte social implicite entre les différentes composantes de la société haïtienne. Les nouveaux dirigeants s’assureraient que les blancs ne reviennent plus mettre sous le joug les masses d’anciens esclaves. Ces derniers se chargeraient du travail les champs et de la production de richesses pour la survie de la nouvelle nation. Au lieu de s’occuper de la reconstruction du pays, malgré les sacrifices des anciens soldats, les dirigeants, militaires et propriétaires de plantations, se livrèrent pendant tout le 19e siècle et le début du 20e à des luttes acharnées et dévastatrices pour le contrôle du pouvoir et l’accaparement des richesses. En outre, la recherche logique d’une reconnaissance internationale, de la part des chefs de la révolution dès le départ, finit malheureusement par aboutir à une dette de l’indépendance sous la présidence de Boyer qui va grever les finances du pays et son développement pendant près d’un siècle. Les dirigeants haïtiens ont oublié la production de richesses et le sort des masses paysannes, qui leur servaient souvent de chairs à canon, en créant deux mondes : celui des villes qui vivait de rentes et le monde en dehors : la paysannerie. Et quand une couche de la bourgeoisie a voulu lancer le pays dans la modernisation industrielle, économique et politique, les vieux traineurs de sabre, pour employer une expression chère à Jacques Stephen Alexis, les écrasèrent tout simplement. Ils furent accusés d’être des cosmopolites et d’importer des idées étrangères. Les vieux chefs traditionnels ont préféré, malgré les contradictions passagères, favoriser des capitalistes étrangers et une bourgeoisie d’affaires dans les secteurs de l’importation et de l’exportation.

Faute de pouvoir doter le pays d’un système judiciaire où tous seraient égaux devant la loi, l’impunité devint ainsi la règle garantissant la corruption et l’enrichissement personnel aux dépens de la majorité de la population. La dictature politique devint une expression condensée de cette absence de droit et de l’exclusion. Au début il fallait « plumer la poule sans la faire crier ». Après on se mit à la plumer sans prendre en compte ses cris de détresse jusqu’à ce jour.

Les masses paysannes, exclues de la vie politique et économique, devant la destruction de leur production et en absence de tout type de service public, ont abandonné les mornes pour s’entasser dans les villes que nous connaissons. Cela nous amène t à l’étape contemporaine de notre sous-développement. Les élites dirigeantes de ce pays n’ont jamais pris le temps de s’occuper du développement économique et social du pays, de créer des infrastructures, de bâtir de vraies villes, de doter le pays d’un système éducatif, de penser à son environnement et à la santé de ses fils et filles. Nous avons une économie de captation immédiate, créatrice de pauvreté, incapable de la moindre accumulation élargie du capital.

Quant au pacte social de l’après-indépendance, il a été vidé de tout contenu puisque les blancs, cette fois les Américains, ont débarqué à nouveau. Ils vont s’installer pendant 19 ans afin exercer le contrôle du pays. Ils le feront depuis 1934 par fantoches interposés après leur échec du contrôle direct. 

Avec la dictature héréditaire des Duvalier (c’est alors qu’on commença à parler en Afrique de l’haïtianisation de certains pays), commence une descente en enfer qui continue jusqu’à aujourd’hui.

Nous importons 4 fois la valeur de ce que nous exportons. Cette donnée suffit pour nous donner la mesure de notre drame. Dans les pays de la Caraïbe, les taxes à l’importation sont fixées à 14 % en moyenne tandis qu’en Haïti elles sont à 0 %. L’ancien président américain, Bill Clinton, a fait son mea culpa d’avoir contribué à la destruction de la production du riz en Haïti en faveur de celle des États unis qui bénéficiait de subventions et d’économies d’échelle. Le pays a exporté son riz vers Porto-Rico, la Jamaïque et vers d’autres pays de la région jusque dans les années 1990. 

Il faut se rappeler le rapport de la Banque mondiale après l’embargo, au retour de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, en 1994. Il indiquait qu’il faudrait un taux de croissance de 4 % l’an pour que l’économie haïtienne revienne dans dix ans au niveau d’avant l’embargo. Depuis lors le pays n’a jamais eu un taux de croissance qui atteigne ce niveau, sinon des taux de 1,2 % l’an jusqu’à des taux de croissance zéro ou carrément négatifs. Il faut dire que, outre l’embargo, les désastres naturels en série, qui ont sévèrement frappé le pays, n’ont pas facilité la croissance. Imaginez ce qu’il en est du revenu per capita avec l’augmentation constante de la population.

L'irresponsabilité, le manque de courage, de clairvoyance et de vision des dirigeants haïtiens nous ont fait perdre beaucoup d’opportunités. Le tremblement de terre de 2010 paradoxalement en a été une.

