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La censure normée des études décoloniales : Réponse aux 80 psychanalystes

Cathy Liminana Dembélé
La censure normée des études décoloniales : Réponse aux 80 psychanalystes

Nos psychanalystes et intellectuels régénèrent des oppositions culturelles par un discours ethnodifférentialiste, car les études décoloniales posent à la suprématie blanche un conflit de légitimité. A la colonialité du pouvoir, ils ajoutent une colonialité du savoir, en censurant au moyen de la normativité de l’épistémé eurocentrique, la production scientifique et culturelle des racisés.

La censure normée des études décoloniales et de la négritude : Réponse aux 80 psychanalystes et aux 80 intellectuels

Cathy LIMINANA-DEMBÉLÉ

Nos psychanalystes et intellectuels régénèrent des oppositions culturelles par un discours ethnodifférentialiste, dans un sanglot des bienfaits perdus de la colonisation, car les études décoloniales posent à la suprématie blanche un conflit de légitimité.
A la colonialité du pouvoir, nos (80 + 80) ajoutent une colonialité du savoir, en censurant au moyen de la normativité de l’épistémé eurocentrique, la production scientifique et culturelle des racisés.
Les racisés sont ontologiquement exclus de l’égalité républicaine qui réserve l’égalité à ceux que seuls la blanchitude rend égaux. Tel raisonnement se replace bien du reste dans l’ordre de l’assimilation fixé comme relevant de la norme, et dans lequel inductivement la contestation relève du pathologique.

Préalables

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je m’emploierai d’abord à mettre au point la terminologie que j’utilise à toutes fins utiles. Ce préalable s’impose vu que l’analyse des discriminations requiert de clarifier le sens des mots, d’autant que des esprits malveillants ne manquent pas de les dévoyer pour des besoins de confusion. J’use de ces termes ci-après définis dans le cadre de mes recherches sur la colonialité et l’afrophobie, pour des besoins de lecture critique appliqués aux mutations sociales actuelles du colonialisme d’hier.

Outre ces usages, je récuse la pertinence de la couleur de l’homme. Seules les différences de culture distinguent les hommes et non leurs différences de phénotype ; fort heureusement, car la pluralité des cultures multiplie les savoirs.

"Nous sommes fatigués d’être blancs et nous sommes fatigués d’être noirs, et nous allons cesser d’être blancs et nous allons cesser dorénavant d’être noirs ». Léonard Cohen

Comme je m’en suis expliquée dans mes précédents articles sur MEDIAPART , mes analyses prennent pour postulat que la couleur de l’homme n'existe que dans le regard de l'observateur, elle n'existe pas dans l'être regardé. Aussi, la négritude et la blanchitude ne reflètent pas la couleur des personnes agrégeant ces groupes de populations, qui se constituent en fonction des cultures et des valeurs de civilisations (Sedar Senghor) et non en fonction de leur indice mélanique (Pap N’Diaye).

De la sorte, un blanc peut appartenir à la négritude comme un noir peut appartenir à la blanchitude.

En nommant la blanchitude, je désigne le groupe de personnes qui adhèrent aux schèmes de pensée correspondant aux valeurs de civilisation de l’ascendance eurocentrée. Ces valeurs tiennent la préexcellence blanche pour postulat, et elles convergent vers la domination eurocentrée et sa stabilisation.

En nommant les blanchistes, je désigne le groupe de personnes qui adhèrent à la blanchitude.

En nommant les suprémacistes, je désigne la suprémacie blanche érigée en système, qui élabore avec constance sa posture de victimaire (rappel : le victimaire est celui qui fait d’une personne la victime de ses forfaits).

En nommant la négritude, je désigne un cadre de pensée « qui contient les valeurs de civilisation du monde noir telles qu'elles s'expriment » (Léopold Sedar Senghor).

En nommant les noiristes, je désigne le groupe de personnes qui adhèrent à la négritude et qui luttent contre leur posture de victimes de la domination blanche.

Encore, dire les blancs ou les noirs (ou autres de couleur) désigne ceux qui sont perçus et/ou se vivent en tant que tels.

« BLANCHEUR, n.f. : Principale propriété de ce qui est noir » - Dictionnaire du pire, Stéphane Legrand, éd. INCULTE, 2010.

Le second préalable concerne l’attaque en règle du P.I.R. à laquelle se livre ce pâle panel de psychanalystes, dont le babélisme des entendements sait produire des amalgames jusqu’à la confusion des concepts. En toute excitation de leur collusion, ces psychanalystes donne une analyse du P.I.R. en particulier et des racisés en général, qui plongent ces derniers du chaos de l’esprit jusqu’à l’abîme de l’inintelligence. Personnellement, je ne partage que partie des analyses du P.I.R., quand leur prisme religieux musulman diminue la saisie de la problématique du racisme, voire la tronque. Mais je ne suis pas dupe de la stratégie de ce pâle panel à prendre le P.I.R. comme bouc émissaire, comme celle de confondre l’ensemble de la négritude dans ce parti qui analyse la discrimination racialisée islamique.

Ceci étant précisé, je condamne fermement la totalité de l’abject discours des (80 + 80) que j’entends comme une adresse camouflée à la totalité des racisés, et j’invite bien sûr le lecteur à ne pas céder à ces duperies. Une dernière précision sémantique s’impose ici en troisième préalable.

Le terme  racisé  désigne les hommes de couleur, puisque notre république née de l’Universalisme des Lumières mal éclairées, ne saisit toujours pas l’homme dans son substrat anthropologique universel. Le colorisme au fondement de la distinction sociale construite par la blanchitude pour édifier son pouvoir internationalisé, responsable des pires génocides, des pires colonisations partout sur la planète, toujours spoliatif des richesses mondiales et des droits de l’homme, travaille toujours en profondeur mais sur de nouveaux modes.

Analyse

    Le manifeste avec sa pétition de 80 psychanalystes s’ajoute à l’appel de 80 intellectuels de novembre 2018 pour condamner les études décoloniales, dans Le Monde du 26 septembre 2019 et dans oedipe.org 1. Ils rebondissent au moyen de leur lecture « psychanalytique » sur le fait que les études décoloniales réactivent le concept de race d’une part et n’ont pas de légitimité scientifique d’autre part, sur fond de verbiage qui détourne le discernement conceptuel au profit de leur intention de brocarder les personnes racisées en « identaristes ».

Le jeu de nombre – 80 + 80 – impressionnant par son simpliste marketing venu nous vendre de l’inversion entre l’oppresseur et l’oppressé, assombrit le paysage spirituel d’une répression intellectuelle qu’il convient de critiquer.

La formation des (80 + 80), sous sa formule vendeuse, couve un discours manichéen qui sonne comme un diktat de l’effacement des noirs, et qui dans un coup double les renvoie sûrement à la race infâme.

