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La résidence très politique d’un écrivain algérien

La résidence très politique d’un écrivain algérien

Critiquer le rôle politique de Kamel Daoud, (au même titre que celui endossé par Boualem Sansal ou Yasmina Khadra) ne relève ni de près ni de loin de la critique littéraire. Il y a bien des années – depuis la mise sur orbite des « nouveaux philosophes » impulsée par l’éditrice Françoise Verny – que les observateurs constatent que les préconisations littéraires de la presse subventionnée parisienne relèvent pour beaucoup d’orientations politiques. Une presse, comme tout un chacun peut le constater aujourd’hui, dont les lignes éditoriales peuvent diverger formellement mais qui se rejoignent sur l’essentiel de l’agenda politico-idéologique des groupes d’intérêts qui dominent l’État français.

Il est utile de préciser d’emblée qu’il n’est ici nulle apologie d’une quelconque censure, tout peut et doit être publié, aussi déplaisant que cela puisse paraitre aux uns ou aux autres. La liberté d’expression, droit fondamental et indivisible, ne peut souffrir aucune limitation politique ou morale. Tous les auteurs, sans exclusive ni réserve, doivent être publiés et leurs œuvres débattues sans la moindre restriction. La critique littéraire est un champ de compétences qui appartient à des spécialistes. Ce qui est en cause chez ces personnalités médiatiques, en particulier chez Kamel Daoud dont il est question aujourd’hui, relève ici exclusivement de leur action politique publique.

Il est bien évident que quelles que soient les stratégies d’évitement, à moins de se couper radicalement des mondes réel et virtuel, il est quasiment impossible d’éluder un bombardement médiatique massif et permanent. La pluralité d’opinion en France est de plus en plus difficile à défendre dans un environnement éditorial oligopolistique contrôlé par une poignée de ploutocrates. Il est difficile aujourd’hui d’esquiver un flux d’informations continues, calibrées et contrôlées, relayé, bien souvent à des fins critiques, par les réseaux sociaux.

Le 31 janvier 2019, on a ainsi appris que le journaliste Daoud Kamel avait été retenu par l’Institut d’études politiques de Paris (« Sciences » Po) pour inaugurer une chaire d’« écrivain en résidence » (1). Cet écrivain est connu surtout pour ses interventions fulminantes mettant en cause, en substance, des arabo-musulmans coupables des pires exactions anti-féminines (on se souvient de ses déclarations grossièrement inexactes sur des viols censés avoir été perpétré par des « migrants arabes » à Cologne au cours du réveillon 2016) du fait de leur culture et de leur religion au premier chef. La version des faits qui se seraient déroulés dans la ville allemande défendue par ce polémiste a été rapidement démentie sans que cela affecte – bien au contraire – sa position dans le landerneau médiatique parisien.

« Monsieur d’Auligny, qui ne savait rien, l’enseignait » (Montherlant, La Rose des sables)

Cette nomination sans grande importance – Quelle propagande a besoin d’un tel porte-voix ? Quel enseignement a besoin d’un tel pédagogue ?– n’a d’intérêt qu’en ce qu’elle illustre précisément ce que ce qui a été esquissé dans une récente vidéo d’Algeria-Watch s’agissant des contre-élites francophones et de leur rôle politique en Algérie et dans l’ex-métropole. Ces élites artificielles, désignées et médiatisées par des centres d’influence extérieurs à leur société, instruisent en permanence le procès du peuple algérien, coupable selon elles de toutes les régressions et de tous les archaïsmes.

Ainsi, du haut d’un magistère hors-sol, ces auteurs décrètent que le peuple algérien serait « obscurantiste, islamiste, misogyne, arriéré, etc.. ». Peu audibles en Algérie, où leur rayon d’action ne dépasse pas quelques cercles « distingués », ces contre-élites assument néanmoins une fonction capitale de communication en assurant la jonction idéologique du régime militaro-policier algérien avec les cercles néocolonialistes français attachés aux pouvoirs successifs, qu’ils soient de droite, de gauche (ou des deux à la fois comme cela semble être le cas aujourd’hui). Ils sont là-bas partisans de l’éradication des courants se réclamant de l’islam politique, ici fourriers de l’islamophobie.

Ces auteurs n’écrivent pas pour leur société d’origine pour laquelle ils expriment peu de considération. Leur lectorat est ailleurs ; en France d’abord. Kamel Daoud comme Boualem Sansal et avant eux Yasmina Khadra (qui, ayant exaspéré son monde en exigeant un prix Goncourt à cor et à cri, semble avoir perdu son aura de favori) sont les stars maghrébines (avec Leila Slimani) au firmament de ce que l’on représente comme « littérature française ». Un marché culturel avant tout dont le segment le plus prestigieux est, signe de temps régressifs, occupé par Michel Houellebecq écrivain aux qualités évidemment discutables mais dont l’islamophobie maladive est la caractéristique première. On a les Céline du temps jadis qu’on peut…

Ces écrivains algériens qui, répétons-le, relèvent tous de l’éradication sont très manifestement cooptés par les appareils idéologiques de l’État français et présentés/désignés en tant qu’« élites maghrébines/musulmanes éclairées » par les médias. Ils sont sollicités par des journaux sur des questions sociétales et fréquemment invités dans des studios de radio ou des plateaux de télévision, où la littérature est un prétexte qui cède rapidement le pas à des considérations politiques très actuelles. Ils dessinent les contours d’un modèle offert aux « indigènes » et autres populations banlieusardes fondé sur un deal très sommaire : pour accéder à une hypothétique citoyenneté, il leur faut d’abord accepter de diluer leurs traditions et convictions dans le consensus politique dominant.

