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JEAN LE DU, UN GRAND CHERCHEUR EN ETUDES CELTIQUES

Mannaig Thomas et Nelly Blannchard (Université de Brest)
JEAN LE DU, UN GRAND CHERCHEUR EN ETUDES CELTIQUES

   En 1985, Jean Le Dû et Yves Le Berre publiaient le premier numéro de la revue La Bretagne Linguistique issu des travaux du Groupe de recherche sur l’économie linguistique de la Bretagne (GRELB) qu’ils avaient fondé l’année précédente.

  Dès le début des années 1980, dans le contexte de l’émergence de la discipline en France, ils avaient entamé une réflexion sur la sociolinguistique du breton qui n’a plus cessé depuis et dont Malo Morvan vient de rappeler les principaux éléments. Par fidélité pour la jeune génération et parce qu’il poursuivait ses travaux sur le breton, mais également sur de nombreuses autres langues, Jean continuait de participer et d’intervenir régulièrement au séminaire de « La Bretagne Linguistique », au carrefour des recherches sur la sociolinguistique, la dialectologie, la linguistique, la littérature ou la philologie.

Sociolinguiste et dialectologue reconnu nationalement et internationalement, Jean avait une connaissance très fine du breton dans sa variation, comme en témoigne, notamment, le Nouvel Atlas Linguistique de la Basse-Bretagne qu’il avait publié en 2001, mais également son implication dans l’Atlas Linguarum Europae ou l’Atlas Linguistique Roman. Pionnier de la sociolinguistique du breton avec Yves Le Berre, le cheminement de leurs réflexions dans ce domaine est paru en 2019 sous la forme d’un recueil d’articles intitulé Métamorphoses. Trente ans de sociolinguistique à Brest (Brest, éditions du CRBC, coll. « Lire/Relire »).

Le GRELB souhaite par ce message exprimer sa tristesse suite à la perte d’un grand chercheur, mais également d’un collègue et d’un ami.

Mannaig Thomas et Nelly Blanchard, co-directrices de La Bretagne linguistique, pour le GRELB (Centre de recherche bretonne et celtique - Université de Bretagne occidentale )

 

***

 

Chères et chers collègues,

 

J'ai été stupéfait hier d'apprendre la disparition de Jean Le Dû. Les dernières fois que je l'ai vu, en séminaire de La Bretagne Linguistique, à l'UBO à Brest, il donnait l'impression de n'avoir que 70 ans, et encore des années de recherche et d'échanges devant lui. Je l'avais d'abord connu par ses textes, dans le cadre de ma thèse, avec ce double statut de source primaire et secondaire, c'est-à-dire autant comme producteur d'un savoir de référence sur la matière bretonne que comme protagoniste engagé dans les débats que j'étudiais. Lorsque j'ai participé pour la première fois au séminaire de La Bretagne Linguistique, et qu'il était présent, avec son camarade Yves Le Berre, j'étais impressionné, timide, peu confiant, et je n'ai pas vraiment osé aller l'aborder - d'autant que dans mon intervention de ce jour, il faisait partie du corpus de polémiques que je décortiquais ! Aujourd'hui, je regrette d'avoir si peu osé, en imaginant que j'aurais encore plusieurs années pour entamer une conversation à la Gentil'ho (le restaurant adjacent à l'UBO où l'on se réunit les jours de séminaire).


Délicat exercice que de restituer l'apport de Jean Le Dû, dans un contexte breton encore polémique, sur une liste de diffusion où figurent des acteurs et actrices de ces dissensions, sans vouloir ranimer ici des débats qui seraient inappropriés en ces circonstances. Je m'y risque pourtant, estimant que sa contribution vaut la prise de risque.

Jean Le Dû et son inséparable compère Yves Le Berre étaient des disciples du chanoine François Falc'hun. Ce dernier avait proposé une analyse sociale et historique des évolutions géographiques du breton à partir de l'Atlas Linguistique de Basse-Bretagne de Pierre Le Roux (1927, http://sbahuaud.free.fr/ALBB/). Dans cette analyse, Falc'hun rapprochait davantage le breton du gaulois que d'un "celtique" atlantique, ce qui lui valut les foudres du milieu nationaliste défendant une différence radicale avec le français et un cousinage avec les îles et péninsules atlantiques. Ce conflit marquera également les prises de position de Jean Le Dû et d'Yves Le Berre.