     Au « narcissisme des petites différences »2 dont le manifeste accable les esprits décoloniaux, j’opposerai à ses auteurs l’indifférence aux différences (Didier Fassin) qui en exsude. Ces psychanalystes sont pourtant censés investir les différences en questionnant les leviers psychiques qui causent les préjudices à la personne, les discriminations et les représentations sociales désavantageuses qui la frappe et la fouette.

Cette adiaphorie qui contrevient à leur éthique professionnelle questionne leur intention, mal occultée par ailleurs, de défendre la blanchitude et les avantages que sa posture dominante procure. A moins que les psychanalystes d’aujourd’hui ne soient en mal d’excellence et viennent en puiser dans le rapport de pouvoir dominant/dominé inhérent à la racialisation des rapports sociaux.

Ma critique analysera l’expression du suprémacisme blanc qui fonde ces manifeste et appel, sans doute stimulés en ce contexte actuel d’explosion du « racisme anti-blanc » (Pascal Bruckner, 1983). Car c’est bien à cette fin que travaille l’expression « racisme anti-blanc » construite sur un non-sens produit par une inversion entre l’oppresseur et l’oppressé, expression qui du reste ferait bien figure de canular si ne s’affichait l’aplomb de sa mystification3.

- L'appel de 80 intellectuels s’intitule : Le « décolonialisme », une stratégie hégémonique 4.

« La stratégie des militants combattants « décoloniaux » et de leurs relais complaisants consiste à faire passer leur idéologie pour vérité scientifique et à discréditer leurs opposants en les taxant de racisme et d'islamophobie ».

- Le manifeste de 80 psychanalystes s’intitule : Manifeste : 80 psychanalystes s’insurgent contre l’assaut des « identitaristes » dans le champ du savoir et du social 5et s’assortit d’une pétition :

« La pensée dite « décoloniale » s’insinue à l’Université et menace les sciences humaines et sociales sans épargner la psychanalyse. Ce phénomène se répand de manière inquiétante et nous n’hésitons pas à parler d’un phénomène d’emprise qui distille subrepticement des idées propagandistes. Ils véhiculent une idéologie aux relents totalitaires. »

Je note qu’Olivier Douville, psychologue et psychanalyste, directeur de la Revue Psychologie Clinique, l’a signé mais l’a supprimé juste ces derniers jours de son blog6..

Ces appels émanant d’intellectuels détournent les emplois faits du mot de race et du champ lexical qui le subsume, pour le substantialiser, alors que penser l’ordre néocolonial de notre présente république ne peut faire l’économie de l’usage de ce terme. L’ordre néocolonial étant la forme socio-politique héritière du colonialisme, de la mise en esclavage des noirs, de la création de sociétés de plantation concentrationnaires, il ne peut pas s’analyser en dehors des mots qui ont façonné sa constitution. Il suffit de lire ou d’écouter les discours qui condamnent le racisme pour comprendre que le mot race s’emploie pour désigner la construction de la réalité sociale affectant les racisés, son historicité, et ses extensions signifiées par l’ethnicisation dans tous les champs sociaux.Mais à bout d’arguments, la perfidie s’empare de ces intellectuels qui cherchent juste à bannir le terme race pour anéantir la réalité du racisme comme ses études scientifiques.

Jamais personne n’oserait transposer de tel propos à l’endroit de cet autre racisme qu’est l’antisémitisme (je m’expliquerai plus tard sur le sens de ces deux termes). Ainsi lit-on dans :

- l’ appel des intellectuels: Colloques, expositions, spectacles, films, livres « décoloniaux » réactivant l'idée de « race » ne cessent d'exploiter la culpabilité des uns et d'exacerber le ressentiment des autres, nourrissant les haines interethniques et les divisions ».

- le manifeste des psychanalystes : « Réintroduire la « race » et stigmatiser des populations dites « blanches » ou de couleur comme coupables ou victimes, c’est dénier la complexité psychique, (...)

Aujourd’hui les afrodescendants et les noirs de france vivent avec les déterminismes sociaux et les marqueurs ethnicisés qui émanent de la notion de race et se répandent dans la société française globale par son cortège de préjugés et de comportements racialistes stéréotypés perdurant dans l’imaginaire social et l’inconscient collectif. Si l’homme noir fût jadis captif de sociétés concentrationnaires, il est aujourd’hui captif de ce moyen du siècle qu’est la colonialité.

     Alors que le refus de la soumission est à la source de la psychanalyse, voilà que quand la blanchitude s’en empare, elle est employée à des fins de colonialité de l’être. Alors que c’est bien la psychanalyse qui a conceptualisé l’effraction à la personne, la psychanalyse qui  sonde l’imaginaire et l’inconscient pour faire émerger le refoulé chez le sujet afin qu’il construise l’élaboration de sa subjectivité, qui ouvre à la verbalisation des représentations inconscientes qui sinon freinent l’évolution de la subjectivité, la voici trahie par ces (80 + 80) à l’œuvre du joug assimilationniste.

L’assimilation en France s’est en effet installée là où l’intégration sociale dans une société reconnue comme multiculturelle aurait due être, et cela au prétexte d’être fondée par l’identité républicaine. Mais sous cette fallacieuse illusion du rassemblement national portée par l’identité républicaine, l’assimilation travaille à la formation unilatérale de l’identité pour un besoin de moulage social ethnicisé.

L’assimilation demeure toujours aujourd’hui un des ressorts d’une identité républicaine française qui s’est formée sur sa capacité à civiliser ses colonisés, et en ce sens elle est constitutive de la colonialité actuelle de notre société, c’est dire d’un régime hérité de la colonisation dans l’organisation des rapports sociaux de pouvoir. L’assimilation a permis à la république de s’inventer douée d’esprit et telle un phénix de soumettre les peuples, usant du process de la racialisation qui a objectivé les colonisés comme des hommes de catégorie mineure. On comprends bien pourquoi la déconstruction de ces procédés menée par les études décoloniales posent autant problème à nos intellectuels nationaux.

Comme tous les jougs, le joug assimilationniste assujettise, cette fois sous la main de psychanalystes dont la fonction tient pourtant à l’élaboration et la fortification du Moi. Et l’assujettissement non seulement aliène mais aussi a-sujettise, en privant le sujet d’advenir à lui-même. Le Moi ne peut pas s’élaborer s’il est soumis à l'approbation d’autrui; sa liquéfaction dans le désir de l’autre censure toute identité personnelle, ce qui ne manque pas de priver le Moi d’une capacité de résistance aux attaques de la normativité sociale.

Venons réveiller Jacques Lacan quand il écrivait : « Le je est une résistance au nous ». S’entends bien dans cette sentence un projet de libération du Moi face à l’autorité exercée par le groupe dominant, voire à son césarisme (même si pour être polysémique, s’y entends aussi un avertissement contre le repli égocentrique). L’identité personnelle ne peut être qu’un choix et en ce sens le destin ne peut la soumettre impérieusement ; c’est précisément dans cette démarche que se place le racisé qui, par les études décoloniales, échappe à sa communauté de destin.

