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Le mauvais procès fait aux études décoloniales

Raphaël Confiant
Le mauvais procès fait aux études décoloniales

   N'y allons pas par quatre chemins ! Foin de circonvolutions intellectualo-universitaro-machin !

  Qui a inventé la notion de "race" ? Cette première question découle d'un constat : parmi les innombrables reproches fait aux tenants des études décoloniales revient comme un leitmotiv le reproche de "racialisme" ou de "vision racialiste". On l'a encore vu dernièrement lors d'un manifeste de 80 intellectuels français (plus un Africain qui n'aime pas le manioc et un Algérien allergique à l'arabe classique). Ou encore quand l'on voit l'inqualifiable Houria BOUTELDJA-bashing qui sévit dans les grands médias depuis quelque temps.

   Réponse : la notion de "race" est une pure invention de l'Occident à compter de son entreprise de conquête du monde entier il y a un peu plus de 5 siècles. Celui-ci l'a même théorisé (par exemple dans l'Essai de l'inégalité des races humaines de GOBINEAU), avalisé "scientifiquement (DE BROCA) et mis en pratique (génocide des Amérindiens, esclavage des Noirs, destruction des Juifs d'Europe etc..). Ici il convient de bien distinguer la xénophobie du racisme. La xénophobie est le rejet ou le mépris de l'Etranger alors que le racisme est le rejet ou le mépris d'une "Race". La première est un réflexe naturel, fondé sur la crainte ou la peur de l'inconnu et s'est toujours manifesté partout à travers le monde et à toutes les époques. Elle en arrive à se dissoudre dans les lieux où le cosmopolitisme devient dominant.

   Prenons un exemple de xénophobie religieuse : les Arabo-musulmans des siècles passés, lorsqu'ils conquièrent l'Afrique du Nord, mettent en esclavage aussi bien les Noirs du sud du Sahara que les Blancs de la rive sud de la Méditerranée. Entre le XIe et le XIIIe siècle, il y a eu presque 2 millions d'esclaves "blancs" (espagnols, français, corses, sardes, italiens etc...) au pays des Barbaresques (le Maghreb d'aujourd'hui). CERVANTES, l'auteur du fameux "Don Quichote", fut esclave durant 3 ans à Alger. Ces Noirs et ces Blancs n'ont pas été réduits en esclavage à cause de leur supposée race, mais parce qu'ils n'étaient pas musulmans. C'est pourquoi Christiane TAUBIRA, au moment d'élaborer sa fameuse loi qualifiant l'esclavage comme crime contre l'humanité, a refusé de mettre sur le même plan l'esclavage antique (Rome, Afrique du Nord, pays d'Afrique noire etc.) et ce que les historiens appellent "la Traite Atlantique". Elle a eu entièrement raison ! Les Romains, les Arabo-Berbères ou les Africains à qui il arrivait de pratiquer l'esclavage ne l'ont jamais fait à partir de la race pour la simple raison que cette notion leur était inconnue.

   C'est donc l'Occident et singulièrement l'Europe qui s'est mise à classer les peuples par couleurs de peau, formes de boite crânienne, stature etc. et qui a établi une hiérarchie raciale. Aucune autre civilisation n'a jamais fait pareille chose ! On chercherait en vain l'ouvrage en sanscrit (Inde), en guèze (Ethiopie), en arabe classique, en chinois ou en japonais ancien qui se livre à pareil exercice. Le Codigo negro et le Code noir sont écrits en espagnol et en français ; l'Essai sur l'inégalité des races humaines en français ;  les lois Jim Crow établissant la ségrégation raciale (Etats-Unis) en anglais ; le "Protocole des Sages de Sion" en russe ; "Mein Kampf" en allemand ; les lois de l'Apartheid en afrikaans etc...etc...

     Ce n'est pas une accusation, mais un fait.  

   Que par la suite, à compter de la seconde moitié du XXe siècle, l'Europe et l'Occident en soient venus à faire leur mea culpa, on veut bien. Que de grands penseurs occidentaux aient écrit des livres pour dénoncer le racisme, pas de souci pour le reconnaître. Que d'éminents scientifiques occidentaux aient démontré que la race n'existe pas, fort bien.Que des mouvements antiracistes puissants soient apparus en Occident, c'est également vrai et admirable. Et que chez les non-Européens, par mimétisme et aliénation coloniale, on ait vu surgir des théories racistes (comme chez certains Hutus du Rwanda contre les Tutsis ou certains Birmans contre la minorité Royingha ou encore certains Maghrébins contre les Négro-Africains ou plus près de nous, certains Dominicains contre les Haïtiens), aucun problème pour le reconnaître non plus. Mais cela ne doit pas nous pousser à gommer l'Histoire et à oublier que c'est l'Occident et lui seul qui a théorisé et mis en pratique le premier la notion de "race".

   Et tout cela ne doit pas non plus nous faire oublier que si chez les Occidentaux éduqués, le racisme est condamné, dans le peuple, au sein de la masse euro-américaine, celui-ci n'a jamais disparu. JAMAIS ! Le boulanger ou le buraliste du coin n'ont pas lu LEVI-STRAUSS. Ni SARTRE ni Edgard MORIN ni Noam CHOMSKY. Ils ne savent pas qu'une bonne partie de la richesse et de la puissance de l'Europe découle directement des 5 siècles de colonisation du monde et que cette exploitation continue encore. Le boulanger ou le buraliste du coin ne connaît pas AREVA. Ni TOTAL ni BRITISH PETROLEUM. Tout ce qu'il (/elle) connaît c'est MOHAMMED et MAMADOU qui viennent lui acheter une baguette ou un billet de loto et qui sont à ses yeux des envahisseurs. Et des envahisseurs qu'ils faudrait rapatrier ("repatrier" dit désormais l'extrême-droite) dans leur bled au plus vite.