L’œuvre coloniale continuée

Ces intellectuels, qui actualisent les prestations de l’informateur indigène ( « native informant ») décrit par Edward Saïd, ont pour rôle politique de corroborer « de l’intérieur arabo-musulman » les thèses islamophobes, suprématistes et de guerre de civilisation. Il s’agit là d’un élément structurant de la ligne éditoriale, omniprésente et quasi-exclusive dans l’espace public, des principales maisons d’édition et de la presse mainstream néocoloniale, cœur politique du libéralisme néoconservateur Occidental.

Même s’ils sont les supplétifs « indigènes » des Finkielkraut, Bruckner et consorts, emblèmes de la culture de combat anti-arabe, il ne s’agit pas de simples figurants. Signe de l’importance de leur rôle dans le dispositif de propagande, ces figures transméditerranéennes de la société du spectacle sont promues quasiment sur le même pied que les éditocrates blancs qui font florès sur tous les plateaux télé et qui occupent les colonnes de la presse subventionnée.

Kamel Daoud semble occuper une place particulière dans cette mécanique de reproduction des préjugés et idées reçues. Il s’est d’emblée spécialisé dans la déploration, sur le mode vibrant et indigné, des mœurs sexuelles « barbares » de ses « coreligionnaires ». Or, la sexualité est bien le registre principal – et essentialisant – de la communication sociopolitique du système blanc pour fabriquer l’ennemi intérieur et extérieur par le conditionnement incessant du public.

Le propos de l’héritier autoproclamé de Camus est largement construit sur la description incisive et la déploration/condamnation de pulsions incontrôlables (massivement déviantes et criminelles) découlant d’archaïsmes machistes violents d’essence arabo-islamique. Les sombres masses masculines, primitives et brutales, d’ici ou du Sud, ne pourraient s’émanciper de leur condition retardataire et obscurantiste, pathologique et misogyne, qu’en imitant l’auteur, c’est-à-dire en acceptant de jeter définitivement aux orties leurs vieux habits psychoculturels.

Il apparaît ainsi que l’« écrivain en résidence » est bien le continuateur d’un message colonial ancré dans les représentations politiques françaises de l’homme arabe (de l’Algérien en particulier) « violent violeur et vorace », précisément analysées par Todd Shepard dans son nécessaire Mâle décolonisation, l’homme arabe et la France (2).

De la tournante de banlieue au viol en meute type Cologne

Ce mantra, décliné en France sous tous les registres possibles depuis la guerre d’Algérie, a atteint un apogée avec la notoire association « Ni pute ni soumise », créée en 2003, qui a reproduit sans altérations un programme parfaitement décrit par Frantz Fanon près d’un demi-siècle auparavant (3). Cette ONG, puissamment soutenue par la droite et la gauche (si tant est que ce distinguo ait conservé un sens), n’a guère impacté une opinion pourtant activement préparée et vis-à-vis de laquelle on n’avait pas lésiné sur les moyens. On se souvient de la série d’articles et de reportages des années 2000 sur les caves de cités de banlieue, théâtres d’atroces mais très communs – n’est-ce pas – viols collectifs perpétrés par des jeunes très identifiables.

Devant l’essoufflement de cette campagne, le système a renouvelé son agit-prop en mobilisant des transfuges masculins ayant spectaculairement révoqué leur amarrage culturel. Cette affirmation de « modernité » sur la place publique pourrait figurer un équivalent masculin du « dévoilement des Mauresques » tel que mis en scène par l’armée française sur l’esplanade du Forum à Alger en 1958 (et lucidement dénoncé par Fanon).

L’écrivain aujourd’hui promu est, de ce point de vue, parfaitement emblématique de ce contrepoint historique, strip-tease cathartique qui signerait le succès tant espéré de la « mission civilisatrice » dans sa conquête des cœurs et des esprits. C’est-à-dire l’effacement pur et simple des altérités et l’acceptation d’un statut accessoire de facto dans le giron de la République. Sous cet angle, la fonction pédagogique attribuée à Kamel Daoud, contempteur officiel des archaïsmes maghrébins, apparaît tout à fait cohérente. Il pourrait effectivement contribuer, sur le modèle du « professeur par l’exemple négatif » du communisme chinois, à la reproduction de l’encadrement du système. Ce qui est la reconnaissance d’une fonction traditionnelle des contre-élites indigènes.

Rien de neuf sous le soleil donc : ces milieux, pour subalternes qu’ils soient, sont des contributeurs habituels du sous-impérialisme français. Mais hélas, la régression se fait sentir même dans ce domaine, on ne parvient plus à retrouver des plumes inspirées et des talents incontestables : il n’y a plus de Léopold Senghor… Selon Emmanuel Todd, le niveau général de l’encadrement politique français est en chute verticale depuis des années. La « résidence » à Sciences Po de l’écrivain algérien moderne et laïque ne devrait pas ralentir le mouvement.

Notes

1 Sciences Po, « Kamel Daoud, premier écrivain en résidence à Sciences Po », 31 janvier 2019.

2 Todd Shepard, Mâle décolonisation. L’« homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, Payot, Paris, 2017.

3 « L’administration dominante veut défendre solennellement la femme humiliée, mise à l’écart, cloîtrée… On décrit les possibilités immenses de la femme, malheureusement transformée par l’homme algérien en objet inerte, démonétisé, voire déshumanisé. Le comportement de l’Algérien est dénoncé très fermement et assimilé à des survivances moyenâgeuses et barbares, avec une science infinie. La mise en place d’un réquisitoire-type contre l’Algérien sadique et vampire dans son attitude avec les femmes est entreprise et menée à bien » (Frantz Fanon, L’An V de la Révolution algérienne, Maspero, Paris, 1959).

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