Mieux que quiconque nos psychanalystes nationaux devraient savoir qu’en ces termes, étant donné que l’assimilation sociale au contraire de l’intégration façonne l’acculturation du sujet, il reste à ce dernier à se libérer des chaînes mentales qu’elle institue. De leur position, notre pâle panel de la psychanalyse devrait plutôt approuver l’opposition de l’homme au conformisme et aux jougs divers, car elle le place en capacité de s’ouvrir à son évolution contrairement à la soumission qui l’enterre.

    Mais voici donc la psychanalyse mobilisée telle une police de la pensée pour conserver l’infériorisation et l’invisibilité des racisés, et assurer la continuité du vieux projet français de leur décérébration à des fins de prépotence blanche et de contrôle social. La mission civilisatrice perdure, sous cette autre forme qu’est la sommation à l'assimilation républicaine faîte aux racisés. Et ce contrôle social dont se charge aujourd’hui la psychanalyse est contenu dans une assimilation, qui en obligeant dans un même mouvement les racisés à une identité républicaine et à ne pas intégrer le dispositif universitaire (qui en toute logique s’ouvre aux études décoloniales au titre de la construction historique coloniale de notre république), reconduit leur ségrégation.

En somme à la colonialité du pouvoir, nos (80 + 80) ajoutent à présent une colonialité du savoir, en censurant au moyen de la normativité de l’épistémé eurocentrique, tous les canaux de la production des savoirs qui le mettent en question par l’élaboration d’un autre paradigme.Mais cette colonialité du savoir participe d’une historisation de la race, n’en déplaise à notre pâle panel.

« La pensée dite « décoloniale » s’insinue à l’Université et menace les sciences humaines et sociales sans épargner la psychanalyse (...) nous n’hésitons pas à parler d’un phénomène d’emprise ».7

« Nos institutions culturelles, universitaires, scientifiques (sans compter nos collèges et lycées, fortement touchés) sont désormais ciblées par des attaques qui, sous couvert de dénoncer les discriminations d'origine « coloniale », cherchent à miner les principes de liberté d'expression et d'universalité hérités des Lumières. Colloques, expositions, spectacles, films, livres « décoloniaux » réactivant l'idée de « race » ne cessent d'exploiter la culpabilité des uns et d'exacerber le ressentiment des autres, nourrissant les haines interethniques et les divisions. C'est dans cette perspective que s'inscrit la stratégie d'entrisme des militants décolonialistes dans l'enseignement supérieur (universités ; écoles supérieures du professorat et de l'éducation ; écoles nationales de journalisme) et dans la culture. »8

Ces intellectuels qui renouvellent aux racisés l’injonction de se conformer aux cloisonnements de notre société post-coloniale d’une part, et de s'assimiler à la conformité socio-politique d’autre part, les rendent de la sorte étrangers à eux même. Cette injonction paradoxale les expose aux déséquilibres psychiques de la condition de racisé, et les exclue de l’égalité républicaine qui réserve l’égalité à ceux seuls que la blanchitude rends égaux. Aussi les racisés s’en défendent.

« Ce n’est pas seulement que les valeurs d’intégration semblent de peu de poids devant les réalités des particularismes revendiqués et des abandons sociaux de plus en plus cruels, c’est aussi que la massification ethnicise des appartenances et des identités, dessine le paysage d’un monde social fermé au devenir, impuissant à transmettre des valeurs symboliques de justice valant pour chacun et pour tous. Le renfermement ethnique peut, certes, avoir valeur de résistance à des assimilations forcenées et à des dénis. Et rien n’interdit, par exemple, de penser que sans un fort réveil de l’identité « black », sans une militance, les processus de ségrégation affectant la communauté noire américaine auraient été plus virulents et cruels, encore. »9 Olivier Douville

On recours à la république pour attester de l’égalité des droits au motif qu’elle confère à chaque citoyen une capacité juridique et politique. Mais en matière de discrimination raciale, les principes constitutifs de la république et de la démocratie méconnaissent leurs fondamentaux, à tel point que même les dispositifs légaux (justice, instances étatiques) discriminent les discriminations, comme nous le verrons plus tard en étudiant la DILCRAH.

L’assimilation proposée est bornée à la conformation d’un moi conatif national, qui assure alors la reproduction sociale de la suprémacie blanche en toute tranquillité. La prétention républicaine à traverser les  disproportions de statut social et à niveler les différences au moyen des dispositifs de l’égalité des chances, ne sait que méconnaître l’idiosyncrasie de l’homme racisé comme la complexion particulière de son identité sociale. L’assimilation demeure en ce point de vue un artifice et une imposture.

Didier Fassin en a bien fait le constat dont il donna une analyse exhaustive dès 2006 . Il relève combien l'égalité des chances est instrumentalisée à dessein de dissimulation des discriminations raciales, et cela par des « dispositifs indifférenciés », comme nous le verrons avec la DILCRAH qui s’en montre être un exemple majeur.

« Ainsi, à peine reconnues officiellement, les discriminations raciales se voient-elles écartées de l’espace public : avec le discours sur l’égalité des chances, c’est la réalité des discriminations qui s’estompe ; avec l’institution de dispositifs indifférenciés, c’est leur caractère racial que l’on gomme (…) Ainsi est-on passé en une décennie d’un déni – la réalité était représentée mais non interprétée et les discriminations raciales demeuraient absentes du débat public – à une dénégation – la réalité est énoncée mais pour pouvoir être mieux écartée et les discriminations raciales désormais nommées font l’objet d’une euphémisation » 10.

    Les psychanalystes de la blanchitude apparaissent là dans le tourment de la xénophobie et du délire obsidional, eux chez qui l’ouverture à l’altérité est attendue pour endiguer les névroses personnelles et collectives. Pourtant à l’instar d’Arthur Rimbaud, leur prérogative tient à cultiver la décentration de soi pour que s’améliore le rapport à autrui :« je est un autre »11 !

Mais la seule altérité qu’ils connaissent se pratique manifestement dans l’entre-soi de la blanchitude, tel que l’étude de la DILCRAH nous le montrera ultérieurement. Or l’altérité est par définition inconditionnelle eu égard les différences de l’homme.

Bien enferrés dans leurs affects de la domination et dans leurs défenses primaires, nos psychanalystes du haut de leur divan divin disputent les études décoloniales qui prétendument canalisent le sujet dans une identité unique.

« Une idéologie qui secondarise, voire ignore la primauté du vécu personnel, qui sacrifie les logiques de l’identification à celle de l’identité unique ou radicalisée, dénie ce qui fait la spécificité de l’humain »12.

En fait, nos psychanalystes régénèrent des oppositions culturelles car les études décoloniales pose à leur omnipotence un conflit de légitimité. La formation de l’identité culturelle n’a jamais rendu incompatibles les paramètres d’une identité nationale et ceux de l’identité du groupe d’origine, sauf pour ceux qui dénient la multiculturalité de la France, édifiée tout comme tant d’autres sociétés du monde par les courants migratoires au gré du déplacement des populations avec leurs cultures propres. Ils n’en diraient jamais autant bien sûr à propos des Bretons ou des Juifs !