Sans oublier que la société haïtienne a subi une mutation effroyable durant ces dernières décennies. Contrairement à ce qui s’est passé dans des pays comme l’Angleterre où les paysans étaient obligés d’abandonner la campagne pour devenir l’armée de réserve du capital dans les grandes villes, les nôtres n’ont aucune entreprise ou industrie pour les embaucher. Ils constituent avec leurs descendants une immense masse de déclassés sans insertion dans la société, un lumpen prolétariat qui représente aujourd'hui la majorité de la population. Cela fait de notre sous-développement un cas d’espèce. Démocratie du sous-développement ? Kleptocratie ? Kakistocratie ?

Les transferts de la diaspora et l’émigration des Haïtiens vers l'extérieur sont les soupapes de sécurité qui ont permis d’éviter jusqu’à présent une explosion sociale aux dimensions majeures.

Voici en un dangereux raccourci les causes non exhaustives qui font de nous un pays du Quart monde et un repoussoir, à mon avis.

L’utopie de 1804 est devenue un modèle de dystopie.

L. N. : Quelle est la plus grande cause des problèmes d’Haïti parmi celles-ci :
-Éducation ?
-Mauvaise mentalité ?
-Égoïsme ?
-Désir individuel de s’enrichir ?
-Manque de patriotisme ?
-Absence d’orgueil ?


A. A. : Je ne voudrais pas tomber dans des déclarations à l’emporte-pièce ni faire du coq-à-l’âne. J’ai évoqué plusieurs de ces causes dans la réponse à votre première question. Il y a un peu de tout cela dans l’explication de la situation actuelle d’Haïti. Néanmoins, parmi celles que vous énumérez il en manque une, fondamental à mon sens : la destruction de l’environnement.

L’éducation, évoquée en premier, est certainement l’une des causes de notre sous-développement.  Des diagnostics et des plans de réforme, très bien élaborés et d’excellente qualité académique, existent sur le sujet dans tous les tiroirs de la République. J’y ai de mon côté consacré un film, réalisé pour l’Association Haïti-Futur : « La seule vraie révolution en Haïti, une éducation de qualité pour tous ». Ce titre dit toute l’importance que l’éducation revêt pour moi..

Il faudrait revoir notre système éducatif depuis la maternelle jusqu’à l’université. Il n’y a pas de place pour la réflexion et pour l’expérimentation, pour la recherche autrement dit et pour le rapport avec la vie réelle. Il est basé essentiellement sur le « parcoeurisme », la répétition mécanique des leçons que les élèves ne comprennent pas. La pédagogie, la didactique et donc la formation des professeurs sont inadéquates ou tout bonnement inexistantes. Pas de laboratoires. Pas d’ordinateurs. On sort de l’école sans savoir s’orienter, sans savoir utiliser les unités de mesure. On n’a pas résolu le problème crucial des langues d’enseignement. On continue à alimenter le mythe d’un pays bilingue, mythe qui condamne à la longue le français à disparaitre, contrairement aux croyances des défenseurs de cette langue. Il est démontré que si l’on assumait que le français est une langue seconde, on perdrait tout ce complexe par rapport au français et à sa prononciation. Nos élèves l’apprendraient comme ils le font pour l’anglais et mieux, vu les relations historiques avec le français. La promotion réelle du créole nous permettrait de mieux dominer notre pensée et donc notre langage ou vice-versa au niveau de l’apprentissage scolaire et universitaire. Je parle d’expérience. Fanfan Courtois, qui avait le goût des bonnes blagues salasses et réactionnaires, aimait à répéter : « les Français, en abandonnant le pays, au triomphe de la révolution, ont déclaré : Nous abandonnons le pays, mais nous leur laissons la langue. Tant pis pour elle ! » J’ajouterais tant pis pour eux (les haïtiens) ! Car on a été empêtré dans cette question de langue coloniale depuis lors, alors que les Africains, les Latino-Américains, les Asiatiques l’ont en grande partie résolu. D’autre part il est vrai, en revanche et entre parenthèses, que nos écrivains ont fait le plus grand bien possible à cette langue. Ils l’ont sans conteste enrichie.

En fait toute notre philosophie de l’enseignement est basée sur la sauvegarde des apparences. Il faut donner l’impression que l’on sait. Dans la société, nous accordons beaucoup plus d’importance au paraître qu’à l'être. C’est la règle de conduite de nos dirigeants qui ont bien appris la leçon. L’école nous forme dans cette mentalité. De cette école découlent l’individualisme, le manque d’auto-estime, l’incapacité à la résolution des problèmes nationaux et tout le reste. Et souvent ce sont ceux qui n’ont pas été à cette école qui ont conservé au sein du peuple leur créativité dans une savante et héroïque débrouillardise. Voir mon film : « Heureux sculpteurs des rues de Port-au-Prince »..

