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LE FRANCAIS GUADELOUPEEN

Depuis une trentaine d'années, on assiste à l'émergence d'une norme
endogène du français aux Antilles, c'est-à-dire à une manière particulière, spécifique, d'utiliser la langue de Molière.

Hector Poullet, Florence et Ralph Ludwig exposent ici le cas du "français guadeloupéen". Ce texte a été publié dans "L'Arpenteur inspiré" qui est un hommage à la carrière du professeur Jean Bernabé, publié aux éditions Ibis Rouge en 2006, cela sous la direction de Robert Damoiseau et Raphaël Confiant, enseignants à l'UAG (Université des Antilles et de la Guyane).

Le français guadeloupéen
1. La situation linguistique de la Guadeloupe – deux questions
« Nou ka palé dé lang-la : créole et français ».

C’est ainsi que Sylvestre Darceni, dit « Valeau », habitant d’une section très populaire – l’Habituée – de la petite ville de Capesterre en Guadeloupe caractérise la situation linguistique de cette île. Il est indéniable que la Guadeloupe est tributaire de deux langues, et de cultures dont le rapport reste toujours un mystère pour la recherche linguistique : du français, langue scripturale appartenant à la culture du colonisateur, et du franco-créole, langue essentiellement orale, issue de la société de plantation.
De l’évolution de la société coloniale et postcoloniale résulte une bipartition du monde socioculturel antillais qu’on appelle traditionnellement (avec quelques restrictions) diglossique.
Cependant, le schéma diglossique n’explique pas entièrement la situation linguistique de la Guadeloupe.
Premièrement, la répartition fonctionnelle entre les deux langues a considérablement évolué depuis le milieu des années soixante-dix environ, en fonction d’une scolarisation plus efficace et de l’implantation des média (cf. Ludwig 1996a : 18 sqq.). De même que l’on peut constater quelques avancées du créole dans le domaine de l’écrit, certains registres du français informel sont maintenant davantage utilisés dans l’oralité (cf. également Hazaël-Massieux 1996).
Deuxièmement, et ainsi que Guy Hazaël-Massieux l’a déjà souligné il y a plus d’une vingtaine d’années (1978), il existe en Guadeloupe une variété de français qui diverge du français standard : c’est ce français antillais (guadeloupéen) que nous voudrions soumettre ici à un examen plus approfondi.

La première question qui se pose est la suivante :

Quels sont – sur un plan systématico-empirique – les rapports entre français antillais, français standard (franco-français scriptural) et créole ?

Il a été affirmé que cette forme, essentiellement orale, du français antillais tire ses particularités des interférences phoniques, lexicales, grammaticales et idiomatiques avec le créole. Il s’agirait donc d’un code-mixing typique. Cette hypothèse renvoie aux anciens concepts du substrat et du superstrat, dont Ascoli, Wartburg, Menendez-Pidal et d’autres se sont servis pour expliquer la diversification des langues romanes (cf. Díaz/ Ludwig/ Pfänder 2002 : 390 sqq.). Si l’on accepte cette idée, on retombe, quant à l’analyse linguistique proprement dite, sur les concepts d’interférence et de code-mixing. Dans la mesure où l’on considère le français antillais comme « mélange », donc comme interlecte, on peut se demander s’il existe un seul interlecte – plus ou moins stable – ou bien si l’on a affaire à plusieurs variétés interlectales qui s’échelonneraient sur un continuum entre basilect créole et acrolect français . Nous reviendrons plus loin sur ces concepts.

La deuxième question à envisager est plutôt d’ordre sociolinguistique :

Le français antillais est-il perçu, dans la conscience du locuteur maternel, comme une variété à part, et peut-on constater des ébauches de standardisation de cette variété ?