Les racisés seraient d’autre part très heureux de sortir de l’identité unique comme de la forclusion identitaire que leur procure à tout va notre société (« qui sacrifie les logiques de l’identification à celle de l’identité unique ou radicalisée ») en réduisant sans cesse le phénotype noir à cette identité radicalisée du singe ou de l’esclave !

 

ESCLAVE DONC NOIR © CHARB/CHARLIE HEBDOESCLAVE DONC NOIR © CHARB/CHARLIE HEBDO

 

 

NOIR DONC SINGE © CHARBNOIR DONC SINGE © CHARB

 

 

 

 Mais notre pâle panel de psychanalystes démontrent que ce sont les racisés qui cultivent une « identité meurtrière » au travers le « racialisme » des études décoloniales !

« Le racialisme, courant de pensée qui prétend expliquer les phénomènes sociaux par des facteurs ethniques – une forme de racisme masquée – pousse à la position victimaire, au sectarisme, à l’exclusion et finalement au mépris ou à la détestation du différent et à son exclusion de fait.mais aussi des racismes et des rivalités tout aussi ancrés que le racisme colonialiste. (…) Il s’agit là d’« identités meurtrières », pour reprendre le titre d’un essai d’Amin Maalouf publié chez Grasset en 1998, qui prétendent se bâtir sur le meurtre symbolique de l’autre »13.

Si le racisme anti-noir était combattu par les blancs, si les études décoloniales relevaient du schéma académique, ce système d’oppression qu’est la colonialité fondrait, emportant avec lui le format de l’identité des racisés et ses archaïsmes.

Nos (80 + 80) ignorent que l’homme noir n’a pas de réalité anthropologique intrinsèque pas plus que tout autre homme « de couleur », blanc compris, bien que l’on ait curieusement oublié dans cet arrangement patibulaire que le blanc est une couleur. Le noir est une création du blanc, une fiction anthropologique pour des besoins de domination de ce dernier, édifiées selon ces scénarios mythiques de genèse où l’inférieur né du supérieur.

Aussi dans l’imaginaire social, le noir n’a de concrétion qu’en ce qu’il est partie du blanc son créateur. Dans ce système, l’homme noir ne connaît d’autre origine que celle générée par l’homme blanc , soit un singe qu’il fallut « civiliser » en le faisant esclave hier, en le faisant racisé aujourd’hui .

Nos psychanalystes seraient avisés de se demander quelle place est accordée à la réciprocité dans telle configuration sociale. Car être blanc aujourd’hui comme hier, c’est être cuirassé de la grâce d’un faible dosage mélanique qui d’une part confère pouvoir et privilèges sociaux, et qui d’autre part protège des inégalités, des préjudices, des épreuves, des dépossessions, des déshumanisations que connaît l’homme noir. Mais quand les études décoloniales avèrent par la production scientifique cette réalité, ce sont elles pour ces psychanalystes qui produisent ce phénomène que la psychologie nomme l’emprise.

« La pensée dite « décoloniale » s’insinue à l’Université et menace les sciences humaines et sociales sans épargner la psychanalyse (...) nous n’hésitons pas à parler d’un phénomène d’emprise »14.

Or l’emprise est au cœur du sujet étudié à savoir la suprématie blanche. De toute évidence, l’emprise est bien constituée par l’homme blanc qui entretient son suprémacisme, s’aidant hier de racisme scientifique, s’aidant aujourd’hui de la fermeture des sciences humaines aux racisés au moyen de la conversion de l’ emprise.

Celui qui sous la main blanche invisible reste perpétuellement homo non est bien l’homme noir, figé dans une posture sociale désavantageuse et contentive à mesure que fonce sa couleur, vivant mais au risque perpétuel du blâme et de l’ostracisme, vivant mais, en vertu de sa condition, lesté de la culpabilité inconsciente d’être né noir.

L’assimilation sociale si particulière à la France vient alors provoquer ce naufrage annoncé pour le racisé, et là est le génie français, si mauvais soi-il. Pour éviter la mort sociale, le racisé se conformera alors à l’assimilation qui lui offre en effet une sortie de sa condition, avec pour corollaire une augmentation de sa subjectivation dans le champ des rapports sociaux. Faut-il à cela ajouter qu'en situation d'oppression l'individu se rapproche volontiers du dominateur et s’écarte du dominé, par cet effet de subjugation induit par le pouvoir du dominateur. Partant de là, son emprise psychique l’envahit et le conditionnement exercé fait le reste. En fermant l’ouverture à l’altérité, c’est le consentement du racisé à l’assimilation qui s’édifie.

C’est bien ce qui fit constater à Frantz Fanon dans « Peau noire, masques blancs »: " Le colonisé finit par intégrer ces discours de stigmatisation, le sentiment d’être inférieur, il finit par mépriser sa culture, sa langue, son peuple, il ne veut plus alors qu’imiter, ressembler au colonisateur."

Couvert par les locutions racoleuses et populistes de réactivation de la race, d’identité radicalisée, d’emprise, d’idéologie, des manifestes pondus par nos intellectuels coule pour tout projet social l’emprise de l’assimilation, avec toute l’aliénation du sujet qu’elle promets.

   A quel projet politique travaillent ces réactionnaires en trahissant la science psychanalytique qui a montré que le désir, au principe de l’accès à la subjectivité, est conditionné par les représentations collectives ?

« Une idéologie qui nie ce qui fait la singularité de l’individu, nie les processus toujours singuliers de subjectivation pour rabattre la question de l’identité sur une affaire de déterminisme culturel et social » 15.

Pour notre pâle panel de la psychanalyse, l’homme noir fond l’identité dans le déterminisme social, le vilain « identariste » 6 ! Telle ignorance est indigne car les sciences sociales montrent très précisément que l’identité est d’abord le produit du déterminisme social et culturel au-moins en ce que :

- c’est la catégorisation sociale qui assigne à des rôles et des fonctions prédéterminés.

- ce sont les groupes sociaux qui, façonnant les représentations sociales à partir du vécu, produisent des identifications chez l’individu et du même coup produisent ses expériences.

- ces identifications faisant la reconnaissance mutuelle entre l’individu et le groupe, elles sont indispensables à la formation de l’identité.

- le statut social contribue fortement aussi à la formation de l’identité, en ce qu’il dispose l’individu à intégrer des dispositions de sujet et d’acteur social, en ce qu’il l’oriente dans l’élaboration de sa subjectivité.

Pour les racisés, les déterminismes sociaux et culturels procèdent de ce fait social total que fût l’esclavage des noirs et la colonisation, auquel en république post-coloniale succède un autre fait social total, celui de l’assimilation, qui comme nous l’avons vu charpente la reproduction sociale de la domination blanche.

