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LE FRANÇAIS A-T-IL VOCATION À L'ÉCRITURE ET PAS LE CRÉOLE ?

Térèz Léotin

On nous a tellement fait croire depuis l'esclavage que nous étions loin d'être des hommes, que nous avons gardé l'habitude de nous dévaloriser, et ce qui nous appartient nous le percevons comme étant inférieur, dégradant. Ainsi en est-il pour notre langue que nous trouvons évidemment insignifiante, lorsque nous ne la jugeons pas inutile ou barbare (un gros créole). Certains de ses locuteurs, qui la pratiquent assidûment cependant, se demandent à quoi bon la préserver ? À quoi bon l'écrire puisqu'on la parle déjà. Ne faudrait-il pas s'en débarrasser diraient-ils pour pouvoir nous permettre de bénéficier d'un langage français, correct celui-là, qui serait moins parasité par ce créole.

Aujourd'hui tout le monde danse le bèlè ou la haute-taille, dite aussi taille-haute en créole, (et c'est tant mieux), mais, cette culture, notre culture, avant d'accéder un peu à la mode - à la mode -  à la mode de Chez Nous est restée longtemps, une des caractéristiques de la cour des Vieux Nègres, l'exclusivité de la compagnie des Gens de Campagne, et l'apanage des Rustres de tous bords. Elle non plus il ne fallait pas la pratiquer et encore moins la défendre.

On nous a tellement appris à nous dénigrer… On nous a tellement aliénés que nous en sommes encore victimes. Pour mieux nous apprendre à nous déprécier, l'autorité royale, elle-même, en son temps avait mis en place un Code. Le Code noir qui légiférait spécialement pour les Noirs, avec ses lois toutes plus abominables les unes que les autres, faisant du même coup du mot "noir" un synonyme de mépris, et d'infériorité. De nos jours on ne dit d'ailleurs plus un Noir, on lui préfère le mot « Black » comme si en évitant de prononcer ce mot, on réglait le problème. Comme si en désignant l'étiquette de l'apparence d'un individu, on distinguait la valeur de l'homme qui se trouve sous la couleur de l'épiderme.

Nous avons tellement été assujettis que nous ne pouvons nous regarder dans notre miroir en acceptant la vérité de nos caractéristiques de nègre. Des séquelles nous font toujours croire que l'Autre et sa couleur, l'Autre et ses cheveux, l'Autre et sa culture, l'Autre et son accent est beaucoup plus référence que nous et nos mœurs ; et nous le singeons, l'Autre.

Il y en a qui sont fiers d'être des décalcomanies d'hommes et tout aussi contents de dire qu’ils ont beaucoup d'amis dans le clan de l’Autre. À les entendre toujours chercher chez cet Autre, ce qu’ils voudraient être, nous en sommes hélas habitués, mais lorsque ces gens nous demandent à quoi cela sert-il d'écrire la langue créole, puisque le français déjà peut faire circuler nos idées, là, trop c’est trop, ç'en est vraiment trop.

Ne savons-nous pas que l’écriture n’est pas rien que la simple trace graphique de la parole, mais un langage différent qui a ses exigences ? Ne savons-nous pas que la langue écrite est l’une des bases de nos sociétés, tout comme la langue orale ? Ne savons-nous pas que l'écriture c'est la mémoire de l'oral ? Ne savons-nous pas que c'est aussi un des moyens de communication ? Ne savons-nous pas que la parole s’envole, et que l'écriture reste ? Ne savons-nous pas qu’un texte demeure, et que l’écrit reste figé au-delà des interprétations multiples qui peuvent en découler ? Ne savons-nous pas que les langues, tout comme les hommes évoluent, qu'elles sont vivantes et qu'une trace écrite va rendre compte de l'état d'une langue par rapport à une époque donnée ? Ne le savons-nous pas ? La mémoire la plus forte est plus faible que l’encre la plus pâle dit un proverbe chinois.

L'écriture, vous dirons-nous, est une mémoire, c’est la mémoire du passé, c'est aussi la trace visible de la pensée. Alors pourquoi y aurait-il encore dans les têtes de certains Martiniquais, que seule l'idée d'écrire uniquement le français demeure indispensable, nécessaire, et noble, et pas du tout l’idée d’écrire le créole ? Est-ce que nous Martiniquais, nous ne pensons qu'en français ?

La charte européenne des langues minoritaires n’a pas été ratifiée par la France. Quand dirons-nous non à toutes les discriminations qu’elles soient linguistiques ou pas ?

Nous avons tellement été des obligés qu'il nous faut maintenant prendre le temps de nous regarder et celui de nous voir, le temps d’écouter qui nous sommes, et celui d’entendre et surtout d’apprécier que nous sommes. Nous n'avons rien à envier mais tout à partager. Notre langue fait partie de ce que nous avons à donner au monde.

 

Térèz Léotin

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