Ces deux questions sont liées : on peut en effet penser – tout au moins de manière hypothétique – qu’une ébauche de standardisation exige la réduction d’une éventuelle gamme interlectale et la cristallisation d’un mésolect particulier, ou d’une forme plus consistante du français antillais.
2. Premier exemple : interview de Lise
Nous chercherons d’abord à apporter quelques éléments de réponse à la deuxième question, celle de la perception du français guadeloupéen dans la conscience même des locuteurs. Nous commencerons par une brève interview réalisée en Guadeloupe en novembre 2000. L’interlocutrice d’Hector Poullet, Lise, a 43 ans ; elle vit également à l’Habituée/ Capesterre-Belle-Eau :

H : Et vous, vous à la maison, vous parlez quelle langue ?
L : À la maison, on parle français et créole.
H : Bon, qui est-ce qui parle le français, et qui est-ce qui parle le créole, à quel moment ?
L : Eh bien, on parle créole, et on parle français, on parle les deux.
H : Mais sans aucune raison particulière ?
L : Oh, on parle français quand quand tout est doux.
H : Quand tout est doux.
L : Quand tout est doux.
H : Oui.
L : On parle français, et quand on est fâché plutôt, on parle le créole, on parle créole.
H : Et avec les enfants, vous parlez créole aussi ?
L : Avec les enfants, on parle créole.
H : Bon, ça ne pose aucun problème ?
L : Aucun problème, aucun problème.
H : Bien. Et œ et dans vos relations de travail, vous parlez quelle langue ?
L : Français et créole.
H : Français et créole aussi.
L : Et créole.
H : Et et dans dans la vie de tous les jours œ ?
L : Créole.
H : Créole.
L : Créole.
H : Plutôt créole.
L : Plutôt créole.
H : Voilà. Bon. Et et est-ce que vous avez l’impression que la/ le français que vous parlez c’est le même qu’en France ?
L : Oh non, je ne crois pas.
H : Non ?
L : C’est plutôt mélangé.
H : C’est plutôt mélangé.
L : C’est plutôt mélangé.
H : C’est un français mélangé de créole.
L : Oui oui.
H : Oui. Bon. Et ça ne gêne personne ?
L : Non non.
H : œ autrefois on disait œ à quelqu’un qu’il « donne des coups de roche » quand il parlait mal français. Est-ce qu’on dit toujours ça ?
L : œ les gens ne dient [sic !] pas tellement ça, mais les gens vous reprennent.
H : Ah ! Ils vous reprennent en français.
L : En français.
H : Oui. Et est-ce qu’on donne des coups de roche en créole ?
L : Ah oui !
H : Est-ce qu’on vous reprend en créole ?
L : Si, moi on me reprend, on me reprend en créole quelquefois.
H : Ah ouais.
L : On me reprend en créole.
H : (parce que ) c’est pas bien créole.
L : C’est pas c’est pas créole.
H : Ah bon, très bien.

Les réponses de L(ise) nous semblent assez représentatives, tant au niveau des points de vue qu’elle exprime, qu’au niveau du registre de français qu’elle utilise. D’autres interviews de ce type brossent un tableau semblable, même s’il est évident que notre courte enquête ne peut aboutir qu’à des conclusions très inductivo-tentatives. Nous retiendrons donc les observations suivantes :
1. La séparation diglossique stricte entre français et créole s’estompe : Lise se sert des deux langues, et pour la communication en famille et au travail. Son emploi – d’aide ménagère – permet l’utilisation de registres linguistiques informels, mais il convient de constater qu’une compétence créole figure aussi de plus en plus souvent parmi les critères de sélection des candidats à des postes d’un niveau connoté comme socialement supérieur, tels qu’employé de banque, etc.
2. Le créole possède toujours une valeur affectivo-orale élevée. Lorsque la vie familiale se déroule sans émotions particulières (« quand tout est doux »), on parle (généralement) français, mais on se dispute mieux en créole qu’en français ! Et dans l’ensemble, le créole reste la langue dominante dans la vie quotidienne de Lise.
3. Lise caractérise son français comme « plutôt mélangé » : elle reconnaît donc clairement l’existence d’un français guadeloupéen divergent du standard franco-français. Mais ce français divergent suscite moins de réactions puristes qu’avant : on ne parle pratiquement plus de « coups de roches » en français antillais, même si certains corrigent de temps en temps le français de Lise.
4. Néanmoins, si les attitudes puristes à l’égard du français antillais ont diminué, on note la naissance d’une conscience linguistique semblable à l’égard du créole : les réactions contre une interlectalisation, à savoir une francisation grandissante du créole sont de plus en plus fréquentes.
3. Deuxième exemple : conversation avec Sylvestre
Laissons maintenant la sociolinguistique de côté pour revenir à la première question, à savoir celle des rapports linguistiques concrets entre français antillais et créole. Nous baserons notre analyse sur l’interprétation de quelques extraits de la transcription d’une discussion en français avec un Guadeloupéen âgé de 65 ans environ au moment de l’enregistrement, Sylvestre, déjà cité au tout début de cet article.
3.1. Transcription