Sans rentrer dans les détails de ces prises de position, sur la généalogie du breton, le lexique, ou l'orthographe, c'est avant tout un positionnement politique qui détermine les choix de Jean Le Dû : membre du PCF, il est vigilant à ce que le militantisme pour le breton ne reproduise pas un élitisme entre les intellectuel⋅le⋅s, capables de comprendre les mots forgés à partir de racines celtiques, et la population rurale ne partageant pas cette culture étymologique, qui constituait à son époque la majorité du locutorat du breton. Vigilant également à ce que la chasse aux "mots français" dans le breton ne reproduise pas un discours de purisme ou de repli sur soi, et à éviter une injonction à homogénéiser le breton (notamment dans sa graphie) qui ferait reproduire aux parlers locaux l'approche uniformisante que la langue bretonne avait pourtant subie.

 

Ces vigilances politiques ont été à la source de désaccords avec les linguistes et militants plutôt présents à Rennes, influencée tant par Roparz Hemon que par la sociolinguistique catalane, prônant une politique plus volontariste et unificatrice dans la promotion du breton, quitte à rompre avec son contexte initial de pratique, rural et oral, pour mettre en avant un nouveau locutorat, plus urbain et lettré. Alors que, pour certains, il s'agissait de "sauver le breton" avant tout, et toute méthode était bonne à cette fin, la volonté témoignée par Jean Le Dû de ne pas séparer la question sociolinguistique d'autres types de dominations politiques, et surtout de ne pas faire de la cause du breton la source de nouvelles discriminations sociales, me semble résonner éminemment avec les courants actuels qui étudient de manière (auto)critique les mouvements de revitalisation linguistique.

 

Si Jean Le Dû a pu passer au-dessus de ces critiques, c'est à mon sens car il accordait plus d'importance aux bretonnantes qu'à une "langue" prise pour elle-même. Ainsi disait-il, revenant de manière critique sur une journée à Rennes en 2003 consacrée aux "contacts de langue" (https://www.cairn.info/revue-cahiers-de-sociolinguistique-2003-1.htm) : « Ces journées accordent, avec raison, une grande place aux « contacts de langues ». C’est plutôt, selon nous, du contact entre locuteurs dont il faudrait parler, et le lieu du contact, c’est la conscience du locuteur. ». Cette volonté de ne jamais aborder une "langue bretonne" hypostasiée, mais de toujours l'ancrer dans le réel de ses locuteurs et locutrices, et des contextes de pratique, qui marque toute sa méthodologie, me semble également tout à fait en prise avec les réflexions les plus contemporaines de la sociolinguistique, et l'importance qu'elles accordent à la pratique ethnogaphique.


Une anecdote à ce sujet : avant d'être lui-même linguiste, il avait été, en 1958, informateur pour l'enquête menée par Kenneth Jackson sur le breton de Plougrescant, voici ce qu'il en dit dans le paratexte introductif à son dictionnaire sur le breton de Plougrescant :

« Il [K.H. Jackson] avait établi une liste de mots dont il souhaitait connaître la réalisation, ce qui l’a entraîné à me demander d’en prononcer certains qui m’étaient inconnus, comme amezeg ’voisin’ ou mell ’grand’ ... procédé qui n’avait pas manqué de me surprendre.

Il n’est sans doute pas fréquent que l’informateur se fasse à son tour descripteur. La comparaison entre les deux études pourrait alimenter une réflexion sur la linguistique de terrain, sur les différences d’approches et de résultats entre deux descriptions, dont l’une, élaborée dans l’urgence, est faite en peu de temps par un savant extérieur au milieu dont il étudie la langue, tandis que l’autre est faite de l’intérieur et sur la longue durée. »


