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« KONGOS de la GUADELOUPE – Rites d’une identité préservée » de Justin-Daniel GANDOULOU

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« KONGOS de la GUADELOUPE – Rites d’une identité préservée »  de Justin-Daniel GANDOULOU

La Toussaint, en Guadeloupe, voit les familles se réunir autour des tombes illuminées dans une atmosphère conviviale. Mais sur les hauteurs de Cambrefort à Capesterre Belle-Eau, perdure une façon atypique de célébrer le souvenir des défunts.

C’est un héritage transmis miraculeusement au fil de plusieurs générations. Pour comprendre, il faut revenir en arrière et rappeler qu’en 1848, l’abolition de l’esclavage a entraîné la désertion des habitations par nombre de « nouveaux libres », soucieux de rompre définitivement, ne serait-ce qu’avec le lieu même de la sujétion. Pour pallier au manque de main d’œuvre, les planteurs se sont tournés vers l’Inde mais aussi vers l’Afrique avec l’intention de s’y procurer des travailleurs dits « engagés » mais en réalité contraints à une nouvelle forme de servitude. Ces Africains appelés en Guadeloupe  nèg-kongo connurent les affres de la déportation et durent s’adapter à une nouvelle contrée et à un système social oppressif régenté  par les blancs hier encore esclavagistes. Ils eurent aussi à souffrir du mépris affiché par les nèg hier encore réduits à l’esclavage, qui les jugeaient mal dégrossis, sauvages, serviles et trop noirs de peau. Ces Africains n’ont sans doute eu qu’une seule idée en tête, se fondre autant que faire se pouvait dans la masse et le processus d’assimilation aidant, éradiquer  de leur us tout ce qui les distinguait des autres. Mais à Capesterre une famille africaine persista à fêter ses morts selon la coutume de son Kongo natal. Aujourd’hui ses descendants guadeloupéens portent toujours en eux ce lien rituel au pays des ancêtres, lien demeuré longtemps mystérieux y compris pour eux-mêmes. Chevilles ouvrières de cette volonté de ne pas oublier l’héritage des anciens, deux Guadeloupéennes descendantes de nèg-kongo, (3e génération) Violette et Rose-Aimée MASSEMBO, aujourd’hui disparues. C’est en 2008, qu’un anthropologue congolais Justin-Daniel Gandoulou découvre les manifestations du GRAP-A-KONGO et leurs pratiquant(e)s. En 2011, il publie un ouvrage rendant compte de ses observations sur ce qu’il considère comme « les rites d’une identité préservée chez les Kongo de la Guadeloupe » A l’heure où la curiosité à l’égard de l’Afrique originelle est vive, il faut lire ce livre qui montre l’authenticité africaine d’une cérémonie toujours célébrée en Guadeloupe en ce début de XXIe siècle – exemple unique de résistance identitaire.

Le grap-a-kongo s’est toujours déroulé sur un territoire familial bien circonscrit, la cour Massembo dans la section de Moravie, Cambrefort. Pour le moment rien ne le prouve mais on peut supposer que les membres de la première génération ont inhumé leurs morts dans cette cour derrière leurs cases, comme on le faisait au Congo. C’est là en effet sur une petite hauteur que, traditionnellement, la famille se dirige au début et à la fin de la célébration pour y inviter puis raccompagner les ancêtres. Aujourd’hui, les morts reposent au cimetière communal enterrés dans la tradition catholique mais leur présence se fait toujours sentir là où vivent leurs descendants. Les objets rituels du grap-a-kongo sont un fusil, deux cartouches, une pièce d’étoffe en coton blanc, une assiette blanche, une bouteille de rhum, une branche de mukuenia, une tenue blanche, une jupe blanche avec corsage rouge, une tenue africaine. Il faut y ajouter un recueil de chansons kongo. Justin-Daniel Gandalou a identifié dans le rituel funèbre des éléments propres à la tradition africaine notamment les coups de fusil tirés en l’air, l’utilisation d’une plante symbolique mukuenia (costus ou canne d’eau), le rhum étant le succédané du vin de palme. Certains aspects montrent une adaptation à la culture créole comme l’accompagnement musical au son du ka.    

L’anthropologue analyse dans le détail le déroulement de la cérémonie. J-D Gandoulou insiste sur le fait que la transmission du grap-a-kongo demande une conscience collective, forgée au sein d’un groupe structuré et organisé. Ce qui a été le cas dans la famille Massembo. Il met aussi en exergue le rôle décisif des femmes dans cette transmission car pour ce faire, il leur a fallu beaucoup de courage et de ténacité. Marie-France Massembo, la fille de Violette, peut en témoigner. Elle a subi dans la Guadeloupe contemporaine nombre de brocards et d’humiliations du fait de son appartenance à une famille se proclamant résolument kongo. Elle dit aujourd’hui : « On nous a infligé une souffrance gratuite. Nous n’avons fait de mal à personne. Notre seul péché est d’être né kongo, d’aimer parler créole, d’avoir toujours célébré la mémoire de nos ancêtres, d’avoir simplement affirmé notre identité.

L’héritage familial peut-il être mis à mal ? Aujourd’hui Marie-France MASSEMBO est la nouvelle mèt-a-grap. A la suite de sa mère, elle se fait un devoir de transmettre la tradition culturelle qui lui a été léguée. A une époque où nombre de Guadeloupéens se découvrent un intérêt pour leurs origines africaines, les Massembo sont passés de l’ombre à la lumière. De plus leur rencontre avec l’anthropologue J-D Gandoulou, l’assurance donnée par le musicien congolais Alphonse Nzindou que leurs chants et traditions étaient bien kongo – tout cela a renforcé chez les Massembo, la satisfaction d’avoir su préserver malgré les épreuves endurées, un patrimoine culturel qui sans eux aurait disparu. Mais les temps changent. Si les objets et rituels du grap-a-kongo restent les mêmes conservant leur authenticité, le lieu cérémoniel d’ordre privé s’est ouvert au plus grand nombre de participants ou …spectateurs donc à d’autres objectifs ou attentes dans la sphère publique.

Le livre de J-D Gandalou est riche en renseignements et comptes rendus d’échanges entre Kongo de Guadeloupe et Kongo d’Afrique. Marie-France Massembo est allée sur les lieux d’où sont partis ses ancêtres, elle a dansé et chanté avec des Congolais,  ce qu’elle avait appris à danser et à chanter avec sa mère guadeloupéenne  On retiendra la vive émotion ressentie par le musicien Alphonse Nzindou quand il a entendu Rose-Aimé Massembo chanter dans une langue qu’elle pensait être du « vieux créole » et qui était en fait du parler-kongo, sa langue maternelle à lui. Et le Kongo venu d’Afrique de s’écrier : « Vous êtes étonnés plus de cent ans après de voir quelqu’un venu traduire vos chansons. Il y a cent ans, je n’étais pas là, mon père non plus. Je viens d’entendre des chansons que chantaient mes ancêtres et que je suis en mesure de déchiffrer. » Chose extraordinaire, les Massembo ont aussi préservé, sans le savoir, au-delà de plus d’un siècle écoulé, les chants oubliés y compris dans leur contrée d’origine. Leur contribution à la sauvegarde d’un élément du patrimoine de l’humanité mérite le respect. Le livre de J-D Gandalou leur rend justice.

       Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

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