3.2. Analyse
Il convient d’abord de décrire les phénomènes qui caractérisent le langage de ce locuteur par rapport à la norme franco-française, tout en distinguant interférences créoles, phénomènes d’oralité et de grammaticalisation, etc. Nous poserons ensuite la question de savoir lesquels de ces phénomènes sont plutôt de nature idéolectale, ou bien font déjà partie intégrante d’une norme franco-antillaise naissante.
3.2.1. Caractéristiques du français de Sylvestre (S)
A. Éléments de français soutenu, exprimant une « culture linguistique française »

En utilisant certains éléments linguistiques caractéristiques – S a parfois recours à un registre formel, symbolisant ainsi un niveau linguistico-culturel soutenu :

« de temps à autre »
« comment dirais-je »
« à ma connaissance »

B. Interférences créoles

Un grand nombre d’exemples de français antillais laisse effectivement supposer qu’un pourcentage essentiel de ses caractéristiques serait dû au contact entre français et langue créole.
Néanmoins, dans la plupart des cas, ces transferts ne constituent pas des interférences « simples ». Il s’agit généralement de phénomènes de convergence entre structures créoles, structures universellement non marquées réalisées dans l’oralité et tendances présentes dans le franco-français oral régional des XVIIe et XVIIIe siècles.
Ce dernier paramètre de convergence – le franco-français régional – reste cependant souvent, tout au moins dans notre analyse, une supposition et non une évidence empirique.
Si nous classons les phénomènes suivants comme interférences, c’est parce que nous considérons que l’influence du créole est décisive pour leur manifestation.
Deixis aspecto-temporelle
Le créole guadeloupéen possédant un système aspectuel (dont l’opposition ‘perfectif-imperfectif’ constitue la base) et n’introduisant la deixis temporelle que de manière secondaire, cette langue ne situe pas l’événement – sur un plan grammatical obligatoire – par rapport au hic et nunc du locuteur . Le créole guadeloupéen ne dispose pas non plus d’un système de concordance des temps comme le français.
Ainsi, S emploie fréquemment le présent à la place d’un temps du passé. Dans les exemples suivants, les formes du présent « est » et « allons » possèdent clairement une valeur imperfective :

R [ ┌
S │ oui mon père oui mon père est là y a pas longtemps que mon

R │ à l’Habituée > ouais

S [ père est mort°mon père est mort en cyclone . mon papa


S │ nous quand nous étions petits ici°mon père avait cheval ..

R │ mhm

S [ alors moi avec René nous allons toujours l/ à la messe . sur le sur le cheval

S │ le cheval . et puis quand nous revenez .

H │ hmm

Marquage des actants / expressions adverbiales
Nous pouvons constater un début de grammaticalisation du substantif « personne », qui prend de plus en plus la fonction d’un pronom ; ceci semble être dû à l’influence de l’emploi généralisé de « moun » en créole. Dans les deux exemples ci-dessous, on pourrait remplacer « personnes » par « on » ou « ceux (qui) » :

H [

S │ et et les autres marchaient les les personnes marchaient

H │ ouais

S [ à depuis à quatre heures du matin°

S [ comme on faisait pour les pour les personnes qui sont mortes

Autre exemple caractéristique – non contenu dans la transcription – pour ce phénomène de grammaticalisation partielle : quelqu’un frappe à la porte en disant « y a pas personne ? », au lieu de dire « il y a quelqu’un ? ».