Son dictionnaire sur le trégorrois à Plougrescant, justement ; une des quelques œuvres monumentales qu'il a menées à bien (2012, chez Emgleo Breiz). Ouvrage en deux tomes, de 1038 pages, au sujet d'une commune qui comptait 1284 habitant⋅e⋅s en 2012, année de sa parution. Soit presque une page par habitant⋅e ! Ce dictionnaire, élaboré à partir de sa thèse d'État datant de 1978, et patiemment complété depuis, explicite la seconde grande source d'inspiration de Jean Le Dû, après François Falc'hun : sa mère, Mai Maguer, à laquelle il rend un vibrant hommage dans son ouvrage. Une autre de ses importantes contributions, le Nouvel Atlas Linguistique de Basse-Bretagne (http://bibnumcrbc.huma-num.fr/collections/show/6), paru en 2001, en 2 volumes et 600 cartes. À ma connaissance, il n'y a pas eu de recherche de faite pour voir si ce Nouvel Atlas offrait de nouveaux éclairages aux hypothèses faites par Falc'hun sur l'Atlas de 1927 (peut-être qu'il y en a et que je ne les connais pas).

Jean Le Dû et Yves Le Berre ont fait partie des rares sociolinguistes bretons à tenter de proposer une conceptualisation qui, à partir du terrain breton, permette de dialoguer avec d'autres courants de la sociolinguistique, comme en témoignent les colloques organisés en 1994 (https://www.univ-brest.fr/crbc/menu/Editions+du+CRBC/Revue+La_Bretagne_Linguistique/La_Bretagne_Linguistique__Volume_10) et en 1997 (https://www.univ-brest.fr/crbc/menu/Editions+du+CRBC/Revue+La_Bretagne_Linguistique/La_Bretagne_Linguistique__Volume_12), regroupant des sociolinguistes de tous horizons venus discuter de la pertinence du modèle "badume / standard / norme" et comparer leurs approches.

Leurs deux contributions théoriques principales résident dans cette typologie "badume / standard / norme" et dans la distinction entre les sphères "paritaire" et "disparitaire" de la langue.

 

Le terme "badume", signifiant "par chez moi" en breton, est défini ainsi :

 

« Le badume a comme principal caractère d’être un parler familier, identitaire, qui, selon ses locuteurs, ne s’enseigne pas, mais s’acquiert naturellement, par imprégnation, comme l’air qu’on respire. D’où l’amusement, parfois l’agacement et toujours la gêne des locuteurs du breton hérité quand des apprentis-bretonnants s’adressent à eux en breton. On les félicitera bien sûr de leurs efforts. « Toi, tu parles mieux que nous », mais on ne les encouragera guère à aller plus loin. Si l’on est réticent à utiliser le badume devant des étrangers, ça n’est pas en raison d’un quelconque complexe d’infériorité, mais c’est parce qu’il y a des choses qui ne se disent que dans un cadre intime et pas en public, ce cadre intime se réduisant de plus en plus, en raison des bouleversements linguistiques de ces dernières décennies, au voisinage, à la maisonnée, voire à une partie de la classe d’âge. Le badume s’inscrit entièrement dans l’oralité, ce qui explique la réticence de ses locuteurs à tout apprentissage de l’écriture. Comme le prestige est du côté de l’écrit, ses usagers font cependant mine d’admirer ceux qui s’essaient à transcrire le badume, c’est-à-dire vont contre la normalité, en commentant : « Le breton, c’est dur à écrire ! ». Des règles strictes existent dans le badume, qui se sont établies en opposition avec ce que disent les voisins : eux, ils disent oaran ked (pour ’je ne sais pas’), mais ici on dit n’ouzon ked. On corrige les enfants — quel type de fautes peuvent-ils faire en fait ? — , non pour se conformer à un idéal externe, mais pour respecter un consensus local. N’en est-il pas de même pour l’habillement, la pratique religieuse, voire la façon de cuire les pommes de terre ? [...].

Dans la mesure où la société est stable, le badume évolue peu, et reste même très conservateur. On persiste à compter en réaux, livres et écus quand le franc les a remplacés depuis longtemps. Mais tout bouleversement social se reflètera rapidement dans le badume. Ainsi en est-il de la disparition quasi totale dans les mémoires du vocabulaire des métiers tombés en désuétude : instruments aratoires, outils du charron, techniques du sabotier. . . Le badume est lié à une société paysanne qui est de nos jours en phase d’extinction finale. » (dans La Bretagne Linguistique 10 ; 1996, 7–25)

 

Peu de sociolinguistes peuvent s'enorgueillir de ce que leurs concepts ont servi à nommer des groupes de musique (si l'on fait exception de la compagnie créole...) ; or il existe bien le Badume's Band (le groupe de par chez moi), groupe breton qui joue bien entendu… de la musique éthiopienne (https://www.youtube.com/watch?v=m2Qkv-nZNvQ). En attendant les polynomies corses, ou le diglossic quatuor(H)/quartet(L)...