Je pourrais recommander aussi un autre de mes films : « L’économie de la survie »

il faut souligner malheureusement que la formation technique et aux nouvelles technologies, si importantes pour le développement d’un pays, est dérisoire alors que nos meilleurs artisans et ouvriers spécialisés grossissent le flot des cerveaux en fuite depuis des années.

Dans les autres pays, tous les secteurs de la société comptent des associations de toutes sortes qui jouent un rôle fondamental dans ce qu’on appelle le tissu social. Comme les coopératives, les syndicats, les associations d’artisans, de cultivateurs, de professionnels, de médecins, d'ingénieurs, de consommateurs, d’artistes, etc. Ce n’est pas un individualisme congénital des Haïtiens si elles nous font défaut. Ces genres de structures n’existent plus pratiquement en Haïti parce que les prédateurs, la mafia et les raquetteurs, qui pullulent, en ont voulu ainsi. Cela explique aussi la faiblesse de la société civile.

Venons-en à l’art et à la culture, absents du système d’enseignement et pièces maîtresses de notre identité de peuple. J’ai trop souvent répété qu’Haïti paraît être la proie d’une double folie: la folie destructrice des prédateurs et la folie créatrice des artistes.

Les forces prédatrices semblent suffisamment fortes pour neutraliser la folie créatrice. Et pourtant, nombreux sont les écrivains, les peintres, les musiciens, les cinéastes, les comédiens qui créent dans l’Haïti d’aujourd’hui. Ce pays possède-t-il un climat qui favorise la création, malgré la pauvreté de masse et l’absence de structure favorable à la production culturelle? Il faudrait distinguer la percée individuelle et la perte collective, faute de soutien et de conditions adéquates, d’un nombre incalculable de créateurs et d’artistes qui n’arriveront jamais à se révéler aux autres et peut-être à eux-mêmes.

Haïti est, sans doute, un pays de riche culture, avec un patrimoine matériel et immatériel des plus importants dans toute la Caraïbe. Tout le monde se réfère désormais au rôle de la révolution haïtienne dans l'universalisation des Droits humains. Simon Bolivar parlait des idées haïtiennes qu'il fallait répandre à travers la Grande Colombie. Notre peinture a émerveillé André Breton et puis André Malraux. Fernando Ortiz disait que les rythmes haïtiens étaient peut-être plus riches ou tout aussi riches que ceux de Cuba et du Brésil. 

Quant aux autorités haïtiennes, elles se plaisent à répéter: la culture est notre plus grande richesse. Le Ministère de la Culture, avec un budget infime de 1 % du budget national, aurait pu s'appeler le ministère du Carnaval, car c'est son principal souci. Le carnaval est une manifestation de masse, sujette à des manipulations politiques.

Rien n'est fait pour appuyer la culture comme cela devrait en être le cas. Constat rapide: Il n’y a pas un seul musée digne de ce nom, à part un musée patrimonial. Le dernier, le Musée d’art haïtien du Collège St Pierre, disparu avec le tremblement de terre de janvier 2010, attend d'être restauré. Les galeries d'art ferment. Il n'y a pas d'expositions ni de catalogues pour promouvoir les œuvres mêmes des artistes de renom. Haïti est le seul pays où les œuvres des grands artistes se dévalorisent avec le temps. Il n'y a pas une salle de cinéma, malgré les efforts pour monter deux petites salles de quelques dizaines de personnes récemment. Les temples vaudou, les lieux de rassemblement sont dans le délabrement le plus total au point que certains croient que ce délabrement est un trait de notre culture.

La seule école des arts dans ce pays de 11 millions d'habitants est dysfonctionnelle. Arrêtons-nous là.

Il y a de remarquables réussites individuelles cependant dans le domaine de la culture, comme dans beaucoup d’autres. Mais il est difficile d’être fier de sa réussite individuelle dans l’échec de sa collectivité. 

Je crois qu’on devrait se battre pour que la réussite individuelle soit une chance dans la lutte pour la réussite collective, pour qu’Haïti cesse d’être un pays failli et renoue avec la gloire de son passé de phare de la Caraïbe.

Depuis l'indépendance, les dirigeants ne se sont pas vraiment intéressés à l'éducation de la majorité du peuple haïtien. On m’a rapporté qu’un ministre de Duvalier, Paul Blanchet, disait: « Si on éduque ce peuple, on ouvre la voie à l’anarchie et à la révolution ». Ne pouvant pas leur assurer un emploi même dans les conditions semi-esclavagistes de l’économie de plantation, ils ont vu d’un bon œil l’émigration vers Cuba, la République dominicaine et l’Amérique du Nord. Nous connaissons le développement contemporain de cette émigration. Après le sucre et le café, la force de travail est devenue notre principal produit d’exportation qui rapporte bien d’ailleurs. 