L’expression des actants sémantiquement plus marqués que l’agent et le patient peut poser problème en français guadeloupéen. Ceci est dû au fait que le créole ne dispose pas de mode d’expression grammaticale de la diathèse passive, et que le tiers actant ne porte qu’une marque positionnelle (seul le bénéficiaire, type plus spécifique du tiers actant, peut être marqué par « ba »). Ainsi, dans l’exemple suivant, le verbe « arriver » ne régit pas de tiers actant formellement marqué :

S [ il n’y avait pas . tellement de docteurs . quand une malheur arrivait quelqu’un . par la permission de Dieu .. ça ça se guérisse sans sans problème

Le locuteur ne se sert pas de la préposition « à » pour marquer le complément indirect, par analogie au créole « on malè té ka rivé on moun ».

S’il est courant que le tiers actant n’ait pas de marque morphologique en créole, l’expression des indications circonstantielles est souvent influencée par le créole. Cette influence est particulièrement forte lorsqu’il s’agit de spécifications deictico-temporelles, puisque le système créole donne priorité à la catégorie de l’aspect, comme nous venons de l’expliquer :

S [ de de quat quatre heures du matin à à à cinq heures et dans une heure de temps on faisait ça parce que il faisait beau en ce moment

Ces expressions correspondent en créole à « adan inè-d-tan » et « an moman-lasa » ; l’équivalent en franco-français standard de « en ce moment » serait « à cette heure-là » : S veut exprimer une spécification imperfectivo-habituelle (« normalement, à cette heure-là, il ne fait pas encore chaud »).
Autre exemple :

S [ père est mort°mon père est mort en cyclone .

Ici, « en » a le sens de « au cours de » ; la structure créole sous-jacente est « papa-mwen mò an siklòn ».

La détermination nominale
Les « erreurs » – fréquentes de genre grammatical peuvent, tout au moins en grande partie – être interprétées comme tendance de « dégrammaticalisation » / « resémantisation » de l’opposition ‘masculin/ féminin’. Étant donné que le créole ne possède pas cette distinction grammaticale, les locuteurs cherchent, passant au français, à donner un sens référentiel à cette catégorie. Ainsi, S semble ressentir le malheur comme quelque chose de féminin :

S [ il n’y avait pas . tellement de docteurs . quand une malheur arrivait quelqu’un . par la permission de Dieu .. ça ça se guérisse sans sans problème

De même, certains objects doux sont associés au genre féminin (exemples non contenus dans la transcription) :

« la belle tissu »

« une fauteuil », par opposition à « un chaise »

En cas d’impossibilité de sémantisation, le masculin fonctionne comme catégorie non marquée :

S [ on appelle ça des des traces des p’tits traces de chiens

S [ la commission°eh bien j’achetais du morue . l’ail . sel . je connais tous les articles hein qu’il fallait à ma mère . morue . l’ail . sel . . et œ un petit

S │ bouteille-vin l’huile et du riz du farine-froment

H │ l’huile hm hmm

Nous constatons également une grammaticalisation partielle de déterminants quantificateurs :

S [ s’il y avait deux ou trois personnes°on prenait la route

« Deux ou trois », venant du créole « déotwa », a le sens de ‘quelques’.
La focalisation
L’ordre syntaxique diverge souvent de la norme franco-française lorsque S focalise certains éléments de la phrase ; il suit ainsi l’ordre créole dans l’emploi de la particule de focalisation « menm » :

S [ il n’a pas même vu le docteur

S [ ses commissions°et puis on on retournait . pas même dans la grande rue . par des p’tits traces

Dans ce dernier exemple, S veut exprimer que « pour le chemin du retour, on ne prenait même pas la route principale » ; « woutouné » en créole a le sens de faire demi-tour et ne régit pas obligatoirement une spécification de but local.