 

L'opposition entre sphères ou registres paritaire et disparitaire vise à prolonger les débats sur la diglossie. Au-delà d'une définition qui peut sembler reprendre classiquement la bipartition H/L chez Ferguson («  Le  registre  de  la  parité  est  le  versant  chaud  de  cette  dualité.  [...]  C’est  le  langage  de  l’intimité,  de  la  fraternité, de la solidarité, de la familiarité, de l’égalité, de la liberté de l’individu ou du groupe dans l’ensemble social. Son rayon de communication est géographiquement ou socialement restreint et limité à l’oralité. [...] Le registre de la disparité en est symétriquement le versant froid. C’est celui de l’autorité, de l’officialité, de la représentativité, de la formalité, de la régularité, de l’institution. Sa capacité de communication est universelle (dans l’ensemble des locuteurs de la langue) et fondée sur l’écriture. » (ibid., p. 20)), il s'agit pour les deux auteurs de théoriser une approche moins conflictuelle et plus irénique des situations de diglossie, qui explique la transition progressive du breton au français, en défendant notamment la thèse (comme le fait également Fañch Broudic dans La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours, PUR 1995) selon laquelle la diminution de pratique du breton fut en partie volontaire, liée à la disparition d'une société paysanne traditionnelle et à l'adaptation à l'économie de marché, et donc pas uniquement à une politique linguistique française volontariste. Là encore, marxistes qu'ils étaient, en intégrant très tôt la question de l'intérêt économique dans l'analyse des attitudes linguistiques, les fondateurs du GRELB (Groupe de Recherche sur l'Économie Linguistique de la Bretagne) me semblaient avoir préssenti des courants de recherche bien actuels.


Au-delà de l'œuvre, les aperçus que j'ai eus de la personne, en séminaire à Brest, me montraient un homme doux, à la pensée vive, volontiers goguenard mais jamais médisant. Malgré la position de sommité que lui et Yves Le Berre avaient acquise, il était simple et humble dans sa présentation et son rapport aux autres. En particulier, alors qu'il aurait pu se reposer sur les lauriers de ses contributions massives, il semblait toujours ouvert aux nouvelles informations, approches, et théories, y compris lorsqu'elles bousculaient un peu les acquis qu'il avait établis, avec d'autres, il y a quelques décennies - belle humilité, pas si fréquente dans nos milieux. Tout cela rendait d'autant plus infondées les réserves que j'avais pour entrer avec lui dans un échange plus direct, et me le fait d'autant plus regretter aujourd'hui. Alors tant qu'à lui rendre hommage aujourd'hui, je voudrais dire aux gens de mon âge : si vous avez autour de vous quelqu'un comme Jean Le Dû, osez donc aller lui parler tant qu'il est temps, même si cette personne semble n'avoir que 70 ans !

Je ne sais pas s'il existe un paradis pour les membres du PCF, ni c'est le genre de lieu qui les attire, c'est pourquoi je lui souhaite au moins de continuer à résonner dans nos prochaines discussions de sociolinguistique.

 

Avec une pensée pour sa famille, ainsi que son compère Yves Le Berre, et ses collègues et anciens collègues de l'UBO.

 

De Bourk-en-Brest, le 7/5/02,

 

Malo Morvan

 

PS : pour creuser :

 

- Un portrait de lui paru dans Libération en 1996: https://www.liberation.fr/sciences/1996/06/25/un-breton-dans-l-entre-deux-languesjean-le-du-56-ans-fait-figure-d-exception-dans-le-domaine-des-lan_173456

- Sa bibliographie : https://www.univ-brest.fr/crbc/menu/Membres+du+laboratoire/Enseignants-chercheurs/Jean_Le_D_

- Un de ses rares articles disponibles sur internet, en anglais : Revivalists and native speakers in Brittany and in Ireland : a paradoxical misunderstanding.

- Un hommage par son collègue Fañch Broudic : http://www.langue-bretonne.org/archives/2020/05/06/38266870.html

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