Et enfin à mon avis, l’environnement est l’un des problèmes majeurs de l’Haïti d’aujourd’hui, lié à l’éducation, à la justice et à la sécurité. Nous exterminons tout ce qui est vivant sur notre bout d’ile. C’est une question transversale qui touche tout le monde vu que notre environnement, notre bien commun, par définition, est en train de se dégrader quotidiennement avec la participation des fils et filles de cette terre. Nous n’aurons plus bientôt où mettre les pieds qui ne soit pas un tas d’immondices et d’excréments. Nous n’aurons plus de terre arable et de couverture végétale. Nous n’aurons plus d’eau à boire. Nous n’aurons plus d’arbres à couper pour faire du charbon de bois. Nous n’aurons plus de poissons, mais des déchets plastiques à la place. L’air deviendra irrespirable. Nous serons sans défense devant les cyclones. N’évoquons pas les tremblements de terre. Le problème environnemental en Haïti est un génocide à action retardée, disait le commandant Cousteau dans les années ‘80. Le génocide est en cours. Ici encore, il y a de nombreuses études de grande valeur qui ont été faites sur le sujet tant par des Haïtiens que par des organisations internationales. Il faut les utiliser pour agir. Je viens de réaliser le film « Ainsi parla La Mer » avec l’aide du programme des Nations Unies pour l’environnement et le ministère de l’Environnement. Cela m’a permis de voir de mes yeux, en parcourant tout le périmètre côtier du pays, la dégradation scandaleuse de ses différents écosystèmes naturels. Il est impérieux d’affronter au plus vite et avec tous les moyens nécessaires les défis que présente la conservation des ressources naturelles que ces écosystèmes abritent. La biodiversité tant terrestre que côtière et marine est essentielle pour le développement d’une économie verte et bleue (filières agricoles, pêche, tourisme, etc.) et d’une éducation axée sur la durabilité de l’environnement. Elle constitue également une protection naturelle contre les aléas climatiques. De la même façon, la dégradation des terres par l’activité de l’homme et des cultures et une gestion de l’eau non appropriée dans les bassins versants exacerbent les effets du changement climatique et fragilisent la relation sensible entre la montagne et la mer (sédimentation, salinisation des terres, etc.). La relance économique consiste à faire des investissements de grande envergure dans la protection de l’environnement. Ils permettraient de penser à la production d’énergie propre et renouvelable, de développer des industries de transformation, de créer des emplois, de s’occuper d’une agriculture et d’une pêche plus productives ainsi que de la santé de nos citoyens, tragiquement menacée par l’insalubrité.

Toute cette problématique pourrait se résumer schématiquement à la nécessité urgente de commencer enfin un aménagement du territoire. Ici encore il y a une quantité innombrable de projets d’aménagement du territoire et de plans directeurs des villes dans les tiroirs. Est-il possible qu’on ne puisse savoir comment organiser ces 27 mille kilomètres carrés de territoire que nous ont laissés les Pères et les Mères de la patrie? Pourquoi ne peut-on déterminer la portion réservée à l’agriculture, celle réservée à l’industrie et les activités connexes, celle réservée à l’habitat humain et les aires protégées qu’on ne touche pas? Ce serait le point de départ pour ressusciter l’État qui montrerait qu’il reprend le territoire en mains et par là -même redonnerait aux citoyens la confiance dans la présence de leurs dirigeants et dans leur pays. On cesserait de voir les représentants du pouvoir comme des ennemis et des oppresseurs. Ils apparaitraient de préférence comme des amis sévères et protecteurs. On pourrait recommencer à parler d’autorité de l’État, expression si chère aux politiciens. L’une des tâches les plus ardues de ceux qui veulent le changement sera la construction de logements sociaux et la restauration de notre littoral.

On commencerait par là tout en travaillant à l’établissement d’un cadastre pour en finir avec l’insécurité foncière, cet autre fléau bien connu.

Afin de mener une telle mission, il faut des dirigeants capables, honnêtes, aimant le pays et ses habitants. Ils doivent avoir la vision stratégique et la détermination nécessaires. La Rochefoucauld disait qu’il faut avoir de grandes vues même dans les petites choses. Ici nous avons souvent de petites vues même dans les grandes choses.

Je l’ai déjà affirmé et cela peut paraître gros : il nous faudrait consacrer 40 % du budget national à l’éducation au lieu de 10 %, 40 % à l’environnement au lieu de 1 % et 20 % pour tout le reste. Pensez, toutes choses étant égales par ailleurs, à l’expérience de l’Europe dévastée d’après-guerre et aux pays du Sud-Est asiatique.

Le National: La classe possédante économiquement (la bourgeoisie) est-elle fautive ?

Arnold Antonin : Qu’est-ce que c’est que la bourgeoisie ?