C. Éléments de vieux français (français populaire régional ayant « survécu » en Guadeloupe)

Les preuves les plus concluantes de la continuité d’un français oral qui ne correspond pas au standard de la région parisienne sont constituées par des expressions sans équivalent en créole :

L’adverbe « présentement » :

S [. mais surtout y avait pas d’argent comme . présentement nous avons d’argent°

L’expression « prendre fin » :

S [ quand . la messe a pris fin . nous après ici mon père trouvait que nous revenez trop vite

D. Traits d’oralité et « erreurs » morphologiques

S utilise une relative « décumulée », caractéristique également du franco-français oral (cf. Ludwig/ Pfänder, à paraître) :

S [. je connais un p’tit garçon un à mon âge que ses jambes sont cassées

Comme, par exemple, les locuteurs du français canadien informel, S a tendance à réduire certains paradigmes marqués (formes irrégulières, variantes morphologiques liées à différentes séries de conjugaisons, etc.) à la fois dans le domaine nominal et verbal :

Réduction du marquage nominal – élimination de formes irrégulières

S [ nous quand nous étions petits ici°mon père avait cheval

S utilise d’ailleurs également le pluriel « chevaux ».

Réduction du marquage verbal – élimination de formes marquées

S [ et aussi y avait des personnes qui connaient°des p’tits remèdes à part le remède de du docteur°qui connaient toutes les p’tits remèdes de RAZYÉ

S [ et puis nous revenait . . la messe

3.2.2. Axe de standardisation
a. Interlangue : quelles sont les spécificités dues à un apprentissage imparfait du français ?

Une divergence dans des domaines centraux, non marqués du système du français restera plutôt stigmatisée comme interlecte individuel, comme interlangue transitoire de l’apprenant. Ainsi, les règles de concordance des temps, de même que celles ayant trait aux genres grammaticaux seront probablement, à long terme, respectés en français guadeloupéen.

b. Vers une standardisation du français de Guadeloupe ?

Quant au « filtre de standardisation » des phénomènes de divergence, on pourrait formuler l’hypothèse suivante : plus la divergence touche un domaine grammatical marqué, et plus celui-ci est susceptible de devenir partie intégrante d’une norme guadeloupéenne. Les domaines en question pourraient être :

– L’expression d’actants marqués
– Expressions adverbiales : « présentement »
– Cohérences textuelles
– Expressions lexicales, constructions verbales : « dépose ça pour moi »

La diminution de l’insécurité linguistique pourrait constituer un critère pour vérifier l’existence d’un processus de standardisation (cf. Bretegnier 1996).
4. Conclusions
Nous tirerons brièvement trois conclusions de notre analyse.

1. Il convient de distinguer rigoureusement entre deux notions du « français guadeloupéen » :
a. : le français guadeloupéen en tant que somme d’idéolectes
b. : le français guadeloupéen en tant que norme d’un groupe de locuteurs.

2. Une analyse différentielle du créole et du français oral guadeloupéen permet de démontrer qu’il y a – depuis le départ – une tradition du français, à côté du créole. Cela signifie que les expressions du français régional n’ont pas exclusivement été léguées au créole pour être « réimportées » ensuite au français guadeloupéen dans la situation de contact que nous venons de décrire, mais qu’il y a une continuité du français oral en Guadeloupe (comme l’adverbe « présentement » le démontre, puisque cet adverbe fait défaut en créole). Des comparaisons entre le français antillais et d’autres variétés du français américain peuvent s’avérer pertinentes dans cette perspective.

3. La situation linguistique et culturelle de la Guadeloupe constitue un champs privilégié pour la recherche empirique sur les langues en contact. Elle nous permet d’étudier – entre autres – les rapports entre interlangue, phénomènes de grammaticalisation (ou de réanalyse) et normalisation. Ainsi, nous avons affaire à un phénomène de « dégrammaticalisation » qui ne concorde pas avec la théorie « classique » des processus de grammaticalisation, théorie qui ne conçoit qu’un processus unidirectionnel et non bidirectionnel, c’est-à-dire réversible .

Ralph Ludwig (Halle s/ Saale)
Hector Poullet (Capesterre-Belle-Eau)
Florence Bruneau-Ludwig (Halle s/ Saale)

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