   Donc MOHAMMED et MAMADOU (et MANO l'Antillais malgré sa nationalité française) en prennent plein la gueule au jour le jour. OUI, AU JOUR LE JOUR ! Cela, les 80 belles âmes qui ont rédigé leur manifeste anti-décolonial, n'en ont aucune idée. Confortablement installés dans leurs rédactions, maisons d'édition, universités, administrations ou grandes entreprises, ils vivent dans une bulle où la race n'existe pas. Forcément qu'elle n'existe pas puisque ces messieurs-dames n'ont pas à côtoyer MOHAMMED, MAMADOU et MANO tous les jours (hormis les rares qui n'aiment pas le manioc ou qui sont allergiques à l'arabe classique). Donc cela leur permet de d'administrer des leçons à la terre entière et d'abord aux militants et chercheurs décoloniaux qui, eux, ont la main dans le cambouis, qui vivent ou voient au jour le jour les expressions diverses et variées du racisme ordinaire lequel est "aussi pire", aussi destructeur que l'agression inopinée.

    Permettez qu'on décrive la journée d'un (e) racisé (e) :

   . 6h30 : MOHAMMED-MAMADOU-MANO achète son pain quotidien. Le boulanger ne répond pas à son bonjour ou lui balance la monnaie sur le comptoir.

   . 7h : MOHAMMED-MAMADOU-MANO prend bus ou le métro, forcément bondé, et à côté de lui, il entend deux vieilles dames blondes qui le toisent, puis incriminent le trop grand nombre d'étrangers.

   . 8h : MOHAMMED-MAMADOU-MANO arrive au boulot. Son patron le regarde à peine et lui indique d'emblée une tâche prétendument urgente à faire. Ses collègues lui disent bonjour du bout des lèvres.

   . 12H : MOHAMMED-MAMADOU-MANO va boire un express au café du coin. Il sait qu'il doit éviter de s'asseoir car le serveur s'occupera de lui en dernier. Il va donc au comptoir où le patron le tutoie ("Tu prends quoi, toi ?") tout en discutant aimablement avec un client ayant la bonne couleur de peau.

   . 13h : MOHAMMED-MAMADOU-MANO retourne au boulot. Même atmosphère pesante. De temps à autre une blague raciste est gentiment lancée par ses collègues sans qu'il en soit le destinataire. Il apprend plein de mots que son fils, qui est en 6è, ne trouve pas dans le dictionnaire français : "bicot", "bougnoule", "raton" et autre "crouille".

   . 17h : MOHAMMED-MAMADOU-MANO a fini sa journée de travail et regagne son HLM déglingué dans sa banlieue que les belles âmes qualifient de "territoire perdu de la République". Evidemment, il se fait contrôler (au faciès) pour la troisième fois de la semaine.

   Et ça, c'était juste une journée de la vie de MOHAMMED-MAMADOU-MANO ! Une simple petite journée de rien du tout. Sauf que des journées, il y en a 365 dans une année et qu'au bout de plusieurs années, ça commence à bien faire et s'il n'est pas entouré par sa famille ou pris en charge par une association ou une organisation quelconque, fatalement un beau jour (enfin, un mauvais jour), il finit par péter les plombs. Pourtant, au cours de cette journée ordinaire, il n'y a pas eu de violence physique : le boulanger ne l'a pas frappé ni les vieilles dames blondes craché au visage ni ses collègues insulté ni le cafetier giflé. Zéro mort ! 

   Ce racisme distillé à petites doses et au quotidien est pire que l'agression inopinée. Il vous détruit une femme ou un homme. Il vous ronge. Il vous donne l'impression de ne jamais être à votre place. Il vous insuffle l'idée que vous n'êtes qu'un usurpateur à qui on finira par régler son compte un jour ou l'autre. Alors, on se met à vivre avec la peur au ventre. A force d'encaisser des humiliations, on finit par perdre toute estime de soi. On devient un zombie. Un mort-vivant. Car, à force, tout finit par mourir au-dedans de soi. Cela, aucun des 80 signataires du Manifeste anti-décolonial n'en ont jamais fait l'expérience et ils ne savent donc pas de quoi ils parlent quand il dénoncent les "visions racialistes". Non, messieurs-dames, ce n'est pas une "vision", mais bien une "réalité". La race, MOHAMMED-MAMADOU-MANO la vit au quotidien quand bien même il ferait tous les efforts du monde pour l'oublier. La race, on la lui envoie au visage à tous les instants de la journée !

   Donc quand on vous impose "la race", vous êtes bien obligé d'en tenir compte. Vous êtes contraint de l'intégrer à votre analyse de la réalité. Cela ne signifie pourtant pas que vous croyez que les races existent ! Non, scientifiquement, la race n'existe pas, sauf que socialement, MOHAMMED-MAMADOU-MANO la croise tous les jours. C'est curieux, non ? Pourrait-il feindre de ne pas s'en apercevoir ? Oui, s'il est résigné à être définitivement un subalterne. Non, s'il n'accepte pas d'être dénigré dans son humanité. Eluder ou vouloir éliminer cette réalité (surtout pas "vision" !) raciale de l'analyse de la société revient à se comporter soit comme un Bisounours soit comme un salaud (au sens sartrien du terme)...

 

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