En Haïti, on appelle bourgeois ceux qui ont la peau claire ou plus exactement ceux qui n’ont pas les cheveux crépus. Un « grimaud », qui a la peau claire, mais les cheveux crépus, n’est pas vu comme un bourgeois au prime abord. Pour se moquer d’un mulâtre et le rabaisser, un noir l’appellera grimaud.

La couleur et les cheveux ne sont pas des caractéristiques physiques, mais des valeurs symboliques et sociales, internalisées par le noir et le mulâtre. Pour qualifier quelque chose de bien fait, les deux diront que c’est une affaire de blancs. À bien y regarder, tous se considèrent quand même et sans complexe comme des nègres mais pas comme des noirs : nègres noirs, nègres clairs, mulâtres. C’est une réinterprétation de l’héritage dessalinien. Accau, en se moquant de cette logique coloriste, disait: « Mulat pòv se nwa, nwa rich se milat ». J’ai appris que les bourgeois, ce sont les détenteurs des moyens de production qui exploitent les travailleurs pour en tirer du profit. Entre eux et ces travailleurs existent les classes moyennes.

En avançant que le pays est dominé par des prédateurs, je veux dire quoi? Qui sont-ils? En Haïti, ceux qui avaient en mains les moyens de production furent les grands généraux de l’armée et dirigeants politiques, également propriétaires terriens, noirs et mulâtres qui avaient accaparé les fruits de la guerre de l’Indépendance. Ils n’ont jamais permis l'éclosion d’une bourgeoisie nationale ni d'une pensée libérale tout en opprimant de manière impitoyable les cultivateurs-paysans. Ils ont préféré favoriser le développement d’une classe de négociants, de contrebandiers et de commerçants, communément connue comme la bourgeoisie compradore. Ils ont toujours joué, évidemment sur la question de couleur, héritée de la colonie où le degré d’humanité se mesurait aux nuances de la peau. Après l’indépendance, les affranchis, descendants des colons étaient, bien que minoritaires démographiquement, majoritaires parmi les privilégiés formant la nouvelle aristocratie. À chaque conjoncture de crise, cette question de couleur est réapparue entre les castes de la classe dominante: noiristes contre mulâtristes. On ne parla pas de racisme. Étant donné que par définition tous les Haïtiens étaient de la même race, il ne pouvait être question de race sinon d’une question de couleur. Les politiciens noirs l’utilisaient pour écarter leurs rivaux et appeler ceux qu’ils exploitaient à la solidarité de la peau. Au point d’arriver à faire croire qu’Anténor Firmin, le petit nègre de la Fossette, était un mulâtre ou que Sylvain Salnave était un noir. Certains mulâtres et affranchis noirs croyaient que la direction du pays tout comme ses richesses leur revenaient de droit. Ce n’est pas le cadre ici pour approfondir cette question, complexe et des fois sordide, qui alimente beaucoup de fantasmes et de vieux démons ces jours-ci dans des batailles d’arrière- garde.

François Duvalier, reprenant les idées de certains « estimistes », vint avec le projet de créer une nouvelle classe moyenne noire. En fait il voulait remplacer les bourgeois et hauts fonctionnaires en majorité mulâtres, sortis de l’occupation américaine et des gouvernements de Lescot et de Magloire. Il les a embrigadés, éliminés ou contraints à abandonner le pays.. Il voulait séparer de façon nette et claire les voies d’accès à la richesse en Haïti: la politique et les affaires. Que les bourgeois s’occupent des affaires et nous on va s’occuper de la politique. Un de ses slogans, 150 ans après l’indépendance, était encore : Union des noirs et des mulâtres. Quand sa fille, Simone, épousa un mulâtre, Fourcand, il éclata de joie : j’ai réussi là où Dessalines avait échoué. Comble de petitesse et de vulgarité. Il faisait allusion au projet de Dessalines de marier sa fille, Célimène, avec Pétion qui s’y était refusé.

Les Duvalier ont passé 28 ans au pouvoir. Mais ils n’ont créé aucune usine, aucune classe nouvelle de capitalistes. Ils ont pillé les caisses de l’État. Ce fut une classe moyenne d’affairistes et de fonctionnaires. Ce sont les modèles de dirigeants que nous avons encore aujourd'hui. En fait les classes moyennes deviennent de plus en plus pauvres à chaque crise, selon la dynamique bien connue par les sociologues et les économistes. Dans ce pays en crise permanente, elles sont menacées de disparition.