Ces déterminismes sociaux et culturels produisent une identité de racisé comme nous l’avons montrée qui, sous l’effet des institutions et des politiques génératrices de catégorisations, cantonne l’individu à certains rapports sociaux comme à certaines interactions sociales, et persiste à le limiter à un champ d’action, soit le champ d’action attendu du racisé. C’est ainsi que par exemple, l’opinion attends de Priscilla Ludovsky qu’elle agisse dans le champ de la contestation avec un sujet comme l’anti-racisme, plus que dans le champ académique avec des sujets comme la fiscalité ou l’écologie.

C’est bien ce qui fait la condition du racisé que nos intellectuels nationaux cherchent à entretenir. Aussi, tout ce qui contribue à une culture académique de l’homme noir, tout ce qui est susceptible de le faire évoluer de l’homo non vers l’homo academicus est attaqué et contredit pour mieux le rendre prisonnier de l’identité péjorée de racisé.

« Nos institutions culturelles, universitaires, scientifiques (sans compter nos collèges et lycées, fortement touchés) sont désormais ciblées par des attaques qui, sous couvert de dénoncer les discriminations d'origine « coloniale », cherchent à miner les principes de liberté d'expression et d'universalité hérités des Lumières. Colloques, expositions, spectacles, films, livres « décoloniaux » réactivant l'idée de « race » ne cessent d'exploiter la culpabilité des uns et d'exacerber le ressentiment des autres, nourrissant les haines interethniques et les divisions. C'est dans cette perspective que s'inscrit la stratégie d'entrisme des militants décolonialistes dans l'enseignement supérieur (universités ; écoles supérieures du professorat et de l'éducation ; écoles nationales de journalisme) et dans la culture. »16

Les études de Pierre Bourdieu nous enseignent que la reproduction sociale provient des habitus qui formatent les dispositions sociales. Aussi la construction sociale de la colonialité que nous connaissons en république française s’érige sur des structures sociales vectrices de ségrégation, sur l’assimilation pour seul processus d’intégration, sur des apprentissages de l’infériorité qui fixent durablement les propriétés des racisés et qui dans cette définition, commandent leurs façons de penser et d’interagir dans la société.

Voilà comment s’est formé et perdure l’habitus du racisé, et voilà pourquoi notre pâle panel d’intellectuels cherche à combattre « leur  mal »  à la racine, soit, tel que le montrent leurs récriminations face à l’accès des racisés aux institutions culturelles, en privant les noirs des conditions sociales qui les doteraient d’un autre habitus, propre à les conduire vers une évolution de statut social.

Et pour que cet autre habitus puisse s’édifier, faut-il encore que le sujet ait accès à la représentation, car selon la psychanalyse de Lacan, la représentation n'est pas la chose représentée étant donné que « c'est le monde des mots qui crée le monde des choses ».

Le champ intellectuel et universitaire concentre des rapports sociaux spécifiquement liées à la recherche de l’excellence et du prestige. Partant des logiques de champ social, il s’en voit tout particulièrement travaillé par des luttes de pouvoir afférentes à l’expression des intelligences et des savoirs. Or ces conduites performatives contreviennent aux possibilités d’objectiver les racisés comme des êtres ataviquement inférieurs ad-vitam æternam, alors nos intellectuels despotiques leur interdit tout simplement l’accès à ce champ social, par la condamnation des sciences humaines ouvertes aux études décoloniales.

 

En septembre 2019, un étudiant noir dénonce la   discrimination raciale qu’il connaît à Sciences PO. © EmilienEn septembre 2019, un étudiant noir dénonce la discrimination raciale qu’il connaît à Sciences PO. © Emilien

En septembre 2019, un étudiant noir dénonce la discrimination raciale qu’il connaît à Sciences PO17.

    En réactionnaires qui se respectent, ils proposent alors une jolie formule bien clinquante à souhait pour séduire : « le retournement du stigmate » pour revêtir une « identité valorisée » !

« C’est par le « retournement du stigmate » que s’opère la transformation d’une identité subie en une identité revendiquée et valorisée, qui ne permet pas de dépasser la « race »18.

Les termes sont bien altérés à des fins de mystification pour une proposition assimilationniste qui tue au sens propre, comme ils sentent le complot colonialiste. En somme, le racisé gagnera une « identité valorisée » en s’oubliant comme racisé par le truchement de l’assimilation. Voilà donc des psychanalystes qui invitent le sujet à refouler son stigmate, car c’est bien ce que signifie le« retournement du stigmate », pour trouver le chemin de la libération … Ah j’oubliais, le racisé n’est pas un sujet ! Car tel procédé conduit directement à l’aliénation la plus certaine et à la perte de son Moi en toute déréliction. On apprécie aussi la promotion du refoulement chez des psychanalystes qui nous réservent là un traitement de faveur !

Le sujet est alors enfermé dans sa blessure narcissique par l’enfouissement de la mémoire et par le bannissement des représentations sociales mémorielles, ce qui laisse dire à Olivier Douville,

« Aussi, la consistance de toute identité provient-elle de ces dispositifs culturels qui nous mettent en lien avec un originaire »19

Mais nous avions bien compris que toute dignité et estime de soi passe par une identité éthérisée et blanchie en république de la colonialité. C’est oublier la devise de Séretsé Khama pour fonder le Parti démocratique du Botswana en 1962, mais reprise par Christophe André à son nom en 2009, en y rajoutant et des mouvements de son âme.20       « Pour être libre, il faut être maître de soi ».

Ces psychanalystes en cet automne 2019 soutenant les précédents intellectuels de l’automne 2018 ignorent superbement à l’endroit des personnes des racisés:

quatre siècles d’esclavage et de colonisations des peuples noirs,

l’inégalité territoriale entre la France continentale et la France ultra-marine faîte de tant d’inégalités sociales depuis la départementalisation en 1946. Soit depuis 73 ans les DOM connaissent une matrice départementale transmise par la matrice coloniale. Le vocabulaire ne manque pas d’en témoigner quand la France est désignée par le terme métropole à l’endroit des DOM, alors que le terme de France continentale désigne la Corse. En témoigne encore des DOM absents de la carte de France, pour ne pas être des départements comme les autres, chaque fois qu’elle nous est présentée dans toutes sortes de médias, de livres, et autres supports de communication.

les iniquités telle des faits de privation au niveau de tous les droits sociaux, y compris pour l’accès à la santé et l’éducation, tant en France ultra-marine que continentale,

le legs de cette histoire, et son inscription dans un imaginaire social colonial dont les déterminismes influent sur l’inclusion ou l’exclusion sociale de la personne, sur le crédit ou le discrédit qui lui est accordé selon la couleur de sa peau et de son patronyme,

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Comment le crédit financier est indexé sur le discrédit racial.

et cela au titre de « la complexité psychique » qui empêcherait selon eux de partager les blancs et les noirs en coupables et victimes !