Après Duvalier certains hommes d’affaires sont réapparus sur la scène. Avant ils gardaient un profil bas tout en jouissant des faveurs du pouvoir. Dorénavant, ils s’affichent pour se positionner visiblement dans l’exercice du pouvoir et le contrôle de certaines de ses institutions comme les douanes et les assurances, etc. Mais entretemps, c’est un pays où il y a de moins en moins de nationaux à la peau claire et aux cheveux lisses. On va devoir modifier les paroles de la chanson, « Haïti chérie ». Les vieilles familles mulâtres ont pratiquement disparu pour des raisons politiques, d‘émigration ou de simple croissance démographique proportionnelle. C’est une minorité visible de plus en plus exiguë. Il y a quelques blancs, descendants des Syro-Libanais. Ce sont eux que certains noirs appellent mulâtres maintenant alors que tout le monde appelle les étrangers des blancs ( il y a les grands et les petits) et qu’au niveau populaire tous ceux qui ne sont pas foncés s’appellent, sans malice, blancs. Malgré tout au niveau politique et idéologique, on accorde une importance remarquable à la couleur aujourd’hui, ce qui n’est pas sans effet sur la rhétorique de la petite bourgeoisie et de certains secteurs des classes marginales. Thomas Désulmé, l’industriel de talent, n’avait pas de ces problèmes. Il dit un jour à Kingston en ma présence, en celle de Sylvio Claude et de Serge Gilles : Je suis un grand bourgeois après avoir été un chauffeur de camion. Voilà ce qui fait ma fierté. Je m’en fiche de la couleur de la peau et des mulâtres qui se croient d’aussi gros bourgeois que moi.

En clair, on a galvaudé et dilapidé l’héritage que les pères et les mères fondateurs de la patrie nous ont légué. Ils nous ont donné un pays, malgré tous leurs errements. (Sus aux anachronismes !) Qu’en avons-nous fait ?

On continue à s’empêtrer dans des querelles stériles.. Après deux cents ans d’indépendance, on se dispute encore sur la couleur du drapeau.. Aujourd’hui un capitaliste américain, chinois ou dominicain est un milliardaire en dollars. Les nôtres le sont en gourdes. Notre oligarchie est misérable. On a parlé de lumpen-bourgeoisie. Elle s’occupe de services somptuaires et d’importation au lieu de se battre pour la production de biens et de services.

J’ai un ami congolais, Balufu Bakunpa Kanyinda, cinéaste et poète, qui répétait souvent: « Ne nous demandons pas ce que les blancs ont fait de nous. Demandons-nous : qu'est-ce que nous avons fait de ce que les blancs ont fait de nous ?”.

Ce sont les élites politiques et économiques de ce pays, les oligarchies guerrières, les principales responsables de sa situation actuelle. Les positions des intellectuels, petits bourgeois éclairés ou médiocres, ou thuriféraires ou chargés de ressentiment, n’ont jamais eu un poids déterminant.

On aurait pu parler aussi de la complicité des puissances étrangères avec ces élites ou vice versa. Haïti, là aussi, a été au premier poste. Nous avons été le premier terrain d’expérimentation du néo-colonialisme avec l’aliénation financière du pays, la dette de l’indépendance de 1825 et la baisse des taxes sur le commerce avec la France.

L. N. : Que faudrait-il faire pour changer radicalement la situation d’Haïti et prendre le chemin de la stabilité et du développement une fois pour toutes ?

A. A. : Les jeunes doivent prendre le pouvoir.

Je ne vais pas vous présenter un discours académique ni un programme politique ou un projet de développement. Il n’en manque pas. Je ne juge pas de leur qualité.

Je vais vous dire des choses beaucoup plus simples qui ne sonnent pas, j’espère à des sentences.

Pour arriver à un changement radical dans ce pays, il faut la volonté du changement radical. La majorité de la population en sent le besoin. Mais « Le vieux monde se meurt. Le nouveau tarde à apparaître. C’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres », écrivait Antonio Gramsci. Pour éviter que les nouveaux monstres ne prennent les choses en main, Il faut créer une masse critique autour de cette conscience qui doit devenir un projet. Et en tirer les conséquences et en payer le prix. Il faut de jeunes dirigeants bien préparés des deux sexes, issus de la lutte, qui l’orientent, l’encadrent et la dirigent. Je ne crois pas aux rapports verticaux, mais je ne crois pas non plus au spontanéisme.

Pendant 33 ans, j’ai organisé le Forum Libre du Jeudi, un espace de réflexions et d'échanges sur des sujets de société importants avec la participation d’éminents représentants de tous les secteurs de la société. Le leitmotiv de ces réunions était un slogan très simplement formulé : Pour un Agenda national. Je disais qu’il fallait dégager 10 points prioritaires sur lesquels la majorité des Haïtiens, quelles que soient leur religion ou leur idéologie politique, peuvent s’entendre. Mais je dois reconnaître que cela n’a pas déclenché le tilt que j’espérais. On a réussi à élaborer un agenda syndical. On l’a présenté à tous les candidats d’alors. Ils l’ont tous applaudi. Cela s’est arrêté là. Je crois encore aujourd'hui qu’en dehors des textes légaux et autres programmes bien élaborés, il nous faut un agenda national. Les 2 premiers points devraient être l’éducation et l’environnement. Si on ne change pas l’éducation, il n’y aura pas de changement du tout. Si on ne se lance pas dans la reconstruction de l’environnement, on n’aura plus où vivre. La pauvreté de masse, qui avilit tout (voir le film controversé d’Ettore Scola avec Nino Manfredi : Sales, bêtes et méchants) continuera à s’étendre comme un chancre.

Pour donner suite aux vœux de Turnep Delpé, qu’on convoque une conférence nationale qui soit une Assemblée constituante afin de repenser une architecture politique et sociale plus simple à concrétiser tout en respectant l’esprit de la Constitution de 1987. Elle était une juste utopie. Ce n’est pas la Constitution qui est le problème d'Haïti, mais les dirigeants Haïtiens et les nœuds non tranchés avec les corrompus, les démagogues et les prédateurs qui ne veulent ni des droits humains, ni de la décentralisation, ni de la participation.

L’heure est venue où la jeunesse éclairée et progressiste (filles et garçons) doit prendre en mains la lutte pour arriver à ce changement dont nous rêvons tous. Les jeunes ont beaucoup de courage, de liberté, d’imagination, de créativité et de potentialités d’innovation pour changer le pays, qualités qui manquent à nous, les aînés. Les seuls dangers que j’ai observé chez eux c’est parfois la mégalomanie qu’ils confondent avec l’ambition et un manque d’esprit de suite, condition clef pour agir en êtres responsables. Beaucoup de mes contemporains me disent qu’ils sont souvent aussi opportunistes que leurs ainés et que la jeunesse ne garantit aucune qualité morale en soi. Ce n’est pas faux. Mais ils ont des caractéristiques propres à la jeunesse que j’ai déjà énumérées. En outre, ils doivent être soumis à des critiques de la part des autres à partir de leur choix politiques et de leurs pratiques.

Le changement politico-social est crucial et de leur intérêt de tous les points de vue. Ils n’ont aucun avenir sinon. Ils peuvent se doter des moyens pour l’atteindre et se préparer en conséquence.

Et la morale ? Quelle morale, quels principes éthiques doivent les unir et les guider ?

On dit souvent que ce pays a perdu ses valeurs. Quelles sont les valeurs qu’il faudrait prôner pour retrouver le sens de la morale. Il faut des valeurs comme : l’amour du vrai, du bon et du beau. Tout le monde peut constater que ces idéaux ont été perdus. On me dira que ce sont des balivernes qui datent d’Aristote. Ce ne sont pas des catégories immuables. Elles changent avec l’Histoire. Chaque génération doit réinventer leur contenu, en trouvant sa vocation dans une relative opacité, disait Fanon.

L’idéal du vrai, de respect de la vérité aujourd’hui, ce sera de finir avec la corruption et l‘impunité, d’exiger la transparence. Mais aussi de permettre aux chercheurs et à ceux qui en ont la compétence de s’occuper du développement du pays et de ses instituons. Finis les bluffeurs, les cabotins, les médiocres et les escrocs !

L’idéal du bon: ce sera la solidarité avec les plus démunis et les moins chanceux, la lutte pour la protection sociale généralisée, pour la fin de l’exclusion et pour la création de richesses et d’emplois pour tous. Finis les rapaces ! Finis les pillards et les resquilleurs de l’aide internationale !

L’idéal du beau, de la part de l'esthétique dans les actions et dans la vie, ce sera la lutte pour avoir un pays propre, beau à voir, protecteur de la nature et des arts. Finis les pollueurs et les malpropres !

Enfin on devrait, je crois, à partir de ces valeurs partagées, exiger certaines vertus de nos futurs dirigeants. Ce sont des préceptes inspirés d’un professeur vénézuélien, Piñango que j’exposais au début de mes séminaires pour les maires et les Conseils d’administration de la section communale (CASECS) dans les années 1987-90.

Le dirigeant démocratique d’aujourd’hui doit être un habile politique. Il doit avoir la capacité de résoudre les conflits inévitables dans toute société et de déterminer les objectifs communs à la communauté. Il devra être doublé d’un communicateur qui sache trouver le langage pour se faire comprendre du peuple et éveiller son intérêt. C’est une tâche des plus difficiles pour une avant-garde.

Il doit être un gestionnaire compétent, capable de générer des ressources, de prévoir et de planifier à moyen et à long terme et de développer l’organisation. Il doit avoir de la sensibilité sociale qui permet de connaître les besoins des couches les moins favorisées et de fixer des priorités. Il doit aimer la nature et comprendre les enjeux écologiques et climatiques.

Il doit avoir le sens éthique qui fait de l’honnêteté et de sa promotion une règle de conduite fondamentale. Bien entendu, chacune de ses vertus, exacerbées, peut se transformer en défaut. Pensez aux démagogues, aux populistes, à certains technocrates et aux chasseurs de sorcières ou aux défenseurs de l’égalitarisme par le bas.