De ce passé esclavagiste et colonial à la société post-coloniale dans laquelle nous sommes à ce jour, s’est toujours mise en actes une seule complexité psychique, celle héritée de la hiérarchisation des races, conférant au blanc la supériorité, la domination, le Bien et le Juste et au noir l’infériorité, l’assujettissement, et le Mal sous toutes ses formes. C’est ainsi que l’on suppose d’un enfant racisé qu’il deviendra plus grand « tripoteur de fesses ».

Riss- Charlie Hebdo – janvier 2016          

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Le suprémacisme blanc s’est ainsi formé et s’entretient toujours, faisant une autre complexité psychique, celle des effractions à la personne que subissent les personnes racisées aujourd’hui et cela depuis des siècles.

Mais de cette complexité là, ces psychanalystes à aucun moment de leur manifeste n’évoquent les maux comme le psychotraumatisme des personnes racisés.

« Réintroduire la « race » et stigmatiser des populations dites « blanches » ou de couleur comme coupables ou victimes, c’est dénier la complexité psychique, ce n’est pas reconnaître l’histoire trop souvent méconnue des peuples colonisés et les traumatismes qui empêchent sa transmission. »21

Pourtant eux mieux que quiconque devraient se munir des enseignements psychanalytiques à propos du trauma, qui nous font entendre que si le trauma n’existe pas en soi, c’est pour mieux dire qu’il existe essentiellement dans la représentation qui en est donnée. Le travail de représentation du trauma conditionne donc fondamentalement sa réalité. Mais ces psychanalystes se dédouanent de cette charge d’élaboration de la représentation sociale du trauma dès lors qu’il concerne les personnes de couleur, et voient des empreintes pathologiques où ils ne verraient qu’empreintes traumatiques, de trauma d’homme blanc il s’agirait.

Tel raisonnement se replace bien du reste dans l’ordre de l’assimilation fixé comme relevant de la norme, et dont inductivement l’objection relève du pathologique.

Or des psychanalystes ne peuvent ignorer que le traumatisme désorganise la psyché, altère la constitution du narcissisme, abîme les investissements narcissiques, ébranle la formation du Moi. Ces déchirements infèrent alors des troubles de la subjectivité et un malaise identitaire qui place le sujet dans une position dolosive. Mais cette science ne se valide bien sûr que dans le régime privilégié des blancs.

« On pourrait alors considérer que loin de n’exalter qu’un parfum de « retour aux sources » la revendication d’ethnicisation des rapports sociaux possède sa consistance, relayée, il ne sert de rien de l’oublier, par une grande propension des savants et autres experts de la jeunesse immigrée à utiliser la grille ethniciste pour rendre compte des souffrances et des violences. Il n’empêche, nous ne pouvons qu’être frappés par le fait que cette revendication de fracture ethnique a valeur de traumatisme pour notre actualité sociale, laïque et républicaine. Et cette valeur de traumatisme gagnerait à être explorée. On n’en finirait pas de se lancer dans de véhémentes et vaines déplorations de cette perte de lien et de bien commun qui est ici le risque majeur que comporte la pérennisation de cette fracture. »22

Mais les noirs reçoivent là l’injonction de se couler et fondre dans notre système social inique organisé pour que perdure leur négation ontologique. A cette fin, ils n’ont qu’à taire tant de siècles de déshumanisation à des fins d’exploitation de leur force physique ayant articulé le potestas de l’homme blanc sur le potens corporis de l’homme noir7 jusqu’à en faire un homo non.

Ils doivent laisser les blancs conserver leur domination dans un récit mémoriel national dont la narration ne dresse que des circonvolutions autour de l’histoire traumatique de l’homme noir, diminue la barbarie de l’homme blanc (avec par exemple des chiffres aberrants concernant le nombre de déportés d’Afrique, fournis par le président du CNMHE (Comité National pour la Mémoire et l'Histoire de l'Esclavage) Frédéric Régent, et cela jusqu’à considérer le « traumatisme » de la décolonisation pour l’homme blanc … ce traumatisme que Pascal Brukner nomme « Le sanglot de l’homme blanc », pour nous faire pleurer sur les affres de l’effondrement du suprémacisme blanc et sur les bienfaits perdus de la colonisation. Voilà ce qui est signifié sans vergogne dans la phrase suivante du manifeste : (...) »ce n’est pas reconnaître( ...)les traumatismes qui empêchent sa transmission ». (...) « Il s’appuie sur une réécriture fallacieuse de l’histoire, qui nie les notions de progrès de civilisation »

Quand le trauma du colonisé doit s’effacer devant un pseudo-trauma du colonisateur, dont la seule souffrance tient au complexe de castration né de la liquidation de son pouvoir absolu, la blanchitude dont nos (80 + 80), ferment tous leurs sens face à ce réel que sont les rapports sociaux de domination, dans une France où la verticalité des cultures empêche la multiculturalité. La blanchitude souveraine se replie dans le confort de sa posture ascendante dans tous les champs de l’organisation sociale et de la vie sociétale, et en toute vice dans son mécanisme de défense projectif, transfère à tout va sur les noirs de France vassalisés, ses propres travers, fourberies et perversités.

    Aussi les noirs sont accusés de repli identitaire alors que les blancs règnent dans leur repli culturel et social absolutiste qui muselle toute contestation. Et encore, les voilà accablés de « concurrence victimaire » dès lors qu’ils montrent qu’antisémitisme et racisme anti-noir ne   jouissent pas de la même considération en termes de discrimination raciale.

Or à cette différence de traitement réponds bien l’usage de deux termes différents en matière de discrimination raciale, alors que le terme racisme devrait logiquement être générique : le terme de racisme ne s’applique qu’aux populations colorées pendant que les sémites bénéficient d’un autre terme, antisémitisme, visant à souligner leur distinction sociale eu égard leur phénotype blanc. En universalistes patentés, il eût été pourtant logique d’accorder le même terme de racisme pour désigner l’ostracisme de l’homme au-delà de son phénotype. Mais l’universalisme français a toujours su masquer les distinctions ethniques à l’œuvre, et comme « le mot fait la chose » (P.Rivière), la primauté s’accorde toujours implicitement à celui que l’on distingue. De la sorte, l’antisémitisme jouit d’un statut bien privilégié dans la chaîne des discriminations ethniques.

C’est bien cette blanchitude impériale assise sur la fracture ethnique française, :

qui au titre des nouveaux marqueurs ethnicisés, instaure ces fameux «signaux faibles» évoqués par Edouard Philippe devant l’Assemblée nationale le 8 octobre 2019.

qui gouverne la DILCRAH (Délégation Interministérielle de Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine). Une parenthèse s’impose ici pour comprendre comment les noirs de France sont rendus invisibles.

Les catégories LGBT et HAINE ont augmenté la délégation fin 2016 soit 4 ans après sa création, transformant la DILCRA en DILCRAH. Or si ces catégories étaient pertinentes au titre de la discrimination, le genre, le handicap et la religion eurent été aussi additionnées. Quant à la catégorie Haine, elle exprime le « complotisme » loin de la résonance de son terme, ce qui n’entre en rien dans le registre des discriminations.

On ne peut que conjecturer de l’ajout de ces catégories, l’objectif de diluer encore plus le catégorie du racisme, qui déjà brille par son absence.

Pour preuve, l’agenda de janvier à septembre 201923 recense 30 actions liées à l’antisémitisme, 23 liées aux LGBT, 5 liées à la haine, et 4 liées aux noirs, soit 4 actions liées aux noirs sur un total 62 actions. 26 actions sont liées de façon générale aux droits de l’homme.

Faut-il encore relever :

- des insignes prestigieux, tel des prix (Prix Ilan Halimi, Prix Simone Weil), tel la participation de la DILCRAH au dîner annuel du CRIF, qui sont seulement accordés à l’antisémitisme en toute typicité exclusive.

- Le soutien de L’OSE- Oeuvre Sociale aux Enfants, la première association médico-sociale et éducative juive de France. Pendant ce temps, tous les dispositifs de l’éducation spécialisée en France, y compris la Protection Judiciaire de la Jeunesse, et la prise en charge des mineurs isolés, nationaux ou migrants, sont profondément démunis en structures d’accueil, en lits, en personnels et en budgets de fonctionnement. Vu que la transparence des noirs en France nous laissent sans statistiques, je prends le parti de notifier pour avoir œuvré toute ma carrière dans l’éducation spécialisée, que les enfants de familles noires sont ou placés abusivement ou délaissés par les services sociaux.

où les plus puissantes associations de lutte contre le racisme (LICRA ET MRAP) sont représentées par des blancs et judaïstes depuis 40 ans et se sont plusieurs fois illustrées par des propos afrophobes (je renvoie ici le lecteur à mon article sur le racisme anti-blanc).

 

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qui écrit un roman national où les noirs sont effacés dans la réalité de leur condition sociale, ce qui veut que l’on se réfère toujours aux USA les rares fois où le racisme anti-noir est évoqué en France.

qui blanchit les blancs de leurs exactions barbares et génocidaires jusque dans les deux mémoriaux historiques de l’esclavage, pour laisser une narration de la mémoire collective où les blancs brillent par leur sens du Bien et du Juste. Ainsi le Code Noir est tout bonnement effacé dans le Mémorial de l’Abolition de l’Esclavage de Nantes, tandis que le Mémorial Act de Pointe à Pitre laisse révérer l’homme blanc comme le libérateur des noirs par des symboles transcendants, sans autant accentuer la confiscation de leur liberté et de leur être durant des siècles.

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Mémorial Act de Pointe à Pitre

qui prive de faits et statistiques, jusqu’à l’instance du Défenseur des Droits, les discriminations subies par les noirs très particulièrement. Le rapport du Défenseur des Droits souffrant chaque année du manque de ces données, ne peut en dresser le compte-rendu, ce qui laissent disparaître les noirs dans le silence total. Jacques Toubon dénonça cette situation en 2017 sur TV5 Monde.

Compte-tenu de ces faits montrant que les discriminations font l’extranéité des racisés dans leur pays, nous mesurons bien de quel côté se situe le repli identitaire, la concurrence victimaire, et le communautarisme dont on taxe les noirs dès qu’ils se manifestent pour faire entendre le régime très spécial de leur condition sociale. Sous ces vocables élaborés, l’ergotage se distille exploitant une doxa fixée sur l’afrophobie.

Dans un écho à notre société post-coloniale, ils crient au communautarisme comme on crie au loup, alors que la France a toujours installé les conditions propices à la formation fermée des communautés en vue de les reléguer. La France a toujours procédé selon une logique culturaliste pour ranger les ethnies entre elles, ce qui n'a pas manqué de produire une ghettoïsation et d'empêcher la mixité culturelle. Comme un comble, elle conteste dans le même mouvement que ces populations cloisonnées s'ancrent dans leurs cultures respectives et ne s'assimilent pas.

     Pour notre pâle panel, l’homme noir réactive la race: « Réintroduire la « race » et stigmatiser des populations dites « blanches » ou de couleur comme coupables ou victimes », … Au premier chef, remarquons que ce sont en première instance les racisés à qui sont renvoyées de multiples manières la notion ou la figuration de la race.

Ici au ministère de l’intérieur, est signalé un homme de race noire. Jamais pour un autre individu, caucasien ou asiatique, la race aurait été indiquée.

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Là, la race est outrancièrement dessinée selon les plus lourds des stéréotypes, soit la « race noire au gros nez épaté  et aux lèvres dévoreuses rougies», par Dilem, Luz et Riss dans Charlie Hebdo, le même magazine qui vira Siné pour son prétendu antisémitisme. La caricature de gauche fut aussi reprise par la LICRA sur sa page Facebook, qu’elle supprima suite à l’indignation soulevée. :

 © DIEM © DIEM
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Encore l’élection de Miss France 2017 provoqua un tollé eu égard « sa race » :

 

Telles manifestations envers les juifs qui seraient alors dessinés avec nez crochu et pyjama rayé sont juste inimaginables, et heureusement ; malheureusement pour les noirs l’imagination est sans limites. Telles imprécations de Miss France adressées à une juive mèneraient sans doute à des inculpations.

Et puis comme le racisme anti-noir ne connaît aucune limite pour se décomplexer, et que dans ce cas bien particulier l’on peut rire de tout, le black-face nous envahit depuis quelques années. La nouveauté de ce phénomène interroge bien la profondeur de l’afrophobie dans l’inconscient collectif comme le renforcement décomplexé de ses mécanismes sociaux de transmission.

 

Après avoir déroulé le racisme anti-noir dans sa structuration étatique, systémique, décomplexée, dois-je encore y aller de ma situation personnelle, avec mon époux africain que l’on prends systématiquement pour un gigolo ou encore pour un agent d’entretien à l’Université où il est professeur, avec mon petit-fils (noir) qui se voit écarté des enfants blancs à l’âge de deux ans aux parcs de jeux par les parents, et qui bientôt se fera harcelé par ses pairs à l’école pour « sa couleur caca ». Nous pourrions passer des années à égrainer de telles situations d’anathèmes raciaux qui frappent les noirs de toutes parts et en tous lieux.

Mais c’est bien connu, l’on voit le racisme partout quand on a trop longtemps tété la négresse !

  Dans ce monde, notre police psychanalytique de la pensée est incapable de se demander comment les racisés peuvent contester leur condition sans parler de la race !   Accableraient-ils d’autres oppressés en leur reprochant de la sorte de réintroduire l’objet de leur oppression ? Oseraient-ils ces humanistes reprocher par exemple à la femme de réintroduire le genre, ou de stigmatiser les hommes et les femmes en coupables et victimes quand elle dénonce la domination masculine? Ils accableraient en toute logique l’oppresseur et engageraient la victime à verbaliser le vécu de son oppression.