La Charte des Droits humains avec la Déclaration universelle et les pactes, déclarant que les libertés politiques et les droits économiques et sociaux dont indissociables, indique les principes qui doivent guider une révolution en Haïti en vue de leur concrétisation. Mais pour cela, il faut revoir de fond en comble tout le fonctionnement de l’État et de la société qui bloque tout progrès réel et tout respect de la dignité humaine.

Haïti est un réservoir de capacités et de compétences rares. Ce pays est un producteur en puissance d’intelligence pour la conception et l’élaboration de logiciels et de programmes pour l’informatique et la robotique. On pourrait être les premiers dans la production de produits bio pour l’exportation et pour notre propre consommation intérieure. Tout en revalorisant l'économie familiale de la paysannerie, investir dans l’intelligence sacrifiée de nos jeunes. Cela diminuerait notre dépendance de l’étranger.

Haïti est un pays d'opportunités ratées. Elle a manqué beaucoup d’occasions, à chaque catastrophe, à chaque crise, de repartir sur de nouvelles bases.. On s’occupe nonchalamment de la catastrophe en attendant la prochaine qui fera oublier la précédente. On dit souvent qu'Haïti est un pays résilient. Archi faux. Un résilient c’est quelqu’un qui affronte avec courage le malheur et se prépare pour ne pas subir le même sort à l’avenir. Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a été une occasion pour rebâtir les villes d'Haïti et en faire des villes modèles du 21e siècle. On construirait des villes humaines, à l’épreuve des cyclones et des tremblements de terre, en particulier : Jacmel, Petit-Goâve, Grand-Goâve, Léogâne et en dernier lieu Port-au-Prince. Tous les urbanistes et grands architectes du monde étaient prêts à venir au secours d'Haïti. Comme dit René Depestre : « Il y avait un élan de tendresse universel vers d'Haïti ». Nos dirigeants n’ont pas été à la hauteur. Ils étaient empêtrés dans des calculs politiciens et de boutiquiers entre eux ou avec des représentants de l’Internationale.

6 mois avant le séisme du 12 janvier 2010 nous avons organisé une marche dans les rues de Port-au-Prince, à partir du Forum Libre du Jeudi, pour sensibiliser les citoyens à l’éventualité d’un tremblement de terre sur le thème: « Non au suicide collectif ». Malheureusement, les dirigeants haïtiens ont opté pour le suicide collectif. Par la suite au lieu d’accepter la création d’une Institution d’État, forte et autonome, chargée de la reconstruction du pays et capable de l’enlever ainsi de l’emprise des politiciens véreux et incompétents et aux soubresauts de la politique haïtienne, ils ont préféré se lancer dans l’organisation du pillage de l’aide internationale et des élections frauduleuses. Aboutissement : on a eu Joseph Michel Martelly comme président d’Haïti.
Nous devons nous rappeler que nous sommes un petit état insulaire qui se bat pour la justice climatique, le bonheur et la prospérité de ses habitants. Finis les malheureux, au sens créole du terme ! Terme qui en dit long.

Les humains sont des animaux sociaux et interdépendants. Nous devons nous unir avec tous ceux qui mènent le même combat sur toute la terre.

Le National : Comment voyez-vous l’avenir ? Êtes-vous pessimiste ou optimiste ?

Arnold Antonin : Pendant plus de vingt ans, j’ai préparé tous les ans une analyse de la conjoncture haïtienne pour la Fondation Friedrich Ebert et pour l’Amérique latine. Je terminais toujours en évoquant 3 scenarii : un optimiste, un pessimiste et un intermédiaire. Je prenais la précaution d’ajouter que le plus probable était qu’aucun des trois ne se réalise sinon le plus invraisemblable. La plupart du temps le scénario pessimiste ou l’imprévisible étaient ceux qui se concrétisaient, avec l’aide de l’Internationale.

Je crois que pour le court et moyen terme on ne peut qu’être pessimiste en termes de développement économique et social, vu les prémisses, même si l’administration américaine change. Mais on peut poser les bases pour le changement A moyen et long terme si toutes les conditions sont réunies pour un changement de cap et une nouvelle direction politique du pays, je crois que nous pouvons accomplir des miracles. Sinon ce sera la « somalisation » du pays, le règne des gangs armées et l’effondrement final.

Pour conclure, je reprends la formule de Romain Rolland et de Gramsci : Pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté.
Tout est entre les mains des jeunes générations avec leur imagination, leur courage et leur clairvoyance.
J’ai l’impression d’avoir fait, comme pour un film, un plan-séquence avec beaucoup de zooms in et de zoom out. Je m’en excuse.


Propos recueillis par :
Joël Lorquet      

17 et 18 juin dans le National

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