Mais tel regard ne se produirait en aucun cas pour la majorité blanche au risque d’être pris pour fou ; en blanchitude, les principes scientifiques sont accommodants. Notre sujet se situant sur un terrain ethnicisé souffre dans cette translation d’un déplacement voulant que les schèmes de pensée opérants pour les blancs ne le sont plus pour les noirs. Au pays de l’universalisme et des droits de l’homme, les concepts forgés par les sciences humaines sont disposés pour la blanchitude et ses assimilés. Mais il en résulte une gravissime restriction intellectuelle sous les coups d’un vrai régime des représentations sociales en cette société pigmentocratique25qui entretient l’atavisme social des noirs pour mieux les surdéterminer d’une part et les essentialiser d’autre part.

Dans cette captation des sciences humaines, l’emprise macrosociale de la blanchitude, qui distingue dans le genre humain ceux pour qui les sciences humaines sont valides comme bien constituées, séviten tout universalisme bien entendu. Ainsi ces intellectuels procèdent au sein de formations sociales historiquement définies par le rapport colonial, et assurent leur reproduction pérenne.

   Le paradigme eurocentrique sélectionne de la sorte les hommes à qui il reconnaît une dimension ontologique, et démérite les racisés indignes et inexistants jusqu’à ne pas recevoir le même traitement intellectuel. Nous connaissons là un véritable eugénisme social.

Puis le paradigme eurocentrique déligitime subséquemment les autres formes de savoir que celles produites par les sciences humaines occidentales. De la sorte, la colonialité du pouvoir ajoutée à la colonialité du savoir rendent opérante la colonialité de l’être26.

De la mise en cause de la colonialité jusqu’au paradigme qui permet de l’analyser, la condamnation -au titre de l’afrocentrisme et du « racialisme »- est exercée par la blanchitude qui ne sait s’ouvrir à d’autres paradigmes que ceux qu’elle produit, et dont le prétendu universalisme  se limite à des modèles d’analyse pensés pour étendre son omnipotence. Sans discernement aucun entre les termes, toute modélisation conceptuelle permettant de penser le rapport de la négritude à son monde est oblitéré du sceau de l’afrocentrisme ou du racialisme, entendus comme un identarisme pour des besoins de diabolisation. L’afrocentrisme est incriminé tandis-que l’eurocentrisme lui, fait régner en toute exclusivité ses normes dans la plus totalitariste des hégémonies épistémiques. En ce sens « l’identarisme » est bien inhérent à l’eurocentrisme et non le contraire, comme on cherche à nous le faire croire.

Ces paramètres de la colonialité de l’être définissent la communauté de destin des racisés, et renforcent les fondements de leur infra-socialité.

CONCLUSION

C’est un trait d’union raciste que ces manifeste et appel ont tracé entre leurs auteurs et signataires, et la bulle papale "Romanus Pontifex" du 8 janvier 1454, où le pape Nicolas 5 du Vatican déclarait l’esclavage des noirs correspondre une guerre sainte contre l'Afrique.

Quant à nos psychanalystes, ils entreprennent ce à quoi travaillent la psychologie et la psychiatrie dans les états autoritaires ou totalitaires, à savoir l’aliénation des opposants politiques, et rassérènent Alain Finkielkraut, un des auteurs de l’appel, quand il énonce .

"Mais en France, au lieu de combattre ce genre de propos, on fait exactement ce qu'ils demandent: on change l'enseignement de l'histoire de la colonisation et l'histoire de l'esclavage dans les écoles. Maintenant, l'enseignement de l'histoire coloniale est exclusivement négatif. Nous n'apprenons plus que le projet colonial a aussi apporté l'éducation, a apporté la civilisation aux sauvages".
L'écrivain s'en prend vivement à l'antiracisme en affirmant que "l’idée généreuse de guerre contre le racisme se transforme petit à petit monstrueusement en une idéologie mensongère. L’antiracisme sera au XXI
e siècle ce qu’a été le communisme au XXe." 27

Que la blanchitude se régale, elle a su si bien fabriquer le consentement des racisés qu’elle produit, que certains en sont devenus ses meilleurs soldats. Zineb El Rhazoui, sur Cnews le 5 novembre 2019, à propos des violences dans les Yvelines, nous en a donné un magistral exemple :

Il faut que la police tire à balles réelles”.

                                                                                                        

1Je donne le lien d’oedipe.org vu que la lecture du Monde est réservée aux abonnées: https://www.oedipe.org/article/manifeste-des-psychanalystes-sinsurgent-contre-lassaut-des-identitaristes-dans-le-champ-du et pétition https://www.oedipe./questionnaire/signer-le-manifeste-des-psychanalystes-sinsurgent-contre-lassaut-des-identitaristes

2http://www.laicite-republique.org/revue_de_presse-n-engage-pas-le-clr-la-pensee-decoloniale-renforce-le.html

3 Je m’en suis expliquée dans cet article https://blogs.mediapart.fr/cathy-liminana-dembele/blog/290116/le-racisme-anti-blanc-une-expression-presente-de-la-domination-eurocentree

4Manifeste des 80 psychanalystes, op.cit.

5 https://www.lepoint.fr/politique/le-decolonialisme-une-strategie-hegemonique-l-appel-de-80-intellectuels-28-11-2018-2275104_20.php

6 où parut ce manifeste sous le lien: https://olivierdouville.blogspot.com/2019/09/80-psychanalystes-sinsurgent-contre.html?fbclid=IwAR1PJP72GIwYwPtOxn2-C4-IdECduo6UYsUQZ2lIzZ0rTCwocHX64ZsajVM

7 Manifeste des 80 psychanalystes, op.cit.

8 Appel des 80 intellectuels, op.cit.

9http://olivierdouville.blogspot.com/2015/06/de-la-tentation-de-la-fracture-ethnique.html

10 Didier Fassin Du déni à la dénégation. Psychologie politique de la représentation des discriminations  - in De la question sociale à la question raciale ? sous la direction de Didier Fassin et Eric Fassin - Ed . La Découverte-2006

11 dans sa lettre à Paul Demeny datée du 15 mai 1871.

12 Manifeste des 80 psychanalystes, ibid.

13 id.

14 id.

15 id.

16 Appel des 80 intellectuels, ibid.

17https://www.bondyblog.fr/societe/education/etre-noir-a-sciences-po-face-...

18 Manifeste des 80 psychanalystes, ibid.

19 Olivier Douvelle, ibid.

20 dans Imparfaits, libres et heureux : Pratiques de l'estime de soi.

21Manifeste des 80 psychanalystes, ibid.

22 Olivier Douvelle, ibid.

23https://www.gouvernement.fr/agenda-dilcra

24 http://www.mrap66.com/blog/congres-national-du-mrap-les-09-et-10-juin-20182166455

25 pigmentocratique : Système de gouvernement où le pouvoir est confisqué par ceux qui ont une couleur de peau précise. Dictionnaire Cordial

26 développée par Maldonado-Torres

27 https://www.nouvelobs.com/societe/20051123.OBS6303/finkielkraut-les-noirs-et-les-arabes.html

 

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